L’agitation ouvrière en Iran : le WSWS répond à un partisan du régime iranien

Par Keith Jones
8 janvier 2018

Ramin Mazaheri, un correspondant iranien à l’étranger du PressTV soutenu par le gouvernement, a écrit une longue diatribe qui accuse le World Socialist Web Site de trahir ses « principes socialistes » et d’aider l’impérialisme. Cela en raison du fait que le WSWS a souligné l’importance de l’agitation ouvrière actuelle en Iran et s’est opposé à sa suppression par l’État bourgeois sous prétexte de combattre la subversion sponsorisée par l’impérialisme américain.

Mazaheri prétend être un lecteur assidu du WSWS, dont il écrit que c’est « un site formidable », « exceptionnel à tous points de vue », « peut-être le site web de gauche le plus largement visité » et « adoré dans le tiers monde ». Il est clairement profondément préoccupé par l’effet que peut avoir l’analyse du WSWS en Iran et au-delà.

Mazaheri s’offusque de notre caractérisation de la classe ouvrière iranienne comme « brutalement exploitée ». Il accuse également le WSWS de « sauter sur l’Iran en temps de crise ». S’opposant aux références du WSWS à l’histoire du mouvement ouvrier iranien, Mazaheri prétend que nous exagérons l’influence du socialisme révolutionnaire. Il rejette également l’accent mis par le WSWS sur le rôle dominant du parti Toudeh (ou Tudeh) stalinien dans les décennies qui ont précédé la révolution de 1979. Mazaheri affiche son mépris envers le WSWS et le trotskisme pour notre défense d’une pureté idéologique et de la « révolution universelle » plutôt que de soutenir « un pays socialiste qui fonctionne » (Son texte intégral en anglais peut être lu ici).

Pour être franc, Mazaheri est un partisan du gouvernement iranien. Néanmoins, son blog mérite d’être réfuté parce qu’il falsifie des questions cruciales de perspective révolutionnaire liées à la lutte contre l’impérialisme, déforme le caractère et l’aboutissement de la révolution de 1979 et calomnie le WSWS et la classe ouvrière iranienne.

La République islamique est un régime nationaliste bourgeois. Elle manœuvre sur la scène mondiale pour promouvoir les intérêts de l’élite dirigeante capitaliste iranienne, tout en maintenant son équilibre entre les différentes forces sociales en Iran, y compris l’influence directe et indirecte des capitaux étrangers et de la classe ouvrière. L’attitude du WSWS vis-à-vis de la République Islamique repose sur deux facteurs fondamentaux : le caractère de l’Iran de pays historiquement opprimé qui doit être défendu contre les prédations de l’impérialisme, et la relation antagoniste entre la bourgeoisie iranienne et la classe ouvrière.

Il est maintenant généralement accepté par tous sauf les défenseurs invétérés du gouvernement et de la bourgeoisie iranienne que les manifestations qui ont secoué l’Iran pendant cinq jours à partir du 28 décembre étaient une expression élémentaire de la colère de la classe ouvrière contre le chômage de masse, la pauvreté, l’inégalité sociale grandissante, et les mesures brutales d’austérité du gouvernement Rouhani. Les jeunes sans emploi dans les villes de province et d’autres couches particulièrement opprimées ont prédominé. La flambée soudaine de manifestations antigouvernementales avait été précédée par des mois d’agitation croissante de la classe ouvrière, dont de nombreuses manifestations et grèves sur les salaires impayés et les suppressions d’emplois.

Le caractère social de l’opposition émergente en Iran est fondamentalement différent de celui du Mouvement vert de 2009, auquel, comme le reconnaît Mazaheri, le WSWS s’est fermement opposé et a polémiqué. La contestation par le mouvement dit vert du résultat des élections présidentielles de 2009 était une opération planifiée depuis longtemps qui suivait de près le scénario des précédentes « révolutions de couleurs » orchestrées par les États-Unis. Elle visait à porter au pouvoir la faction de l’establishment politique clérical et de la bourgeoisie iranienne favorable à un rapprochement avec Washington et les puissances impérialistes européennes. Elle s’appuyait sur le soutien populaire provenant presque exclusivement de la classe moyenne supérieure de Téhéran, qui a été mobilisée sur la base de dénonciations égoïstes et thatchériennes des dépenses sociales « gaspilleuses » du président Ahmadinejad et des griefs à l’encontre des mœurs sociales réactionnaires du régime islamique.

Le mouvement actuel en Iran est dirigé contre l’austérité et l’inégalité sociale. Le fait qu’il soit initialement politiquement confus, avec des éléments monarchistes et d’autres d’extrême droite qui cherchent à s’engouffrer dans la brèche et le détourner, n’est pas la faute de la classe ouvrière. La République islamique a, pendant des décennies, réprimé sans pitié toutes les formes d’auto-organisation ouvrière.

Pourtant, Mazaheri voudrait nous faire croire que l’Iran est un paradis pour la démocratie. Il fait la morale au WSWS, affirmant que Rouhani doit être soutenu et ses politiques néolibérales acceptées parce qu’il a été élu dans un système pseudo-démocratique qui donne aux ulémas (le clergé) chiites de vastes privilèges politiques, interdit tous les candidats « non-islamiques » et est dirigé par un Chef suprême autocratique.

