Les dirigeants du Parti de gauche allemand se préparent à former un nouveau mouvement de droite

Par Ulrich Rippert
26 juillet 2018

Depuis deux mois, un appel à la formation d'un nouveau mouvement politique circule sur Internet. Le nom provisoirement proposé pour le nouveau mouvement est #fairLand et ses initiateurs sont deux dirigeants de longue date du parti allemand de la pseudo-gauche, Die Linke (Parti de gauche), Oskar Lafontaine et Sahra Wagenknecht.

Wagenknecht a dit au magazine Der Spiegel que le nouveau projet était encore incomplet et que le nom serait changé. La nouvelle coalition de diverses forces politiques sera lancée cet automne sous la forme d'un «réseau numérique».

L’appel de cinq pages est intitulé «Pour un pays juste et pacifique». L’appel révèle que loin d’être une initiative supposément de gauche, ce nouveau projet est plutôt un autre virage politique vers la droite entrepris par Lafontaine et Wagenknecht, fondatrice et actuelle dirigeante du Parti de gauche.

Dès le début, le texte affirme que la conception réformiste de l’égalité sociale et de la prospérité a échoué. «La promesse du progrès social découlant de l’économie sociale de marché, c’est-à-dire que l’idée selon laquelle quiconque travaille assez peut également atteindre la prospérité, ne s’applique plus à l’époque du travail temporaire et des emplois à bas salaires. Certaines conséquences en découlent pour un «pays profondément divisé».

Dès le troisième paragraphe, Lafontaine et Wagenknecht blâment les réfugiés et les demandeurs d’asile pour la croissance des tensions sociales. Pour beaucoup, écrivent-ils, «la libre circulation et l’immigration en Europe» entraîne une «compétition accrue pour des emplois précaires».

Dans un passage qui pourrait aussi bien provenir du parti d'extrême droite, l'Alternative pour l’Allemagne (AfD), l'appel continue ainsi: «La crise des réfugiés a entraîné une grande insécurité en Allemagne». L’administration publique, les municipalités et les communautés ont été submergées par de nombreux réfugiés et l’augmentation des problèmes sociaux. Le «manque de logements sociaux, les écoles surchargées et le manque de places dans les garderies» ont été exacerbés par l’afflux incontrôlé de réfugiés – au détriment des personnes «déjà désavantagées».

Il y a ensuite cette phrase: «Quand les responsables politiques permettent à ceux qui prêchent la haine islamiste de transmettre leur vision du monde à des enfants d’à peine cinq ans, alors l'intégration est presque impossible, le climat social est empoisonné».

Cette tirade raciste n'empêche pas Lafontaine et Wagenknecht d’écrire dans le même paragraphe: «Nous rejetons le racisme et la xénophobie». Ceci ressemble au style de l’AfD, qui prétend toujours rejeter la xénophobie, tout en affirmant que celle-ci reflète simplement les préoccupations et les craintes de la population.

Lafontaine et Wagenknecht soulignent qu'ils n'ont pas l'intention de fonder un nouveau parti, mais plutôt d’établir une coalition qui s'étend au-delà des partis et comprend également ceux qui ne votent pas. «#fairLand est un mouvement non partisan auquel toute personne qui soutient ses objectifs peut contribuer», peut-on lire dans le texte, c'est-à-dire que tous ceux qui ne sont plus prêts à tolérer que «des gens prêchent la propagande haineuse de l’Islam aux enfants» devraient travailler ensemble.

L’appel de #fairLand défend le capitalisme et est entièrement nationaliste. Les termes «socialisme» et «socialiste» n’apparaissent pas. Bien que Lafontaine et Wagenknecht critiquent le «capitalisme de la finance mondiale», ils ne préconisent pas l’expropriation des banques et des entreprises, mais plutôt la promotion d’un capitalisme national. L’appel réclame le renforcement du «marché intérieur allemand» et de l’appareil répressif de l’Etat. La police et la justice doivent être mieux pourvues en personnel et mieux équipées.

