De violentes manifestations contre le chômage secouent le régime tunisien

Par Alexandre Lantier
12 janvier 2018

Les manifestations contre le chômage et l'austérité dans des zones industrielles sinistrées du Sud tunisien se propagent à travers le pays. Elles s'opposent au budget d'austérité dicté par le Fonds monétaire internationale (FMI) qui augmente les prix des produits de base, sur fond de stagnation des salaires et d'un chômage à 15 pour cent (30 pourcent pour les jeunes diplômés).

Les masses se souviennent que de pareilles manifestations ont abouti au renversement du président tunisien Zine El Abedine Ben Ali et provoqué des luttes ouvrières révolutionnaires en Egypte. Des manifestations se déroulent aujourd'hui dans la capitale, Tunis.

Mercredi et jeudi, des manifestations continuaient dans le Sud pour atteindre les banlieues ouvrières de la capitale, Tunis. Des jeunes ont attaqué la police et tenté de prendre d'assaut des bâtiments officiels à Siliana et bloqué les routes à Kasserine. A Thala, les manifestants ont brûlé des bâtiments officiels et forcé la police à fuir. Des manifestations ont éclaté à Tebourba, à 30 km à l'ouest de Tunis, après l'enterrement d'un homme mort lort d'une intervention de la police lundi soir.

Des affrontements avec la police ont aussi éclaté dans la cité Ibn Khaldun, à Tunis. Ahmed, un jeune qui a manifesté mercredi soir à Tunis, a déclaré à RFI: «Le niveau de vie en Tunisie, cest trop cher. Cest une catastrophe. Il y a deux niveaux, les riches et les pauvres ... ».

Ces affrontements sont au centre d'une vague internationale de luttes contre l'austérité dictée par le capital financier international et imposée par les Etats régioniaux. En 2017, quand le FMI et Le Caire ont sabré dans les subventions et tenté d'augmenter le prix du pain, des manifestations de masse ont éclaté en Egypte. A présent, en Algérie, des milliers d'étudiants de médecine boycottent leurs examens et défilent contre le manque de crédits et de fournitures dans les hôpitaux du pays.

Hier au Soudan, la mobilisation continuait contre la cherté du pain, liée à la décision du FMI et du régime de laisser flotter la devise nationale contre le dollar. La police a attaqué des étudiants de l'université de Khartoum qui scandaient: «Non, non, non à la hausse des prix!» La colère montait après la diffusion d'une vidéo qui montre un doyen de l'université Ahfad qui attaque des étudiantes manifestant contre la cherté des denrées.

Cela se déroule sur fond d'une escalade mondiale des conflits de classe – avec des grèves des travailleurs pharmaceutiques et municipaux en Israël, de l'automobile en Roumanie, des cheminots britanniques et des métallos en Allemagne - alors que les banques préparent des attaques explosives contre la classe ouvrière européenne.

La classe politique tunisien est discréditée, et la bourgeoisie tente désespérément de bloquer une nouvelle explosion révolutionnaire. Le gouvernement - une coalition de Nidaa Tounes, l'ancien parti de Ben Ali, et le parti islamiste Nahda - traite les manifestants de saboteurs et jure de les réprimer.

Des unités de l'armée se investissent des villes, y compris Thala, Kebili, Bizerte, et Sousse, pour y protéger les bâtiments officiels contre la population. L'armée arrête des centaines de personnes chaque nuit. Environ 600 personnes étaient détenues hier.

Toutefois, la classe dirigeante est toujours terrifiée. Hier, le quotidien tunisien Le Temps écrivait: «Le mystère et le flou grandissent de jour en jour et les discours, qu'ils soient officiels ou partisans, n'apportent presque rien de nouveau pour le Tunisien ... Une angoisse générale qui pose plusieurs interrogations dont, essentiellement, celle relative au miracle qui nous apportera la paix ...»

Mercredi, le premier ministre Youssef Chahed a voulu rassurer la bourgeoisie: «L’Etat est toujours debout. Nous assurerons la protection de toutes nos institutions et entreprises grâce précisément à la mobilisation et à la veille de nos institutions militaire et sécuritaire qui ont fait montre, comme à l’accoutumée, d’un haut sens de patriotisme et d’un engagement indéfectible à défendre les intérêts supérieurs de la nation».

