L’extrême droite et le tournant militariste en Allemagne

Par Johannes Stern
7 décembre 2017

Le congrès de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) de la semaine dernière, le parti xénophobe et anti-immigration d’extrême droite, a marqué une nouvelle étape dans la légitimation de la politique fasciste en Allemagne. Sept décennies après la chute de la dictature hitlérienne, les médias allemands ont traité le congrès des fascistes comme un événement politique majeur et légitime, tandis que le président allemand Frank-Walter Steinmeier a fait étalage de son invitation à sa résidence officielle de deux dirigeants de l’AfD pour des négociations en vue d’une coalition.

Bien que l’aile droite au nationalisme extrémiste et völkisch de Björn Höcke ait dominé le Congrès, les médias et les politiciens de l’establishment ont critiqué l’AfD non pas pour son extrême militarisme et sa xénophobie, mais pour son manque d’unité.

Comme le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung se plaignait lundi, l’AfD affichait « un chaos embarrassant ». Et ceci-après que son groupe parlementaire se soit présenté comme « uni et politiquement capable ». Le Frankfurter Allgemeine Zeitung a exprimé une opinion similaire, se plaignant du fait que « non seulement les modérés, mais aussi les radicaux fussent simplement des observateurs d’un parti sans chef ». La chaîne d’information Phoenix a même diffusé le congrès en direct à la télévision et a commenté les disputes entre les différentes factions comme s’il s’agissait d’un match sportif.

Le congrès de l’AfD doit être pris avec le plus grand sérieux politique. L’AfD est un véhicule pour les forces d’extrême droite qui prônent les immondices longtemps considérées comme ayant été abandonnées en Allemagne : le racisme, le nationalisme völkisch et le militarisme. Alexander Gauland a été élu nouveau codirigeant du parti, un homme qui, pendant la campagne électorale, fédérale a loué « les réalisations des soldats allemands dans les deux guerres mondiales » et a demandé que le médiateur fédéral pour l’intégration, Aydan Özoguz, un Allemand d’origine turque, soit « éliminé » en étant envoyé vers la Turquie. Le professeur d’économie Jörg Meuthen a été confirmé dans son poste de chef du parti.

L’AfD sera donc dirigée par deux personnalités proches de « l’aile » d’extrême droite au sein du parti. Tous deux ont participé cette année à une réunion organisée par Höcke au Kyffhäuser, un monument de l’époque du Kaiser, qui dans les années 1920 est devenu un lieu de rencontre pour les nationalistes völkisch et plus tard les Nazis. En 2016, Höcke y a craché – en présence de Gauland et Meuthen – sa « furor Teutonicus » (fureur teutonique) et l’émergence d’une « nouvelle mythologie » pour le peuple allemand.

L’élection de Gauland est directement liée à une intervention de la faction Höcke. Pour bloquer l’élection du candidat « modéré », le chef de l’AfD de l’État à Berlin, Georg Pazderski, la faction de Höcke a proposé Doris Sayn-Wittgenstein dans l’élection. Porte-parole de l’AfD au Schleswig-Holstein, celle-ci a prononcé un discours provocateur, a fulminé contre les antifascistes et a défendu le Mouvement identitaire néo-nazi. Elle a non seulement ouvert la voie à Gauland, mais a été dans les traditions de sa classe, la haute noblesse allemande. Heinrich Prinz zu Sayn-Wittgenstein, un de ses ancêtres, était un officier hautement décoré de la Wehrmacht. Il participa, entre autres, à la guerre d’anéantissement contre l’Union soviétique.

C’est seulement parce qu’elles bénéficient du soutien de l’appareil d’État que les traditions et les cliques extrémistes et militaristes de droite qui, à deux reprises, ont conduit le monde à la catastrophe au cours du XXᵉ siècle, peuvent redresser la tête de manière aussi agressive. Le congrès de l’AfD a été sécurisé par une police lourdement armée, qui a aspergé des manifestants avec des canons à eau pendant que les délégués de l’AfD les encourageaient. « Rester ferme. Dans cet esprit, laissez jaillir l’eau ! Elle atteint toujours la cible », s’enthousiasma le juge de Dresde Jens Maier, affilié à l’AfD.

Au cours de la dernière semaine, le chef de l’État en personne, le Président Frank-Walter Steinmeier, a donné sa bénédiction au spectacle de la droite à Hanovre. Après une réunion avec Steinmeier au Palais de Bellevue, la dirigeante parlementaire de l’AfD, Alice Weidel, a tweeté : « Hier, Alexander Gauland et moi étions invités avec le président allemand Frank-Walter Steinmeier. En plus des discussions exploratoires sur la formation d’un gouvernement, le sujet était l’élection de notre exécutif fédéral à Hanovre. »

Ce n’est pas une simple coïncidence si Steinmeier, dans sa tentative d’installer un gouvernement de droite, fait l’éloge de l’AfD. Lorsqu’il était ministre des affaires étrangères, M. Steinmeier a proclamé la « fin de la retenue militaire » en 2014 et a été fortement impliqué dans le coup d’État de droite en Ukraine. Sous sa direction, le ministère des affaires étrangères a lancé un processus dit de révision afin de briser l’opposition populaire profondément enracinée au militarisme et à la guerre. Steinmeier a rédigé des documents de stratégie prônant la militarisation de l’Europe sous la direction allemande, et il s’est félicité dans une série de discours et d’articles du « nouveau rôle mondial de l’Allemagne ».

Les positions militaristes de l’AfD recoupent celles du personnel dirigeant de l’État et de l’armée, et sont largement partagées par tous les partis au parlement. Dans son programme, l’AfD demande : « Compte tenu des menaces actuelles qui pèsent sur l’Europe et la nouvelle orientation géopolitique des États-Unis […] il faudrait que les forces armées soient de nouveau prêtes pour le combat ». Elles doivent être « réformées de manière à garantir leur disponibilité au combat dans les déploiements de la plus haute intensité. Pour cela, des changements structurels, humains et matériels complets sont essentiels ». Quelques jours avant le congrès de l’AfD, l’inspecteur général des forces armées allemandes a parlé en termes quasi identiques lors d’une table ronde.

Le Sozialistische Gleichheitspartei – la section allemande du Comité international de la Quatrième Internationale – a analysé les motivations objectives du retour du militarisme allemand dès septembre 2014 dans une résolution où nous avions prévenu : « La propagande de l’après-guerre selon laquelle l’Allemagne avait tiré les leçons des terribles crimes des nazis, était « arrivée en Occident », avait adopté une politique étrangère pacifique et s’était développée en une démocratie stable s’est révélée être des mensonges. L’impérialisme allemand montre une fois de plus ses vraies couleurs telles qu’elles ont émergé historiquement, avec toute leur agressivité ici et à l’étranger ».

Ce pronostic est maintenant confirmé, soulignant l’urgence de la construction du SGP. Tous les autres partis – avec le Parti de gauche en tête – sont opposés à de nouvelles élections parce qu’ils craignent beaucoup plus un développement socialiste de la classe ouvrière que la montée de l’extrême droite. Le SGP est le seul parti qui s’oppose à cette folie. Nous appelons à de nouvelles élections pour construire une alternative socialiste au capitalisme, au fascisme et à la guerre.

(Article original allemand paru le 5 décembre 2017)