Il fait également appel à une «Allemagne européenne dans une Europe unie de démocraties souveraines, dans le respect de l’autonomie culturelle, de la tradition et de l’identité». Cela rappelle la revendication d’une «Europe des patries» proposée dans les années 1960 par le président français Charles de Gaulle, qui a ensuite été reprise par de nombreux partis nationalistes de droite. L’appel à la «préservation de l'autonomie culturelle» provient directement du programme politique odieux de l’AfD.

Les slogans de droite de Lafontaine et de Wagenknecht ne sont pas nouveaux. Déjà dans les années 1990, Lafontaine (alors président du Parti social-démocrate, SPD) recourait au jargon de l’extrême droite et mettait en garde contre le danger des «travailleurs étrangers».

Wagenknecht a également menacé les réfugiés, affirmant que «ceux qui abusent de notre hospitalité ont perdu le droit à notre hospitalité». Le leader de l’AfD, Alexander Gauland, a salué Lafontaine et Wagenknecht pour leur xénophobie et utilise le même langage pour vilipender tous ceux qui ne sont pas d’origine allemande. Dans son livre Wealth without Greed, Wagenknecht réclame plus d’autonomie nationale et un État-nation fort qui permettrait de protéger l’économie nationale face au pouvoir supérieur des multinationales.

Ce qui est nouveau, c’est que ces slogans de droite sont maintenant utilisés pour jeter les bases d’un nouveau mouvement politique, qui vise également à attirer des membres de l’AfD. Lafontaine et Wagenknecht réagissent à la résurgence de la lutte des classes et au militantisme croissant des travailleurs qui échappent de plus en plus à l’emprise des syndicats, du SPD et du Parti de gauche.

Le retour de la lutte des classes est un phénomène international. Les travailleurs sont de plus en plus dégoûtés par les politiques de droite de la social-démocratie, les fausses «gauches» et les syndicats qui, au nom de la compétitivité, imposent des réductions des salaires et d’emplois, soutiennent le militarisme allemand et sabotent tous les conflits de travail.

Les États-Unis ont été témoins d'un puissant mouvement de grève des enseignants, qui sont entrés en conflit croissant avec les syndicats. En France, les cheminots s’opposent à la réforme de la SNCF du président Emmanuel Macron et à la suppression de 120.000 emplois. Les travailleurs ont massivement répudié la capitulation préparée par les syndicats des chemins de fer. En Roumanie, les travailleurs de Ford ont rejeté leur contrat et ont déclenché une grève spontanée en opposition à la direction syndicale. Les travailleurs d’autres pays d’Europe de l’Est se rebellent également contre les formes extrêmes d’exploitation, tandis que les travailleurs du secteur public ont également déclenché des grèves en Allemagne, avec un soutien considérable de la part du public.

L’initiative Lafontaine-Wagenknecht a pour but de mettre fin à ce militantisme croissant et de le détourner vers une impasse nationaliste. Ils espèrent mobiliser les forces de droite pour s’opposer politiquement et, si nécessaire, physiquement aux travailleurs militants et renforcer l’appareil bureaucratique des syndicats. C’est la logique inévitable de leur programme xénophobe et chauvin.

Lafontaine et Wagenknecht défendent depuis longtemps l'ordre bourgeois et un État fort.

Lafontaine, qui est âgé de 74 ans et a adhéré au SPD à l’âge de 23 ans, a consacré sa carrière politique à la suppression de la lutte des classes. Lorsque les étudiants et de nombreux membres de l’organisation de jeunesse du SPD (Jusos) ont pris le pavé à la fin des années 1960, Lafontaine préparait déjà sa carrière dans la politique municipale et étatique en Sarre.

En tant que maire de Sarrebruck, la capitale du Land de Sarre, il a été un pionnier du travail obligatoire pour les chômeurs au milieu des années 1970, et a imposé des mesures d’austérité au niveau municipal. Plus tard, en tant que premier ministre de la Sarre, il a organisé la rationalisation de l’industrie du charbon et de l’acier du Land, en étroite collaboration avec les syndicats, entraînant la perte de milliers d’emplois.

