L’université d’été 2005 du PES (États-Unis) et du WSWS

Troisième conférence: Les origines du bolchevisme et Que faire?

Par David North
3 septembre 2005


Voici la troisième conférence « Les origines du bolchevisme et Que faire? » prononcée par le président du World Socialist Web Site, David North, à l'occasion du camp d'été du Parti de l'égalité socialiste (Etats-Unis) et du WSWS qui s'est déroulé du 14 au 20 août 2005, à Ann Arbor, au Michigan. La conférence, publiée en anglais sur le WSWS en septembre 2005, a été divisée en sept parties pour faciliter la lecture.

Les origines du marxisme russe

La conférence d’aujourd’hui sera consacrée à l’analyse d’un des ouvrages politiques et théoriques les plus importants, les plus profonds et, sans aucun doute, parmi les plus révolutionnaires jamais écrits, le Que faire ? de Lénine. Peu d’ouvrages ont été soumis à un tel niveau de déformation et de falsification. Pour les innombrables critiques de Lénine provenant des milieux universitaires bourgeois — dont certains ont prétendu être de grands admirateurs de Lénine jusqu’en 1991 — c’est le livre qui est ultimement responsable de nombreux, sinon de tous les maux du 20e siècle. J’ai l’intention de répondre à ces dénonciations, et aussi d’expliquer pourquoi cet ouvrage — écrit en 1902 pour un petit mouvement socialiste opérant dans l’environnement politique de la Russie tsariste — conserve une pertinence pratique et théorique extraordinaire pour le mouvement socialiste dans la première décennie du 21e siècle.

Lorsque je parlais du développement du mouvement marxiste en Allemagne durant le dernier tiers du 19e siècle, j’ai mis l’accent sur le caractère tumultueux et apparemment irrépressible de son développement. Dans un laps de temps étonnamment court, le Parti social-démocrate a émergé comme l’organisation de masse de la classe ouvrière. Ses victoires n’auraient pu être gagnées sans de véritables luttes et sacrifices, mais on ne peut qu’avoir l’impression que les socialistes allemands oeuvraient dans un environnement qui était, du moins quand on la compare à celui dans lequel évoluaient les révolutionnaires russes, relativement favorable.

Dans un de ses derniers ouvrages, essayant d’expliquer les raisons de l’émergence en Russie de ce qui s’est avéré être l’organisation socialiste révolutionnaire la plus puissante, Lénine a écrit que « le marxisme, seule théorie révolutionnaire juste, la Russie l'a payé d'un demi-siècle de souffrances et de sacrifices inouïs, d'héroïsme révolutionnaire sans exemple, d'énergie incroyable, d'abnégation dans la recherche et l'étude, d'expériences pratiques, de déceptions, de vérification, de confrontation avec l'expérience de l'Europe ». [1]

Dès 1825, lors d’une tentative manquée d’un groupe d’officiers haut placés de l’armée impériale pour renverser l’autocratie tsariste, une tradition de dévouement, d’incorruptibilité et de courageuse passion émergeait en Russie. La recherche d’une façon de transformer la terrible et dégradante réalité de l’autocratie tsariste et la société arriérée sur laquelle elle assoyait son pouvoir prit la dimension d’une croisade qui fut à la base de l’émergence du phénomène culturel et social extraordinaire que fut l’intelligentsia russe, sur laquelle se sont érigés le roman russe et la critique littéraire ainsi que le mouvement révolutionnaire russe.

Dans un admirable passage de sa biographie « La jeunesse de Trotsky », Max Eastman (à l’époque où il était encore socialiste) faisait la description de la personnalité révolutionnaire russe :

« Une admirable génération d’hommes et de femmes se préparaient à accomplir la Révolution en Russie. Vous pouvez aujourd’hui voyager dans les coins les plus reculés de ce pays, vous pourrez être sûr de rencontrer, dans votre train, dans la voiture publique, la figure calme et pensive d’un homme d’âge mûr à la belle barbe blanche, ou quelque vieille femme au front lourd et soucieux, au grave sourire maternel, ou une femme jeune encore, encore belle, marchant comme elle irait au-devant d’un canon; demandez qui ils sont, et l’on vous répondra que ce sont de "vieux travailleurs du Parti". Porteur de l’héritage du mouvement terroriste, élevés dans la sublime foi des martyrs, dans l’amour de l’humanité, disciplinés, accoutumés à la compagnie de la mort, ils ont appris dans leur jeunesse une chose nouvelle : à penser pratiquement. Trempés par les geôles et l’exil, ils ont formé comme une sorte de noblesse, une sélection d’hommes et de femmes de qui, infailliblement, l’on peut attendre l’héroïsme, comme on pouvait l’attendre des Chevaliers de la Table Ronde ou des Samouraïs, mais dont les lettres de noblesse sont inscrites dans l’avenir, et non dans le passé. » [2]

Le mouvement révolutionnaire russe ne s’est pas tourné vers la classe ouvrière dès le début. Plutôt, il était orienté vers la paysannerie, dont la forte majorité de la population faisait partie. La libération formelle des paysans du servage, proclamée par le tsar Alexandre II en 1861, intensifia les contradictions de la structure sociopolitique de l’Empire russe. Les années 1870 virent le début d’un mouvement significatif de la jeunesse étudiante, qui allait vers les paysans pour les éduquer et les porter vers une vie sociale et politique consciente. L’influence politique majeure de ces mouvements est venue des théoriciens de l’anarchisme, principalement Lavrov et Bakounine. Ce dernier envisageait spécialement la transformation révolutionnaire de la Russie par un soulèvement de la paysannerie. La combinaison de l’indifférence des paysans et de la répression étatique a amené le mouvement à adopter des méthodes de luttes conspiratrices et terroristes. La plus importante de ces organisations terroristes fut Narodnaia Volya, la Volonté du Peuple.

