Trump et Jérusalem : la fin des prétentions à la « paix » au Moyen-Orient

Par Bill Van Auken
9 décembre 2017

Le discours arrogant et provocateur du président américain Donald Trump déclarant la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël, et l’intention de Washington d’y installer son ambassade, ont porté leurs premiers fruits jeudi sous la forme de plus de 100 travailleurs et jeunes palestiniens blessés par des soldats israéliens utilisant des balles réelles, du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc pour réprimer les manifestations dans les territoires occupés.

Dans son discours de mercredi, Trump a bouleversé sept décennies d’une politique américaine fondée sur l’hypocrisie. Alors que le Département d’Etat a officiellement déclaré que le statut de Jérusalem ne peut être déterminé que sur la base d’un règlement négocié entre Israéliens et Palestiniens, les candidats présidentiels démocrates et républicains américains successifs ont promis de déménager l’ambassade, mais ont fait marche arrière dès qu’ils avaient pris leurs fonctions. De même, le Congrès américain a voté à la quasi-unanimité la décision, tout en fournissant au président une dérogation pour motif sécurité nationale pour reporter le déménagement.

Le caractère explosif des disputes sur le statut de Jérusalem, qui abrite ce qui est considéré comme des lieux les plus saints de l’Islam, du christianisme et du judaïsme, fut reconnu par la diplomatie internationale bien avant la fondation de l’État d’Israël.

D’un seul coup, Trump a chamboulé la posture des gouvernements précédents. Ce faisant, il a envoyé un signal clair au gouvernement de droite du Premier ministre Benjamin Netanyahu que son extension des colonies sionistes, l’expropriation des terres palestiniennes, le nettoyage ethnique et la répression en masse bénéficieront d’un soutien inconditionnel de Washington.

À l’Autorité palestinienne, il n’a rien offert en dehors de la demande qu’elle continue son rôle d’agent de sécurité pour Israël et l’Occident, l’enjoignant à rejoindre une croisade américaine « pour vaincre le radicalisme » et s’assurer que le peuple palestinien « exprime tout désaccord par le débat raisonné, pas la violence ».

Un peuple soumis à la violence implacable de l’État israélien, à la confiscation de ses terres, à l’emprisonnement arbitraire de sa jeunesse et à l’assassinat de dizaines de milliers de personnes dans des guerres successives et à des actes de répression, reçoit l’ordre de s’engager dans un « débat raisonné », alors que tout a déjà été décidé au mépris total de ses aspirations et ses droits fondamentaux.

Trump a décrit la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur Jérusalem – dont 40 pour cent des habitants, environ 320 000 Palestiniens, se voient refuser la citoyenneté – et le déménagement de l’ambassade américaine comme « un pas en avant très en retard pour faire avancer le processus de paix ». Ceci est un « processus » qui est supervisé par son beau-fils Jared Kushner, et les anciens avocats de haut vol de sa société, Jason Greenblatt et David Friedman, l’ambassadeur américain en Israël, tous les partisans fervents des colonies israéliennes illégales dans les territoires occupés.

Trump a grossièrement décrit son discours comme un acte de « concrétisation » de ses promesses électorales, faites en 2016 pour gagner le soutien des chrétiens évangélistes de droite et d’un petit groupe de riches sionistes américains de droite également qui ont financé sa campagne. Dans des conditions où son gouvernement est en proie aux crises, il a hâte de consolider cette « base ».

Plus fondamentalement, cependant, son acte d’agression politique contre les Palestiniens fait partie de la marche vers la guerre à travers le Moyen-Orient, en particulier contre l’Iran. Le même jour où Trump a prononcé son discours, le Pentagone a reconnu qu’il avait déployé 2000 soldats américains en Syrie – quatre fois le nombre précédemment admis – et n’avait pas l’intention de les retirer après la déroute de l’État islamique.

À la suite du discours de Trump, il y a eu de nombreux avertissements que le changement dans la politique américaine provoquera de nouvelles attaques terroristes, avec des groupes islamistes comme Al-Qaïda faisant appel à des sentiments religieux. Cela a sans doute été pris en compte dans les calculs de l’appareil de renseignement et l’armée américaine, qui saisira tout nouvel acte de terrorisme comme prétexte à une guerre à l’étranger, notamment contre l’Iran, et intensifiera les attaques contre les droits démocratiques au pays.

Le discours de Trump a rencontré une condamnation presque universelle, y compris de pratiquement tous les régimes arabes ainsi que tous les anciens alliés de Washington en Europe occidentale.

