La centrale syndicale tunisienne UGTT annule la grève générale de 24h contre les islamistes

Par Antoine Lerougetel et Alex Lantier
20 décembre 2012

Le 12 décembre l'Union générale tunisienne du travail a annulé la grève générale de 24h annoncée pour le lendemain. Cette grève avait été appelée pour protester contre le passage à tabac infligé sur ses adhérents par des gros bras de La Ligue pour la protection de la révolution islamiste (LPR)

La LPR est soutenue par le parti islamiste Ennahda au pouvoir, du Premier Ministre Hamadi Jebali.

Jebali avait formé un gouvernement décembre dernier, après que des mobilisations de masse de la classe ouvrière tunisienne avaient renversé le 14 janvier 2011 le dictateur soutenu par les Etats-unis, le président Zine El Abidine Ben Ali. Depuis, le gouvernement Ennahda travaille étroitement avec Washington et des gouvernements européens, à l'application d'une politique libérale.

La grève générale du 13 décembre devait être le point culminant des interventions de l'UGTT après l'explosion de mobilisations de masse contre la pauvreté qui avaient commencé le 27 novembre dans la ville de Siliana. La police avait brutalement réprimé les manifestations, blessant 300 personnes. Le 2 décembre l'UGTT avait mis fin aux mobilisations à Siliana au moment où elles devenaient le centre d'attention de protestations de par le pays contre le gouvernement. L'UGTT prétendait qu'elle avait négocié un accord avec le gouvernement qui satisferait leurs revendications.

Après l'attaque des nervis de la LPR du 4 décembre contre le siège de l'UGTT et ses adhérents, la centrale a rapidement agi pour focaliser l'attention sur cet événement. Le 6 décembre, elle a appelé une grève de 24h dans quatre régions, dont Sidi Bouzid, grève qui a été massivement suivie. Elle a aussi appelé à une grève de 24h le 13 décembre.

Cependant, le 12 décembre, l'UGTT a soudain signé un accord avec le gouvernement Ennahda qui annulait la grève. L'accord insistait sur l'« attachement à l’apaisement » de l'UGTT et d'Ennahda, créait une commission commune entre le Gouvernement et l’UGTT « pour enquêter sur les violences perpétrées le 4 décembre », avec l'engagement d'accélérer les « procédures juridiques en vue de poursuivre tous ceux dont l’implication dans ces actes sera établie ».

La Commission administrative nationale de l'UGTT a émis simultanément un serment de loyauté veule envers le gouvernement islamiste droitier. Elle a déclaré que l'UGTT avait annulé la grève « partant de son haut esprit de responsabilité, de sa grande conviction de la nécessité du dialogue pour parvenir à des solutions concertées sur la base de la responsabilité du Gouvernement et de son engagement à respecter l’accord conclu et à appliquer la Loi pour préserver les intérêts supérieurs de la Nation ».

Des syndicalistes qui attendaient devant le siège de l'UGTT de Tunis ont été furieux quand ils ont appris que la grève était annulée. Selon le blog Tunisie Libre « Les plus dépités, et souvent les plus jeunes, laissent éclater leur colère : « vois la trahison ! Houcine Abassi [secrétaire général de l'UGTT] a vendu l’Union ! ».....Un peu à l’écart de ce tumulte, seul adossé à un mur, un ancien ouvrier vernisseur sur bois, laisse couler ses larmes. « Je suis syndiqué depuis 1970. J’ai vécu la répression en 1978 et en 1984, mais là c’est trop dur. »

Hamma Hammami, dirigeant du Parti des travailleurs (PT), politicien petit bourgeois de « gauche » en vue, a donné son soutien tacite à la décision de l'UGTT, en disant: « l’on ne peut pas évaluer la décision de l’UGTT d’annuler la grève générale. Cette décision était-elle la bonne ou non ? ….il est encore tôt pour juger ».