La contribution de Plekhanov

Les fondements théoriques et politiques du mouvement marxiste en Russie furent posés dans les années 1880 lors de la lutte menée par G.V. Plekhanov contre l’influence dominante du populisme et l’orientation terroriste de cette dernière. La question essentielle sous-jacente au conflit entre les populistes et la nouvelle tendance marxiste était la perspective historique: la voie vers le socialisme en Russie prendrait-elle la forme d’une révolution paysanne, dans laquelle les formes communes classiques de la propriété paysanne serviraient de base au socialisme? Ou le renversement du tsarisme, l’établissement d’une république démocratique et le début de la transition vers le socialisme seraient-ils basés sur la croissance du capitalisme russe et l’apparition d’un prolétariat industriel moderne?

Luttant contre le terrorisme et la caractérisation populiste de la paysannerie en tant que force révolutionnaire décisive, Plekhanov — lui même auparavant un membre important du mouvement populiste — insistait sur le fait que la Russie se développait selon des tendances capitalistes, que la croissance d’un prolétariat industriel serait une conséquence inévitable de ce processus, et que cette nouvelle classe sociale deviendrait, par la force des choses, la force décisive du renversement révolutionnaire de l’autocratie, de la démocratisation de la Russie et de l’élimination de toutes les survivances politiques et économiques du féodalisme, de même que du début de la transition vers le socialisme.

La fondation du groupe de l’Emancipation du travail par Plekhanov en 1883, soit la même année que celle de la mort de Karl Marx, a été un geste d’une immense clairvoyance politique, ainsi que l’expression de courage intellectuel et personnel. Les arguments avancés par Plekhanov contre les populistes russes de son époque ont de plus établi les fondements programmatiques sur lesquels le Parti ouvrier social-démocrate de Russie allait plus tard se baser. Plekhanov a également anticipé plusieurs problèmes essentiels de l’orientation de classe et de stratégie révolutionnaire auxquels a fait face le mouvement socialiste tout au long du XXe siècle, et même jusqu’à ce jour.

Aujourd’hui, on se rappelle de Plekhanov principalement — bien qu’habituellement sans la reconnaissance nécessaire — comme l’un des interprètes les plus importants de la philosophie marxiste du temps de la Deuxième Internationale (1889-1914). Pour cette raison, la plupart de ses œuvres sont soumises à une critique sévère et généralement ignorante — surtout de la part de ceux qui prétendent que Plekhanov n’a pas réussi à reconnaître l’importance de Hegel et de la méthode dialectique. On ne peut que souhaiter en lisant ces plaintes que leurs auteurs auraient pris le temps d’étudier les travaux de Plekhanov avant de les dénoncer. Je reviendrai plus tard sur la question du rapport intellectuel qu’entretenait Plekhanov avec la philosophie marxiste, mais je dois dire franchement que c’est là un sujet qui exige beaucoup plus de temps que ce dont nous disposons actuellement.

J’aimerais à ce point-ci mettre l’accent sur un autre aspect habituellement sous-estimé, sinon même ignoré, de la contribution de Plekhanov à la stratégie révolutionnaire. Plekhanov insistait sur le fait que le développement de la conscience du prolétariat passait par la compréhension par ce dernier de l’importance de mener une lutte politique indépendante contre la bourgeoisie, constituant par le fait même une force cruciale et indispensable dans la formation d’une conscience socialiste.

Dans un de ses premiers travaux les plus importants, Le Socialisme et la lutte politique, écrit peu de temps après qu’il ait fondé le groupe Emancipation du travail, Plekhanov s’est opposé aux positions des anarchistes russes qui rejetaient l’importance de la politique et qui allaient jusqu’à prétendre que les travailleurs ne devaient pas être contaminés par les intérêts politiques. Plekhanov avait noté qu’« aucune classe ayant assumé sa domination politique n’a eu a regretter son intérêt "politique", bien au contraire... chacune de ces classes n’a pu atteindre le point culminant de son développement qu’après avoir acquis la domination politique... nous devons admettre que la lutte politique est un instrument de reconstruction sociale dont l’efficacité est prouvée par l’histoire ».

Plekhanov a ensuite tracé les principales étapes du développement de la conscience de classe. Une longue citation est ici justifiée compte tenu de l’importance intrinsèque et permanente de ce passage :

« Ce n’est que peu à peu que la classe opprimée comprend le lien entre sa position économique et son rôle politique dans l’État. Pendant une longue période, elle ne comprend pas même sa tâche économique en entier. Les individus la composant mènent une dure lutte pour leur subsistance quotidienne sans même penser quels sont les aspects de l’organisation sociale responsables de leur condition misérable. Ils tentent d’éviter les coups qui leur sont assénés sans même se demander d’où ils viennent ni par qui, en dernière analyse, ils sont visés. Ils n’ont pas encore de conscience de classe et il n’y a pas d’idée directrice dans leur lutte contre des individus oppresseurs. La classe opprimée n’existe pas encore pour elle même; avec le temps elle deviendra la classe avancée de la société, mais elle n’est pas encore arrivée là. Devant le pouvoir organisé de la classe dominante, il n’y a que des individus séparés, des efforts particuliers d’individus isolés, ou des groupes isolés d’individus. Encore maintenant par exemple, nous rencontrons assez souvent un travailleur qui déteste un exploiteur de façon particulièrement intense sans toutefois soupçonner que c’est toute la classe des exploiteurs qui doit être combattue et la possibilité même de l’exploitation de l’homme par l’homme qui doit être abolie.