En tant que président du SPD, Lafontaine a aidé Gerhard Schröder à prendre le pouvoir comme chancelier fédéral à la fin des années 1990. Lafontaine a été ministre des Finances dans le nouveau cabinet de Schröder. Suite à la pression des marchés financiers internationaux et de la presse, Lafontaine a démissionné de ses fonctions gouvernementales sans résistance, permettant à Schröder d’appliquer des mesures d’austérité sous la forme de son Agenda 2010.

Lafontaine a repris sa carrière politique après la défaite électorale du SPD et son rapide déclin en popularité. Il a joué un rôle clé dans la formation d’une coalition entre le WASG (Alternative électorale pour le travail et la justice sociale) et le PDS (Parti du socialisme démocratique) pour former le Parti de gauche. Le WASG avait été fondé par une série d’anciens membres du SPD et de bureaucrates syndicaux basés en Allemagne de l’Ouest, rescapés de l’épave échouée qu’était le SPD. Le PDS était le parti successeur du parti au pouvoir en Allemagne de l’Est, le Parti de l’unité socialiste stalinien (SED), qui s’est effondré en 1990.

Wagenknecht a rejoint le SED stalinien peu avant la chute du mur de Berlin et a commencé sa carrière politique en tant que figure de proue de la «plate-forme communiste», une faction du PDS qui défendait avec véhémence les crimes du stalinisme tout en soutenant le rétablissement du capitalisme. Après avoir obtenu son doctorat en économie, Wagenknecht a rapidement remplacé le Capital de Marx sur son étagère par des volumes louant «l’ordo-libéralisme», la forme spécifiquement allemande du néolibéralisme, adopté par les chanceliers réactionnaires de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), Konrad Adenauer et Ludwig Erhard.

Sahra Wagenknecht, qui a épousé Lafontaine en 2014, est l’incarnation de la transformation des bureaucrates staliniens en défenseurs de droite du capitalisme. Son propre nationalisme s’inspire directement des conceptions du stalinisme.

L’appel #fairLand est adressé aux représentants du SPD, du Parti de gauche, de l’aile prétendument «ouvrière» des partis conservateurs au pouvoir en Allemagne, de l’AfD et des syndicats, ainsi qu’aux couches privilégiées de la petite bourgeoisie, qui se tournent rapidement vers la droite depuis l’échec du réformisme social. Ces forces sont terrifiées par l’incapacité des organisations réformistes à contrer la lutte des classes en pleine résurgence du radicalisme ouvrier et de grands bouleversements sociaux. Ils sont conscients de la menace posée à leurs privilèges et exigent des mesures policières et étatiques, tout en cherchant à canaliser l’opposition sociale croissante vers la droite.

Ces sections de la population réagissent aux tensions croissantes entre les puissances impérialistes, en particulier entre l’Europe et les États-Unis, en exigeant que l’Allemagne fonctionne comme une superpuissance basée sur la force militaire. Wagenknecht incite à plusieurs reprises le gouvernement «à ne pas se subordonner aux États-Unis, mais à développer une politique indépendante».

Des développements similaires sont en cours dans d’autres pays. En France, Jean-Luc Mélenchon, un ami et collègue de Lafontaine, cherche à construire un mouvement populiste de droite qui combine la démagogie sociale avec des slogans nationalistes qui les rapprochent du Front national fasciste de Marie Le Pen. En Grèce, Syriza a formé un gouvernement avec l’ANEL d’extrême droite, qui a imposé les sévères mesures d’austérité exigées par l’Union européenne.

Les tentatives de Lafontaine et de Wagenknecht visant à construire un mouvement de droite confirment la position du Parti de l’égalité socialiste (SGP) selon laquelle la lutte contre l’inégalité sociale, la guerre et la dictature nécessite la construction d'un parti ouvrier socialiste et internationaliste, fermement opposé au Parti de gauche et à ses partisans de pseudo-gauche.

(Paru en anglais le 24 juillet 2018)