L’affaire Benalla déstabilise le gouvernement Macron

Par Francis Dubois
25 juillet 2018

Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir il y a un an, Emmanuel Macron fait face à un tollé médiatique et parlementaire, déclenché autour de l’ «affaire Benalla», qui l‘a déstabilisé, lui et son parti, La République en marche (LRM). Hier, la pression exercée sur Macron, qui refuse de s’exprimer sur l’affaire, est encore montée d’un cran.

L‘affaire a commencé il y a six jours, lorsque Le Monde a identifié un proche collaborateur du président, Alexandre Benalla, filmé en train d’attaquer violemment des jeunes le 1er Mai à Paris, en marge des manifestations de la Fête du Travail. Furent révélés depuis les rapports étroits, violant les procédures normales, entre le personnel de sécurité de Macron et de hauts responsables de la police parisienne, notamment ceux chargés de la «gestion» des manifestations politiques.

A présent, Macron fait face à une contre-offensive de sections de l'appareil policier qui lui reprochent publiquement de les avoir mis sur la touche. Le préfet de Paris, entendu lundi par une commission d’enquête parlementaire établie vendredi, a dénoncé des «dérives inacceptables, condamnables, sur fond de copinages malsains».

Benalla, Fabien Crase, responsable de la sécurité de LRM, et trois hauts policiers en rapport avec eux, ont été mis en examen à la fin de la semaine dernière. Benalla a été licencié par l'Elysée un jour après les révélations du Monde pour «violences en réunion». Crase a été licencié pour les mêmes raisons.

Macron refusait toujours mardi de s’exprimer publiquement, après que des députés et dirigeants de partis aient demandé qu‘il témoigne devant une Commission d’enquête de l’Assemblée. Certains parlent même de «destitution» du président, une première dans l‘histoire de la Ve République.

Les forces de police et de l’opposition parlementaire qui mènent la fronde contre Macron ne sont pas moins réactionnaires que Macron lui-même. Elles défendent l’austérité sociale et le militarisme tout autant que lui. L’Assemblée et le Sénat ont profité du scandale pour bloquer la réforme constitutionnelle de Macron qui vise à renforcer les pouvoirs du président, mais ils critiquent l’Elysée surtout afin de défendre la police, alors que la vidéo a dévoilé la violence arbitraire de l’appareil policier contre la population.

Les dépositions faites par le ministre de l‘Intérieur Gérard Collomb, le préfet de police et le directeur de l‘ordre public de la préfecture de Paris ont nui à la présidence – les deux premiers refusant de porter la responsabilité et pointant Macron du doigt, le troisième contredisant les déclarations de l‘Elysée que Benalla était autorisé par la police à être dans la manifestation.

Un des reproches les plus tenaces lancés contre Macron est que l’Élysée construit une police parallèle, voire une milice illégale, indépendante de l‘appareil policier, normalement responsable de sa sécurité. Un autre est que, malgré leur connaissance des faits dès le 2 mai, ni l’Intérieur ni la présidence n‘avaient alerté le procureur de la République, en dépit d‘une loi les y contraignant.

Les révélations compromettantes pleuvent toujours sur Benalla. Après avoir été «sanctionné» le 2 mai, selon l‘Elysée, il avait poursuivi ses fonctions à la tête de la sécurité présidentielle et avait depuis été pourvu de prérogatives et d‘avantages apparemment exorbitants pour un «chargé de mission», tels qu’un salaire avoisinant 10.000 euros mensuels.

Jean-Luc Mélenchon, le chef de La France insoumise (LFI), parti de pseudo-gauche allié à Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, joue un rôle majeur dans cette crise, jouant sur ses liens étroits avec les forces de l’ordre, le renseignement et l’armée.

La «commission d’enquête» de l'Assemblée a été convoquée largement sur son initiative, pour éviter que la crise ouverte par les révélations du Monde ne pousse les travailleurs à partir à l‘offensive contre Macron. Mélenchon a proposé une motion de censure contre le gouvernement, reprise mardi par Les Républicains (LR), le parti de droite.

Dans une interview lundi, Mélenchon a dit que Macron n‘avait jamais été confronté à l'essence de ce qu'était le pouvoir. Il y a trois jours, il a expliqué dans une autre interview qu‘il avait surtout contribué «à faire en sorte qu'une crise d'une extrême gravité se règle dans un cadre institutionnel maîtrisé… J'ai essayé tout le long de trouver une sortie dans le cadre d'une démocratie parlementaire. Cette sortie a été bloquée par l'action du président de la République...». Il a souligné que «l'important c'est une sortie institutionnelle, des choses qui soient dans l'ordre».

Tant à la commission d’enquête qu'au parlement, la soi-disant opposition à Macron fonctionne depuis le 19 juillet comme un seul parti conduisant la même opération politique.

Ce front uni comprend, outre le parti présidentiel LRM, le Front national néo-fasciste (rebaptisé Rassemblement national), LFI de Mélenchon, les sarkozystes de LR, le PS et le PCF. L’axe central de cette opération est une défense inflexible de la police et de sa violence contre les travailleurs et les étudiants en lutte. Cela alors que l'épisode au centre de la tempête médiatique sont les violences policières, dont Benalla fut apparemment un élément important.

Collomb lui même, lors de sa déposition, a rappelé les diverses opérations policières «complexes» durant la grève des cheminots et les occupations d'universités, citant les interventions brutales de la police contre les zadistes de Notre-Dame des Landes, les étudiants de la Faculté de Tolbiac et les manifestations du 1er Mai. Collomb a évoqué une «période d’extrême tension» et a brandi un appel paru sur les réseaux sociaux annonçant l’ «enfer» pour les forces de l'ordre.

Le 1er Mai, à Paris, la violence avait commencé lorsque la police a attaqué un contingent de 1.200 membres cagoulés du Black Bloc, dont il est connu qu’ils sont infiltrés par la police, et qui s’étaient encastrés dans la manifestation. De larges sections de la presse et de la classe politique ont ensuite traité les manifestants de «voyous».

Le gouvernement, avec les syndicats, s’en était servi pour essayer de mettre fin aux grèves et aux manifestations. Macron avait laissé entendre qu‘il pourrait dissoudre des groupes politiques. Il avait écrit sur Twitter: «Je condamne avec une absolue fermeté les violences qui ont eu lieu aujourd’hui et qui ont dévoyé les cortèges du 1er mai. Tout sera fait pour que leurs auteurs soient identifiés et tenus responsables de leurs actes.»

Une des choses reprochées en sous-main à Macron est de ne pas être intervenu après que Benalla a été identifié sur les réseaux sociaux dès le 1er Mai et d'avoir discrédité la version policière des faits.

Dans cette lutte fractionnelle que se livre l’élite dirigeante, les deux côtés sont profondément hostiles à la classe ouvrière. Une affaire de corruption, tranchée par des querelles d’officine dans les plus hautes sphères de l’État, n’est rien de plus qu’une perspective pour forcer un recadrement tactique réactionnaire de l’Elysée via une révolution de palais.