« Peu à peu cependant, un processus de généralisation prend effet, et les opprimés commencent à prendre conscience d’eux mêmes en tant que classe. Mais leur compréhension des caractéristiques spécifiques de leur position de classe reste trop unilatérale : les sources et les forces motivant le mécanisme social dans son ensemble sont toujours occultées à leurs yeux. La classe des exploiteurs leur apparaît comme la simple somme de divers employeurs, non reliés par les liens de l’organisation politique. À cette étape du développement, il n’est pas encore clair à l’esprit des opprimés... quel rapport existe entre la "société" et "l’État". Le pouvoir d’État est présumé être au-dessus des antagonismes de classes; ses représentants sont les juges et les conciliateurs naturels des parties hostiles. Les opprimés ont pleine confiance en eux et sont extrêmement surpris lorsque les demandes d’aide qu’ils leur adressent restent lettre morte. Sans prendre d’exemple particulier, nous remarquerons simplement qu’une telle confusion de concepts a encore été démontrée récemment par les travailleurs britanniques qui ont mené une lutte pour le moins énergique sur le plan économique tout en considérant possible d’appartenir à l’un des partis politiques bourgeois.

« Ce n’est qu’à l’étape suivante du développement, qui est aussi la dernière, que la classe opprimée réalise pleinement quelle est sa position. Elle réalise alors le rapport entre la société et l’État, et elle ne fait plus appel à la simple façade de ses exploiteurs constituant l’organe politique de l’exploitation. Elle sait que l’État est une forteresse dont les opprimés peuvent et doivent s’emparer afin de la réorganiser pour sa défense et qu’on ne peut le contourner en comptant sur sa neutralité. Ne pouvant compter que sur eux-mêmes, les opprimés commencent alors à comprendre que "l’entraide politique, comme dit Lange, est la forme la plus importante d’entraide sociale". Ils luttent ensuite pour la domination politique afin de s’entraider en changeant les rapports sociaux existant et en adaptant le système social aux conditions de leur propre développement et bien-être. Ils ne peuvent exercer leur domination immédiatement; ce n’est que peu à peu qu’ils deviennent une formidable puissance écartant toute pensée de résistance de la part de leurs opposants. Pendant une longue période, ils ne luttent que pour des concessions, ne demandant que des réformes qui ne peuvent les amener à assurer leur domination, mais qui leur donne la possibilité de se développer et de prendre en maturité en vue de leur domination future; des réformes qui ne satisfont que les demandes les plus urgentes et immédiates et qui prolongent, ne serait-ce que légèrement, la sphère de leur influence sur la vie sociale du pays. Ce n’est qu’en passant par la dure école de la lutte pour conquérir des petites parcelles du territoire ennemi que la classe opprimée acquière la persistance, l’audace et le développement nécessaires en prévision de la bataille décisive. Une fois toutes ces qualités acquises cependant, la classe ouvrière ne voit plus dans ses opposants qu’une classe condamnée par l’histoire; elle n’a pas à douter de sa victoire. Ce qu’on appelle la révolution n’est que le dernier acte du long drame de la lutte de la classe révolutionnaire qui ne devient consciente d’elle même que lorsque cette lutte devient une lutte politique.

« La question maintenant est de savoir s’il serait opportun pour les socialistes de tenir les travailleurs à l’écart de la "politique" compte tenu que la structure de la société est finalement déterminée par ses rapports économiques? Bien sur que non! Les socialistes priveraient ainsi non seulement les travailleurs d’un point d’appui dans leur lutte, mais également de la possibilité de concentrer leurs efforts et de diriger leurs coups contre l’organisation sociale bâtie par les exploiteurs. Autrement, les travailleurs seraient forcés de se borner à une guerre de guérilla contre certains exploiteurs ou tout au plus groupes distincts d’exploiteurs, ces derniers bénéficiant toujours du pouvoir organisé de l’État ». [3]

La lutte menée par Plekhanov définissait les tâches essentielles de ceux qui se présentaient comme étant socialistes — concentrer tous leurs efforts dans le développement de la conscience de classe politique de la classe ouvrière et préparer celle-ci à son rôle historique en tant que dirigeante de la révolution socialiste. Implicite à cette définition est l’importance historique du parti même, l’instrument par lequel cette conscience est stimulée, développée et organisée sur la base d’un programme politique défini.

Les écrits de Plekhanov ont provoqué une crise au sein des populistes. À la fin des années 1880, ces derniers étaient clairement sur la défensive face aux coups portés par un homme qu’ils avaient dénoncé comme un renégat à la cause du "peuple" une décennie auparavant. La banqueroute politique du terrorisme devenait de plus en plus évidente. Démontrant que le but du terrorisme n’était que d’effrayer le régime tsariste afin de le persuader à changer sa façon de faire, Plekhanov et la légion croissante des marxistes ont qualifié les terroristes de "libéraux armés de bombes"— une description tout aussi valide aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a un siècle. De plus, Plekhanov a démontré que le terrorisme, en ignorant la longue lutte nécessaire pour élever la conscience de la classe ouvrière, tentait plutôt d’électrifier les masses en portant des coups vengeurs par l’entremise d’individus héroïques, ce qui ne réussissaient finalement qu’à les abasourdir et à les démoraliser.