La bourgeoisie européenne voit dans l’initiative unilatérale et provocatrice de Washington une entrave à leurs intérêts, risquant de provoquer les populations musulmanes à l’intérieur de leurs frontières, tout en poursuivant une politique anti-iranienne qui leur bloquerait l’accès à des investissements et des marchés lucratifs. En même temps, il ressort clairement de la réponse des gouvernements allemand et français en particulier qu’ils utiliseront la décision de Trump comme une justification pour poursuivre leurs propres intérêts indépendants de grande puissance au Moyen-Orient et ailleurs, y compris par des moyens militaires.

Quant aux régimes arabes, leurs protestations sonnent de plus en plus creuses. La monarchie saoudienne, la dictature de l’État policier égyptien du général Sissi, la monarchie hachémite jordanienne et l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas avaient tous été informés à l’avance du changement de la politique américaine sur Jérusalem.

Il y a des informations crédibles que l’homme fort saoudien, le prince héritier Mohammed bin-Salman, avait convoqué Abbas à Riyad le mois dernier pour lui dicter les termes d’une « paix » américano-israélienne qui laisserait tout Jérusalem et pratiquement toute la Cisjordanie des colonies aux Israéliens. L’accord refuserait également aux réfugiés palestiniens le droit au retour et réduirait un « État » palestinien à un patchwork de Bantoustans discontinus dont les frontières resteraient sous contrôle israélien. Abbas aurait reçu l’ultimatum, soit d’accepter cette monstruosité, soit d’être « viré », c’est-à-dire coupé du financement saoudien dont dépend son Autorité palestinienne.

Les régimes arabes, qui ont trahi les Palestiniens d’innombrables fois au cours des 70 dernières années, n’ont aucun intérêt à s’opposer à Trump et Netanyahu. L’Arabie Saoudite et les autres monarchies sunnites réactionnaires du Golfe veulent s’allier avec eux contre l’Iran.

Le groupe palestinien islamiste Hamas, qui négocie avec l’Autorité palestinienne au sujet du partage de l’autorité sur la bande de Gaza assiégée, n’est pas différent. S’il avertit que la décision de Trump « ouvrirait les portes à l’enfer », il représente seulement une autre faction de la bourgeoisie palestinienne, se camouflant dans le fondamentalisme religieux tout en cherchant un accord avec les impérialistes et Israël.

Si Netanyahu a qualifié la décision de Trump de « tournant historique », il s’agit en réalité d’une épitaphe sur la tombe des fictions politiques connues sous le nom de « processus de paix » et de « solution à deux États » qui ont été utilisées pour voiler et justifier l’oppression du peuple palestinien pendant des décennies.

L’action de Trump a mis à nu – encore une fois – la fraude des affirmations selon lesquelles les aspirations du peuple palestinien et la fin de son oppression par l’État sioniste pourraient être réalisées par des tractations et des manœuvres entre l’impérialisme et les régimes bourgeois arabes.

La crise croissante au Moyen-Orient, marquée par de multiples guerres en cours et les tensions israélo-palestiniennes croissantes, a révélé la banqueroute historique du nationalisme bourgeois.

Dans sa variante sioniste, le nationalisme bourgeois revendiquait une légitimité fondée sur l’établissement d’une patrie pour les Juifs fuyant les horreurs de l’Holocauste. Au lieu de cela, il a créé un État militarisé fondé sur le colonialisme et l’expansionnisme, opposant la population juive aux Palestiniens et aux autres peuples de la région, tout en présidant à l’une des sociétés les plus inégalitaires de la planète. Comme Léon Trotsky l’avait annoncé, la création de cet État s’est révélée être un « piège sanglant » pour le peuple juif.

Le nationalisme palestinien s’est avéré lui-même totalement incapable de réaliser les aspirations démocratiques et sociales du peuple palestinien sur la base du programme nationaliste bourgeois de création d’un mini-État au Moyen-Orient. Au lieu de cela, tout ce qu’il a pu créer, c’est l’Autorité palestinienne qui ne représente les intérêts de personne en dehors d’Abbas et de ses collègues et millionnaires qui s’abreuvent des contrats d’aide étrangère et des allocations de la CIA, tout en réprimant la résistance à l’occupation.

Mettre fin aux décennies d’oppression, de pauvreté et de violence subies par les Palestiniens et mettre fin au danger d’une guerre régionale, est la tâche de la classe ouvrière, qui doit rassembler ses forces à travers toutes les frontières nationales et religieuses dans un lutte commune contre l’impérialisme et ses agents locaux, israéliens et arabes.

L’effondrement des fictions politiques qui ont dominé la région, alimenté par la crise insoluble du capitalisme, pose la nécessité urgente d’unir la classe ouvrière juive et arabe dans la lutte pour une fédération socialiste du Moyen-Orient, dans le cadre de la lutte pour mettre fin au capitalisme sur toute la planète.

(Article paru en anglais le 8 décembre 2017)