Le parti Toudeh, la classe ouvrière et la révolution de 1979

Dans une veine nationaliste typique, Mazaheri « se demande ce que le WSWS sait de la société iranienne ». Mais c’est lui qui révèle son ignorance, quand il se moque de notre affirmation selon laquelle le Parti Toudeh stalinien avait des racines profondes dans la classe ouvrière et soutient que « l’Islam avait des racines « fortes, méga-profondes et enracinées dans la classe ouvrière" ».

Mazaheri semble ne rien savoir des événements en Iran entre 1946 et 1953.

Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le Parti Toudeh galvanisa le soutien populaire de masse et exerça une influence politique décisive sur la classe ouvrière. Cependant, dans une préfiguration tragique du rôle qu’il jouera dans la tempête révolutionnaire de 1978-1981, il s’accrochait fermement à la théorie menchevik-stalinienne de la révolution en deux étapes, affirmant que la bourgeoisie nationale mènerait la lutte contre l’impérialisme. Ce fut la décision du Premier ministre nationaliste, Mohammad Mossadegh, de réprimer le Parti Toudeh, sous la pression des États-Unis, qui ouvrit la porte au coup d’État de la CIA en août 1953 qui ramena le Chah au pouvoir.

Dans ces événements, le clergé islamique a joué un rôle marginal et réactionnaire, s’alignant ouvertement sur le Chah, les propriétaires fonciers et l’impérialisme.

L’Ayatollah Khomeini était lui-même profondément conscient du puissant appel du socialisme parmi les masses et le craignait. C’est pourquoi, au début des années 1970, s’inspirant des écrits du sociologue éduqué à Paris Ali Shariati, il chercha à refondre la théologie chiite traditionnelle en incorporant des expressions et une iconographie pseudo-socialistes.

Exploitant les liens de longue date entre le clergé et le bazar, le bastion de la bourgeoisie traditionnelle iranienne et le réseau des institutions religieuses chiites, Khomeini et ses partisans ont pu obtenir un soutien massif des pauvres des banlieues et de la campagne iraniennes à mesure que le régime du Chah se plongeait dans la crise après 1975. Les mollahs ont profité du fait que l’appareil de sécurité massif du Chah, formé par la CIA, était principalement dirigé contre la gauche et la classe ouvrière.

Mais ce sont les politiques du stalinisme, et non les racines « fortes, méga-profondes » de l’islam dans la classe ouvrière, qui ont surtout ouvert la voie à la montée des clercs populistes chiites et le détournement final de l’explosion sociale massive menée par la classe ouvrière qui avait renversé le Chah.

Le Parti Toudeh, qui a continué à avoir une influence très répandue au sein de la classe ouvrière industrielle, s’est orienté vers l’opposition démocratique bourgeoise traditionnelle qui était restée impuissante face au Chah pendant des décennies. Puis, lorsque les masses ont fait irruption sur la scène en 1978-79, il a apporté un soutien plein et entier à Khomeini et son projet de créer une République islamique, le sacrant chef de la révolution « nationale » qui devait supposément ouvrir la voie à un développement bourgeois-démocratique indépendant de l’Iran.

Néanmoins, à la suite du renversement du Chah en février 1979, la classe ouvrière s’est efforcée d’affirmer ses intérêts indépendants, en prenant possession des usines et organisant des conseils ouvriers pour les diriger.

Mais étant donné que la classe ouvrière a été politiquement neutralisée par les staliniens, Khomeini, non sans crises et bouleversements, a pu détourner le mouvement de masse et mobiliser de plus en plus fermement l’appareil d’État capitaliste pour réprimer la classe ouvrière et étouffer toute forme d’auto-organisation de la classe ouvrière.

Les marchands de bazar, pour leur part, s’accrochaient tenacement à Khomeini comme le garant de leurs biens. Mais ce n’était pas seulement la bourgeoisie iranienne qui s’est tournée vers Khomeini pour prévenir la révolution sociale. Le gouvernement français lui a donné l’exil et lui a permis de monter ses activités d’opposition en grande partie sans entrave. Lorsque la désintégration du régime du Chah devenait une évidence, Washington a soutenu son retour en Iran début février 1979.

En fin de compte, lorsque le régime de Khomeini, ayant utilisé le soutien des staliniens pour embrouiller politiquement la classe ouvrière, s’en prit au Parti Toudeh en 1983, arrêtant et exécutant beaucoup de ses dirigeants et cadres, il le fit en utilisant des listes fournies par la CIA.

Mazaheri énonce son propre soutien à la consolidation de la République islamique par la répression impitoyable de la classe ouvrière, déclarant : « Le socialisme a joué les seconds couteaux dans la révolution islamique, et heureusement, lorsque l’alternative serait influencée par le capitalisme impérialiste. »

La République islamique et l’impérialisme

Le régime iranien n’est pas anti-impérialiste. Plutôt, dès le départ, son but a été d’établir une plus grande liberté d’action pour la bourgeoisie iranienne au sein du capitalisme mondial, y compris en cherchant des liens économiques plus étroits avec l’impérialisme européen et japonais.