La montée d’Oulianov-Lénine

Le travail original de Plekhanov influença une génération entière d’intellectuels et de jeunes qui entraient dans une lutte révolutionnaire vers la fin des années 1880 et au début des années 1890. L’impact de ses polémiques fut important vu que les transformations sociales de la ville et de la campagne correspondaient de plus en plus à l’analyse faite par Plekhanov.

Pendant les années 1890, c’était de plus en plus apparent que la Russie était en proie à un développement économique rapide accompagné d’une croissance industrielle produisant une classe ouvrière de plus en plus puissante. Telles étaient les conditions sous lesquelles Vladimir Illitch Ulyanov, le frère cadet d’un terroriste révolutionnaire martyr, entra dans le mouvement révolutionnaire. En 1893, il établit sa réputation de puissant théoricien à l’aide d’une remarquable critique d’un mouvement populiste qu’il appela Ce que sont les « Amis du Peuple » et comment ils luttent contre les Sociaux-démocrates. Il y a certaines caractéristiques de cet ouvrage qui font de celle-ci une contribution majeure au mouvement révolutionnaire ouvrier et qui, malgré l’attention portée aux conditions particulières de la Russie de 1890, lui donnent une pertinence de longue durée.

Oulianov-Lénine a dédié une grande partie de son ouvrage à attaquer ce qu’il appelait la sociologie subjective de Mikhailovsky, démontrant que les politiques du mouvement narodnik (populiste) n’étaient pas basées sur une étude scientifique des relations sociales qui existaient en Russie. Il démontra qu’ils refusaient de faire face au fait que la production primaire était devenue très développée et que des grandes industries avaient été établies et concentrées dans les mains d’individus qui achetaient et exploitaient la force ouvrière d’une masse de travailleurs qui étaient sans propriété. Mais, ce qui était encore plus important que l’analyse économique (qui fut plus tard développée dans son prochain ouvrage majeur, Le développement du capitalisme en Russie) était la caractérisation de la nature de classe du mouvement narodnik. Il expliqua que les narodniks étaient essentiellement des démocrates petits-bourgeois dont les positions reflétaient la position sociale de la paysannerie.

Même si Lénine insistait sur la grande importance des questions démocratiques, c’est-à-dire celles reliées à l’abolition de l’autocratie tsariste, à la destruction des restants du féodalisme dans la campagne et à la nationalisation de la terre, il soutenait non moins passionnément que c’était fondamentalement incorrect d’ignorer la distinction entre le mouvement démocratique et socialiste. La plus grande entrave au développement de la conscience de classe du prolétariat était la tendance visant à subordonner le prolétariat aux opposants bourgeois et petit-bourgeois de l’autocratie.

Dans sa virulente attaque contre les vues de Mikhailovsky, Lénine était déterminé à prouver que le soi-disant « socialisme » du démocrate petit-bourgeois n’a rien à voir avec le socialisme du prolétariat. Au mieux, le « socialisme » de la petite-bourgeoisie reflète sa frustration face à la montée en puissance du capital et sa concentration entre les mains des magnats de la banque et de l’industrie. Le socialisme petit-bourgeois est incapable de faire une analyse historique et scientifique du développement du capitalisme dans la mesure où une telle analyse démontrerait la position désespérée de la petite-bourgeoisie elle-même qui, loin d’être une classe montante, représente les fragments d’un passé économique.

La principale conclusion que Lénine tira pour le mouvement socialiste révolutionnaire est qu’il doit lancer une lutte impitoyable contre l’influence de l’idéologie démocratique petite-bourgeoise dans le mouvement ouvrier. Le mouvement socialiste révolutionnaire devait être éduqué pour comprendre qu’il n’y a rien d’intrinsèquement socialiste aux demandes démocratiques et que l’abolition de l’autocratie et la destruction des États féodaux, bien qu’elles soient historiquement progressistes dans un sens, n’impliquent pas du tout la fin de l’exploitation de la classe ouvrière. En fait, le résultat de la réalisation de ces demandes, en elles-mêmes, faciliterait simplement le développement du capitalisme et une exploitation accrue du salariat. Cela ne signifie pas que la classe ouvrière ne doit pas supporter la lutte pour la démocratie. Bien au contraire : la classe ouvrière doit être l’avant-garde de la lutte pour la démocratie. Mais, en aucun cas elle ne doit lancer cette lutte sous la bannière de la bourgeoisie ou de la petite-bourgeoisie. Plutôt, elle doit lancer cette lutte pour la démocratie dans le but de faciliter la lutte contre la bourgeoisie elle-même.

Il dénonça les « amalgameurs » et les « alliancistes » qui défendaient l’idée que les travailleurs devaient, au nom de la lutte contre le Tsarisme, mettre de côté leurs objectifs indépendants de classe et, sans se soucier des questions de programme, former des alliances avec les opposants politiques du régime.