Chahed a traité les manifestants de «destructeurs sont à la solde des réseaux de la corruption, de la malversation et de la contrebande à l’encontre desquels le gouvernement a décidé de mener une guerre sans merci. Malheureusement, les casseurs sont incités par certains politiciens irresponsables »

Hier à El Guettar, la police a arrêté trois membres du Front populaire, une coalition de partis petit-bourgeois: Habib Tebas, membre du Parti du Travail; Jemal Cheaïcha de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), du syndicat pro-Ben Ali; et Talal Tabassi. Après cette répression réactionnaire, les trois ont été libérés aujourd'hui.

La question fondamentale, cependant, est que la classe ouvrière a besoin de construire une nouvelle direction révolutionnaire, en Tunisie et à l'international. Les événements depuis 2011 ont démontré que la stratégie nationaliste de l'UGTT et du Front populaire est contre-révolutionnaire. Cherchant un accord avec Nidaa Tounes acceptable aux banques, ils se sont opposés à une lutte internationale et révolutionnaire de la classe ouvrière. Ils ont imposé aux travailleurs tunisiens la pauvreté sous un ravalement de façade du régime Ben Ali, sur fond de guerres impérialistes en Libye et au Mali.

L'UGTT, un soutien de longue du régime Ben Ali, est hostile aux manifestations. Son dirigeant, Noureddine Taboubi, les a traitées de «douteuses» et a déclaré: «Nous n'acceptons, sous aucun prétexte, qu'en pleine nuit les manifestants se transforment en pilleurs des biens de l'Etat.» Il a exigé que tout parti politique appelant à manifester veille à «encadrer les manifestants.»

Toutefois, l'UGTT a rejoint les appels pour manifester à Tunis aujourd'hui.

Le leader du Front populaire, Hamma Hammami, appelle toujours à manifester, alors que les jeunes combattent toujours la police. Mais il s'oppose à un renversement révolutionnaire de Nidaa Tounes par la classe ouvrière. Selon Tunisie Numérique, il demande à Chahed de «trouver des solutions» au chômage et de nommer «une commission indépendante composée de personnalités nationales connues pour leur intégrité et leurs compétences afin d’enquêter sur les manifestations nocturnes».

De larges sections de la bourgeoisie tunisienne, et derrière elles leurs alliés dans les capitales impérialistes, espèrent que ces forces contrôleront la situation, bloqueront une lutte pour le pouvoir par la classe ouvrière et étrangleront la mobilisation, comme en 2011. Dans une chronique intitulée «L'UGTT, la voix de la raison», Le Temps écrit: «Alors que le pays connaît une nouvelle poussée de fièvre sociale, la puissante centrale syndicale, dont les capacités à encadrer les manifestations ne sont plus à démontrer, continue à faire preuve d'un patriotisme hors pair.»

Ce nouveau soulèvement souligne l'urgence de tirer les leçons politiques de 2011.La capitalisme n'a pu résoundre aucun des problèmes qui ont poussé les travailleurs sur le chemin de la révolution en 2011. La pauvreté et l'inégalité sociale ont augmenté; les guerres impérialistes ont dévasté la région. La tâche est une rupture avec les vieilles organisations nationales et un tournant vers les luttes révolutionnaires internationales qui émergent.

La perspective exposée par le Comité International de la Quatrième Internationale (CIQI) lors des premières luttes révolutionnaires en Tunisie a été confirmée: « Le seul programme viable pour la classe ouvrière et les masses opprimées de Tunisie de l'ensemble du Maghreb et du Moyen-Orient est le programme mis en avant par le Comité international de la Quatrième Internationale pour une révolution socialiste. ... Cette lutte ne peut être conduite simplement à l'échelle nationale. Des partis trotskystes doivent être construits dans toute l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient pour unifier les masses travailleuses sous la bannière des États socialistes unis du Moyen-Orient et du Maghreb, faisant partie de la révolution socialiste mondiale.»

Le CIQI ajoutait: «Nous lançons un appel aux lecteurs du WSWS en Tunisie et dans tout le Moyen-Orient pour qu'ils nous contactent. Nous appelons tous ceux qui cherchent à mettre fin à la dictature et à l'exploitation en Tunisie et dans toute la région à engager la lutte pour la création de sections du Comité international de la Quatrième Internationale.»