Tandis que le Premier Ministre Jebali louait la capitulation de l'UGTT comme « une victoire pour la Tunisie, le Secrétaire Général de l'UGTT Hassine Abassi la justifiait ainsi: « La situation difficile que traverse le pays, le climat de tension, les dérives sécuritaires et les menaces aux frontières sont autant de facteurs qui ont poussé l’UGTT à faire prévaloir l’intérêt du peuple ».

Les remarques d'Abassi soulignent le caractère réactionnaire de l'ensemble de la classe politique qui a émergé après le renversement de Ben Ali l'année dernière. L'UGTT se consacre à la défense de « l'apaisement » du régime Ennahda, c'est à dire à la désorientation et la suppression de toute opposition au sein de la classe ouvrière envers les islamistes qui ont remplacé Ben Ali à la tête de l'Etat bourgeois tunisien. Ce qui unit ces forces, c'est la peur d'une nouvelle poussée révolutionnaire et l'opposition profonde de la bureaucratie de l'UGTT et de la « gauche » petite bourgeoise à la prise de pouvoir par la classe ouvrière.

Mais sans une prise de pouvoir révolutionnaire par la classe ouvrière et sans la construction d'un Etat ouvrier, le pouvoir reste entre les mains de politiciens pro-capitalistes et de l'UGTT qui est depuis longtemps un instrument du capitalisme tunisien et de ses relations corrompues avec l'impérialisme.

La grève du 13 décembre aurait été la première grève nationale appelée par l'UGTT depuis 1978. Pendant les 22 ans de la dictature de Ben Ali, ce syndicat a soutenu servilement sa politique libérale et sa ré-élection en 2004 et 2009. Elle n'a pas appelé à la grève générale pendant la révolution en 2011. Ce n'est que le jour même où Ben Ali a fui que l'UGTT a tardivement appelé à un débrayage de 2 heures dans une tentative cynique d'éviter d'être totalement discréditée aux yeux de la classe ouvrière en révolte.

La décision de l'UGTT d'annuler la grève a été applaudie par la presse bourgeoise, qui a clairement démontré qu'elle était terrifiée à l'idée que la grève puisse provoquer de nouvelles luttes de masses. Avant que la grève générale ne soit annulée, L’Economiste a prévenu qu' « une grève générale, si elle se confirme, laissera de graves séquelles et provoquera un énorme traumatisme politique et social autant qu’économique ». Il a affirmé que l'UGTT « ne capitule pas en y renonçant ; elle ne ferait qu’affirmer son sens de la responsabilité ».

Après, La Presse a fait l'éloge de l'annulation de la gréve, en faisant référence à l'Union Sacrée entre syndicats, partis sociaux-démocrates, et gouvernement afin de supprimer l'opposition de la classe ouvrière en France pendant la Première Guerre mondiale, quand la Tunisie était une colonie française. La Presse a écrit: « Annuler la grève générale pour motif d’union sacrée fait honneur à l’UGTT... L’intérêt supérieur du pays commande de passer outre l’esprit de chapelle. »

L'UGTT a annulé la grève malgré la profonde opposition dans la classe ouvrière au gouvernement islamiste qui gouverne sur les restes du régime de Ben Ali. Ceci a été clairement démontré le 17 décembre, quand des représentants du gouvernement ont essayé de prendre la parole lors de la commémoration du second anniversaire de l'auto-immolation de Mohamed Bouazizi et qui avait marqué le début du soulèvement de masse contre Ben Ali.

Malgré la présence d'un groupe de salafistes partisans du gouvernement et une garde nombreuse, le président tunisien Moncef Marzouki et le président du parlement, le député Ennadha Mustapha Ben Jaafar ont été contraints d'évacuer leur daïs par 5,000 manifestants qui jetaient des pierres et des tomates en scandant « Dégage! » et « Nous voulons la chute du gouvernement! » Le peuple de Sidi Bouzid les a forcés à se réfugier sous protection policière dans la préfecture.