Les marxistes ne posent pas la lutte démocratique en s’adaptant aux libéraux ou aux démocrates petits-bourgeois, mais en organisant les ouvriers dans un parti politique indépendant et à eux, basé sur un programme socialiste révolutionnaire. Résumant la nature du populisme russe, Lénine écrit : « Si vous refusez toutes les belles paroles sur les "intérêts du peuple" et que vous creusez plus profond, vous vous rendrez compte que vous êtes en train d’avoir affaire avec de fieffés idéologues de la petite-bourgeoisie… »

Vers la fin de son ouvrage, Lénine met l’emphase sur le fait que le travail du parti révolutionnaire doit être orienté pour que l’ouvrier « comprenne la structure politique et économique du système qui l’opprime ainsi que la nécessité et l’inévitabilité de l’antagonisme de classe dans ce système… Lorsque ses représentants les plus avancés ont saisi les idées du socialisme scientifique et l’idée du rôle historique de l’ouvrier russe, lorsque ces idées deviennent répandues et lorsque des organisations stables sont formées parmi les ouvriers pour transformer l’actuelle guerre économique sporadique des ouvriers dans une lutte de classe consciente, l’ouvrier RUSSE, s’élevant à la tête de tous les éléments démocratiques, renversera l’absolutisme et mènera le prolétariat russe (aux côtés des prolétaires de tous les pays) sur le chemin d’une lutte politique ouverte vers la victorieuse révolution communiste. »

Déjà, dans ce travail original, Lénine présenta, dans une forme justement et adéquatement développée, les conceptions qui devaient guider la construction du Parti Bolchevik. Lénine n’a pas inventé le concept du parti ou de l’organisation politique indépendante de la classe ouvrière. Mais, il dota ces concepts d’un caractère politiquement et idéologiquement concret d’une intensité inégalée. Il était convaincu que l’organisation politique de la classe ouvrière ne fonctionne pas seulement à l’aide de mesures pratiques, mais par une lutte théorique et politique impitoyable contre toutes les formes idéologiques par lesquelles la bourgeoisie tente d’influencer et de dominer la classe ouvrière. L’unité politique de la classe ouvrière requiert une lutte implacable contre toutes formes de théories et de programmes qui reflètent les intérêts d’une classe étrangère. Autrement dit, l’homogénéité politique de la classe ouvrière pourrait être réalisée seulement sur la base de la plus haute conscience théorique. En 1900, dans un article sur « Les tâches urgentes de notre mouvement », Lénine a écrit ceci :

« La Social-démocratie est la combinaison du mouvement de la classe ouvrière et du socialisme. Sa tâche n’est pas de servir le mouvement de la classe ouvrière passivement à chacune de ses différentes phases, mais de représenter les intérêts du mouvement en entier, de montrer à ce mouvement son but ultime et ses tâches politiques ainsi que de préserver son indépendance politique et idéologique. Isolé de la Social-démocratie, le mouvement de la classe ouvrière devient inévitablement insignifiant et bourgeois. En lançant uniquement une lutte économique, la classe ouvrière perd son indépendance politique ; elle devient à la remorque des autres parties et trahie le grand principe : "L’émancipation des classes ouvrières doit être réalisée par les classes ouvrières elles-mêmes." Dans chaque pays, il y a eu une période dans laquelle le mouvement de le classe ouvrière a existé indépendamment du socialisme, chacun suivant sa propre voie ; et dans chaque pays cet isolement a affaibli autant le socialisme que le mouvement de la classe ouvrière. Seulement la fusion du socialisme avec le mouvement de la classe ouvrière a, dans tous les pays, créé une base durable pour les deux. » [4]

Lorsque Lénine écrivait ces mots, il était en train de lancer une lutte féroce contre une nouvelle tendance qui avait apparu dans la Social-démocratie russe, connue sous le nom d’Économisme et dont l’existence était liée à la montée du révisionnisme bersteinien en Allemagne. L’essentiel du point de vue des économistes était de minimiser la lutte politique révolutionnaire. S’adaptant au mouvement spontané de la classe ouvrière dans le milieu des années 1890, les économistes proposaient que le mouvement social-démocrate se concentre sur le développement de grèves et d’autres aspects de la lutte économique de la classe ouvrière. L’implication de ce point de vue était que le mouvement ouvrier devait renoncer à ses objectifs socialistes et révolutionnaires en tant qu’objectifs pratiques. Une place de choix dans la lutte politique contre l’autocratie devait être concédée à l’opposition bourgeoise, libérale et démocratique. Le programme révolutionnaire indépendant qui avait été proclamé par Plekhanov et Lénine devait être abandonné en faveur d’activités syndicales visant à améliorer les conditions économiques de la classe ouvrière dans les cadres de la société capitaliste. Ou, comme E.D. Kuskova l’a proposé dans le fameux Credo publié en 1899 :

« Le marxisme intolérant, le marxisme négatif, le marxisme primitif (qui conçoit trop schématiquement le concept de division de la société en classe) cèdera sa place au marxisme démocratique et la position sociale du parti dans la société contemporaine devra changer drastiquement. Le parti reconnaîtra la société ; ses tâches corporatives étroites et, dans la majorité des cas, sectaires seront élargies dans des tâches sociales et sa lutte pour le pouvoir sera transformée dans un désir pour le changement, pour la réforme de la société contemporaine à travers des idées démocratiques qui sont adaptées à la présente situation dans le but de protéger, de la façon la plus efficace possible, (tous) les droits des classes laborieuses. » [5]

Ce n’était pas tout : le Credo déclarait que « les pourparlers pour un parti politique indépendant des travailleurs n’est rien d’autre que le résultat de l’implantation d’objectifs étrangers et d’accomplissements étrangers sur notre sol. » [6]

L’émergence de l’Économisme faisait parti d’un phénomène international : dans des conditions où le marxisme était devenu la force politique et idéologique dominante du mouvement ouvrier en Europe de l’Ouest, il s’était développé à l’intérieur de ce mouvement ouvrier une opposition qui n’était rien de moins qu’une opposition bourgeoise au marxisme. Autrement dit, la montée du révisionnisme représentait, comme je l’ai déjà expliqué, une tentative des idéologues capitalistes de la petite bourgeoisie pour contre-attaquer et affaiblir l’expansion de l’influence marxiste dans le mouvement ouvrier. En 1899, les implications de ce révisionnisme sont devenues très claires lorsque le socialiste français Millerand est entré dans un gouvernement bourgeois.