Certes, au cours des quatre dernières décennies, l’impérialisme américain a mené une campagne incessante contre l’Iran, sous les gouvernements démocrates et républicains, en imposant des sanctions économiques punitives et en exerçant une pression militaire massive.

Mais les dirigeants de la République islamique ont fait des ouvertures répétées à Washington – beaucoup trop pour les documenter ici. Dès l’automne 1980, Téhéran a conclu un accord secret avec le Parti républicain américain dirigé par Reagan pour ne pas libérer les otages de l’ambassade américaine avant la tenue de l’élection présidentielle américaine. En 2001, Téhéran a apporté son soutien à l’invasion américaine de l’Afghanistan et peu de temps après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, elle a fait une offre secrète à Washington, dans laquelle elle reconnaîtrait Israël et couperait toute aide militaire au Hamas et au Hezbollah en échange d’un engagement que les États-Unis renonceraient au changement de régime.

Le WSWS reconnaît le caractère essentiellement défensif de l’intervention du régime iranien en Syrie et au Liban. Mais la République islamique, comme le régime du Chah avant lui, cherche à réaliser les ambitions de grande puissance régionale de la bourgeoisie iranienne et refuse la pleine égalité des Kurdes avec les autres minorités en Iran.

L’un des éléments clés de la dissipation de l’énergie révolutionnaire qui a éclaté en 1978-1979 a été la Guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, qui a duré huit ans. Sans aucun doute, le régime baathiste en Irak a joué un rôle infâme, cherchant à gagner le soutien de Washington en attaquant l’Iran. Cela dit, la décision du régime de Khomeini de défendre le règlement réactionnaire du conflit du Shatt-al-Arab, que le Chah, avec le soutien de Washington, avait imposé à l’Irak, a été un facteur important dans le déclenchement de la guerre. Alors qu’au début l’Iran était sur la défensive, une fois qu’elle prit le dessus, la République Islamique a perpétué la guerre pendant des années. Cela était due au fait qu’elle espérait extraire des réparations et d’autres concessions mercenaires de l’Irak, mais aussi à cause de l’occasion que la guerre offrait en justifiant, au nom de « l’unité nationale », la suppression de toute opposition politique.

Si des slogans nationalistes similaires à ceux employés pendant le mouvement vert, tels que « Ni Gaza ni le Liban, je donne ma vie pour l’Iran », peuvent trouver une résonance dans les manifestations populaires actuelles en Iran, c’est parce que le fardeau à porter pour contrer la poussée impérialiste contre l’Iran est réparti selon la dynamique de classe de l’Iran, ce qui signifie qu’il repose de manière écrasante sur la classe ouvrière. Pendant ce temps, les amis du régime ont fait de grandes fortunes en contournant les sanctions.

Il n’est pas étonnant que Mazaheri soutienne l’accord nucléaire entre l’Iran et les États-Unis. Cet accord est lui-même intimement lié à l’assaut contre la classe ouvrière. Pour séduire les investissements étrangers, le gouvernement Rouhani a intensifié les politiques néolibérales de privatisation et de réduction des dépenses sociales poursuivies par Téhéran depuis 1989, et réécrit les lois régissant les concessions pétrolières.

Le siècle dernier a démontré de manière concluante que la bourgeoisie iranienne et arabe est incapable de libérer la région de l’emprise de l’impérialisme. Craignant pour ses propres biens, elle réprime la classe ouvrière et s’appuie sur des appels nationalistes, sectaires et communautaires qui divisent les masses et renforcent la réaction impérialiste.

La seule force capable de mobiliser l’énergie révolutionnaire nécessaire pour vaincre l’impérialisme est la classe ouvrière, mobilisant les travailleurs de la région sur un programme socialiste pour garantir les droits sociaux et l’égalité sociale pour tous.

C’est un devoir élémentaire du WSWS, celui qu’il remplit quotidiennement, de s’opposer à l’agression, aux projets guerriers et aux guerres de l’impérialisme. Les travailleurs à travers le monde doivent exiger « bas les pattes devant l’Iran » dans le cadre de la lutte pour développer un mouvement mondial contre la guerre et l’impérialisme.

Mais nous ne permettrons pas à la bourgeoisie iranienne et aux laquais politiques comme Mazaheri d’intimider la classe ouvrière et les larges couches de la classe moyenne qui seraient disposées à la soutenir, en qualifiant l’émergence d’une opposition ouvrière à la République islamique de « sédition ».

Nous nous battrons plutôt pour armer ce mouvement avec une compréhension de ses tâches politiques : la classe ouvrière doit s’opposer à l’impérialisme, forger son indépendance de toutes les factions de la bourgeoisie iranienne et rallier les travailleurs derrière elle dans la lutte pour une République des travailleurs et, en union avec les ouvriers arabes, juifs, kurdes et turcs, une fédération socialiste du Moyen-Orient.

(Article paru en anglais le 6 janvier 2018)