L’éruption de l’opportunisme provoqua une crise au sein de la Social-démocratie internationaliste. Comme je l’ai déjà dit, le premier à s’y opposer fut Plekhanov. Plus tard, Rosa Luxembourg contribua à la lutte avec sa magnifique brochure, Réforme ou Révolution ? À contrecoeur, les sociaux-démocrates allemands étaient jetés dans l’arène. Mais, nulle part la lutte contre l’opportunisme n’était autant développée qu’en Russie sous le leadership de Lénine.

Au tournant du vingtième siècle, le mouvement socialiste russe n’était pas une organisation politique unifiée. Il existait de nombreuses tendances et groupes qui s’identifiaient au socialisme et même au marxisme, mais qui conduisaient leur travail politique et pratique sur une base locale ou en tant que représentant d’un groupe religieux ou ethnique spécifique à l’intérieur de la classe ouvrière. Le Bund juif était le plus fameux de ce dernier type d’organisation.

Pendant que le mouvement ouvrier russe se renforçait dans la deuxième moitié des années 1890, la nécessité d’une cohérence programmatique et organisationnelle devenait évidente et urgente. La première tentative pour tenir un congrès de tous les sociaux-démocrates russes, à Minsk, en 1898, avorta à cause de la répression policière et des arrestations de délégués. Après cette retraite, les plans pour tenir un congrès furent compliqués par le caractère de plus en plus hétérogène du mouvement socialiste russe, dont l’émergence de la tendance Économiste était une expression significative.

Même si Plekhanov était encore le chef théorique du socialisme russe, Oulianov-Lénine devint la figure majeure au cours d’un travail préparatoire intense pour l’organisation d’un congrès unifié des sociaux-démocrates russes. Il devait principalement cette influence à son rôle de premier plan dans la publication du nouveau journal politique du Parti ouvrier social-démocrate russe, l’Iskra (L’étincelle). Parmi le mouvement des émigrés et parmi les marxistes engagés dans une activité révolutionnaire pratique en Russie, Iskra s’est attirée une immense crédibilité en procurant une cohérence théorique, politique et organisationnelle dans toute la Russie. Ces mouvements seraient, sans Iskra, demeurés des mouvements disparates. La première édition d’Iskra fut publiée en décembre 1900. Lénine expliqua, dans une déclaration fondamentale publiée sur la page couverture, que « [n]otre tâche principale et fondamentale est de faciliter le développement politique et l’organisation politique de la classe ouvrière. Ceux qui renvoient cette tâche à l’arrière-plan et qui refusent de lui subordonner toutes les tâches spéciales et les méthodes particulières de lutte s’enfoncent dans une impasse et causent beaucoup de tort au mouvement. »

Dans des mots qui demeurent, même après le passage d’un siècle, extraordinairement pertinents dans les conditions actuelles, Lénine critique sévèrement ceux « qui pensent que c’est convenable et approprié de traiter avec les travailleurs de "politique" seulement à des moments exceptionnels dans leurs vies, seulement lors d’occasions festives… » Visant les représentants de la Tendance Économiste, pour qui le syndicalisme militant et l’agitation sur les demandes économiques représentaient l’alpha et l’oméga de l’activité radicale dans la classe ouvrière, Lénine soutenait que la tâche décisive à laquelle étaient confrontés les socialistes était l’éducation politique de la classe ouvrière et la formation d’un parti politique socialiste et indépendant. « Pas une classe dans l’histoire », écrit Lénine, « n’a pris le pouvoir sans produire ses chefs politiques, ses représentants capables d’organiser un mouvement et de le diriger. » Lénine proposa, en quelques mots, « de dédier une série d’articles dans les éditions suivantes aux questions d’organisation, qui sont parmi les problèmes les plus ardus auxquels nous devons faire face. » [7]

Ce qui est sorti de cette proposition fut possiblement la brochure politique la plus brillante, la plus influente et la plus controversée du vingtième siècle : Que faire ? de Lénine. En tenant compte de la profonde controverse engendrée par ce livre, particulièrement après la Révolution bolchévique de 1917, c’est remarquable que Que faire, lorsqu’il fut publié pour la première fois en 1902, fut accepté par les leaders sociaux-démocrates russes, notamment par Plekhanov, comme une déclaration des principes du parti sur les tâches politiques et d’organisation. Cela est d’une certaine importance politique puisque plusieurs des dénonciations de la brochure de Lénine soutiennent que Que faire a introduit un élément conspirateur et totalitaire dans le socialisme qui n’avait aucune base dans le marxisme classique. Nous nous pencherons sur ces critiques au cours de notre propre critique de cet ouvrage.

Que faire?

L’ouvrage de Lénine commence par un examen de la demande exprimée par la tendance économiste – c’est-à-dire les partisans russes d’Édouard Bernstein – pour la « liberté de critique ». Il situe ce slogan – qui à première vue semble éminemment démocratique et séduisant – dans le contexte de la dispute faisant rage au sein de la social-démocratie internationale entre les défenseurs du marxisme orthodoxe et les révisionnistes, ces derniers ayant alors entrepris une attaque théorique et politique systématique contre l’orthodoxie.

Soulignant que les révisions théoriques des fondements programmatiques du Parti social-démocrate allemand effectuées par Bernstein trouvaient leur expression politique logique dans la participation du socialiste français Alexandre Millerand au gouvernement du président Waldeck-Rousseau, Lénine écrivait que le slogan de la « “liberté de critique” est la liberté pour la tendance opportuniste au sein de la social-démocratie, la liberté de transformer cette dernière en un parti démocratique de réformes, la liberté de faire pénétrer dans le socialisme des idées bourgeoises et des éléments bourgeois. »[8]

À cette demande Lénine répliquait que personne ne niait le droit aux révisionnistes de critiquer. Mais les marxistes, insistait-il, n’ont pas moins le droit de rejeter ces critiques et de lutter contre les tentatives de transformer la social-démocratie révolutionnaire en mouvement réformiste.

Après avoir brièvement passé en revue les origines de la tendance économiste en Russie, Lénine souligne l’indifférence générale de cette dernière à l’égard des questions essentielles de la théorie. Il écrit que pour les économistes « la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d’une théorie par une autre, mais la liberté à l’égard de tout système cohérent et réfléchi; elle signifie éclectisme et absence de principes. »[9] Lénine observe que cette indifférence théorique est justifiée par les révisionnistes qui citent hors contexte Marx à propos des véritables avances pratiques du mouvement socialiste, plus importantes qu’une douzaine de programmes. « Répéter cette phrase en pleine période de confusion théorique équivaut à clamer à la vue d’un cortège funèbre: "Je vous souhaite d’en avoir toujours à porter ! ».

Il poursuit ensuite, en des termes que l’on ne citera jamais assez : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l’engouement pour les formes les plus étroites de l’action pratique va bras dessus bras dessous avec la propagande de l’opportunisme à la mode. »[10] Il soutient que seul « un parti guidé par une théorie d’avant-garde » peut offrir à la classe ouvrière une direction révolutionnaire, et rappelle que Friedrich Engels a reconnu « à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) – comme cela se fait chez nous – mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. »[11] Lénine cite ce passage d’Engels : « S’il n’y avait pas eu précédemment la philosophie allemande, en particulier celle de Hegel, le socialisme scientifique allemand – le seul socialisme scientifique qui ait jamais existé – n’eût jamais été fondé. Sans le sens théorique parmi les ouvriers, ce socialisme scientifique ne se serait jamais aussi profondément ancré en eux. »[12]

La deuxième partie de Que faire? est intitulée « La spontanéité des masses et la conscience de la social-démocratie ». C’est indéniablement la partie la plus importante du livre de Lénine et, inévitablement celle qui est la plus incessamment soumise à des attaques et à de fausses interprétations. C’est dans cette partie, nous a t-on fréquemment dit, que Lénine apparaît comme un élitiste arrogant, méprisant les masses ouvrières, dédaigneux de leurs aspirations, hostile à leur lutte quotidienne, avide de pouvoir personnel et rêvant du jour où lui et son parti maudit imposeront leur dictature totalitaire d’une poigne d’acier sur la classe ouvrière russe ne se doutant de rien. Cette partie mérite d’être examinée avec attention.

La question essentielle analysée par Lénine est celle de la nature du rapport, d’une part, entre le marxisme et le parti révolutionnaire, et de l’autre, entre le mouvement spontané de la classe ouvrière et les formes de conscience sociale qui se développent parmi les travailleurs dans ce mouvement. Lénine commence par tracer l’évolution des formes de conscience parmi les travailleurs russes, depuis les premières manifestations de conflit de classes des années 1860 et 1870.

Ces luttes revêtaient un caractère extrêmement primitif, alors que les travailleurs détruisaient la machinerie notamment. Poussés par le désespoir et dénués de toute compréhension de la nature sociale et de classe de leur révolte, les travailleurs se laissaient aller à ces éruptions spontanées qui ne manifestaient qu’une conscience de classe « embryonnaire ». La situation qui se développa trois décennies plus tard était nettement plus avancée. En comparaison des premières luttes, les grèves des années 1890 ont démontré un niveau de conscience nettement plus élevé des travailleurs. Ces grèves étaient bien mieux organisées et même accompagnées de demandes très détaillées. Mais la conscience alors démontrée par les travailleurs dans ces luttes revêtait plus un caractère syndicaliste que social-démocrate. Les grèves ne présentaient pas de demandes revêtant un caractère politique, pas plus qu’elles n’exprimaient une conscience de la nature plus profonde et irréconciliable du conflit entre les travailleurs et l’ordre socio-économique et politique en place. Les travailleurs ne cherchaient plutôt qu’à améliorer leur situation dans le cadre du système social en place.

Cette limite était inévitable, dans le sens que le mouvement spontané de la classe ouvrière ne pouvait se développer seul en conscience « spontanée » social-démocrate, c’est-à-dire révolutionnaire. C’est à ce point que Lénine présente l’argument qui a provoqué tant de dénonciations. Il écrit :

« Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction de la nécessité de s’unir en syndicats, de lutter contre les patrons, d’exiger du gouvernement l’adoption des lois nécessaires aux ouvriers, etc. La doctrine socialiste, elle, est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie se constitua d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. » [13]

En soutien à son interprétation du rapport entre le marxisme et le développement spontané de la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire bourgeoise de la classe ouvrière, Lénine cite – avec les commentaires approbateurs de Karl Kautsky – le projet de programme du parti social-démocrate autrichien http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200h.htm - sdfootnote10sym:

« Plus le prolétariat augmente du fait du développement capitaliste, plus il est contraint et plus il a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme. Par la suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, immédiat de la lutte de classe prolétarienne. Ce qui est absolument faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère des masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe prennent naissance chacun de son côté, et non l’un de l’autre; ils prennent naissance à partir de conditions préalables différentes. La conscience socialiste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l’une ni l’autre; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, la science a pour véhicule non le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.): c’est en effet dans le cerveau de représentants de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l’introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi, la conscience socialiste est un élément introduit du dehors (von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d’introduire dans le prolétariat (littéralement: de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. » [14]

Lénine tire de ce passage la conclusion suivante :

« Puisqu’il est à exclure que les masses ouvrières élaborent d’elles-mêmes, dans le cours même de leur mouvement, leur propre idéologie, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré de "troisième" idéologie; et d’ailleurs, dans une société déchirée par les contradictions de classe, il ne saurait jamais y avoir d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi toute mésestime, toute mise à l’écart de l’idéologie socialiste se traduit du même coup par un renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise, il s’effectue justement selon le programme du Credo, car le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei; et le trade-unionisme n’est que l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre objectif, l’objectif de la social-démocratie, est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, pour l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire. »[15]

La critique bourgeoise de Que faire?

Ces passages ont été dénoncés à maintes reprises comme étant l’expression quintessencielle de l’« élitisme » bolchevik où résiderait les germes de son évolution totalitaire subséquente. Dans un ouvrage intitulé The Seeds of Evil, Robin Blick, un ex-trotskyste, fait référence à la dernière phrase citée ci-avant (celle où Lénine parle de « cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie ») comme une « formulation absolument extraordinaire pour quelqu’un habituellement si préoccupé d’être perçu comme défendant l’“orthodoxie” marxiste, et certainement égalant dans son audace n’importe quelle révision du marxisme alors entreprise par le social-démocrate allemand Édouard Bernstein... Ce que Marx et Engels n’ont jamais fait, c’était bien d’exprimer dans leurs écrits une doctrine achevée d’élitisme politique et de manipulation organisationnelle. »[16]

Cet argument a été développé plus substantiellement dans l’ouvrage bien connu du philosophe Leszek Kolakowski, intitulé Main Currents of Marxism, publié en trois volumes en 1978. Celui-ci rejette comme une « nouveauté » l’affirmation de Lénine selon laquelle la spontanéité de la classe ouvrière ne peut se développer en une conscience socialiste, et que la classe ouvrière doit par conséquent avoir une idéologie bourgeoise. Encore plus troublante, selon Kolakowski, est l'allégation selon laquelle le mouvement ouvrier doit assumer un caractère bourgeois s’il n’est pas dirigé par un parti socialiste. « Ce qui est renforcé par une seconde allégation: le mouvement de la classe ouvrière dans le vrai sens du terme, c’est-à-dire un mouvement politique révolutionnaire, est défini non pas comme un mouvement des travailleurs mais en un mouvement possédant la bonne idéologie, c’est à dire le marxisme, une idéologie “prolétarienne” par définition. Autrement dit, la composition de classe d’un parti révolutionnaire n’a aucune importance dans la définition de son caractère de classe. »[17]

Kolakowski enchaîne avec quelques remarques sarcastiques et cyniques, se moquant de l’affirmation selon laquelle le parti « connaît quels sont les intérêts “historiques” du prolétariat et qu’elle est la conscience authentique de ce dernier à tout moment particulier, bien que sa conscience empirique traîne habituellement derrière. »[18] Des remarques de la sorte sont supposées être incroyablement fines selon leur auteur, mettant à nu l’absurde prétention d’un petit parti politique selon lequel son programme articulerait les intérêts de la classe ouvrière, même si la masse des travailleurs n’y adhère pas, ou même ne comprend pas ce programme. Mais des arguments de la sorte n’apparaissent fins tant et aussi longtemps que l’on ne prend pas trop le temps d’y penser.

Si l’argument de Kolakowski est correct, quelle est la nécessité d’avoir un parti politique de la classe ouvrière ou même de la bourgeoisie? Après tout, n’est-ce pas le cas de tous les partis politiques et de leurs leaders de prétendre parler au nom de vastes collectivités sociales et d’articuler leurs intérêts? Si l’on considère l’histoire de la bourgeoisie, ses intérêts en tant que classe ont été identifiés, définis et articulés par des partis politiques, dont les leaders ont souvent été contraints de travailler en opposition, en tant que petite faction minoritaire, et même dans l’illégalité, jusqu’à ce qu’ils fassent triompher pour leur classe, ou du moins pour les éléments les plus critiques de cette dernière, la perspective et le programme pour lesquels ils se sont battus.

Le puritanisme a existé en tant que tendance religieuse-politique en Angleterre pendant un demi-siècle avant de devenir la tendance dominante au sein de la bourgeoisie montante et qu’il n’assure, sous la direction de Cromwell, la victoire de la révolution sur la monarchie des Stuart. Un siècle et demi plus tard, les jacobins, des rousseauistes politisés, émergèrent des luttes de factions acerbes qui déchirèrent les rangs de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie de 1789 à 1792, devenant la section dirigeante de la Révolution française. Des exemples tout aussi pertinents peuvent être tirés de l’histoire des États-Unis, de la période prérévolutionnaire jusqu’à l’ère actuelle.

La politique qui exprime les intérêts « objectifs » d’une classe – c’est-à-dire qui identifie et formule de façon programmatique les moyens d’établir les conditions requises pour l’avancement des intérêts politiques, sociaux et économiques d’une classe en particulier – peut ne pas être reconnue par une majorité, ou même une section substantielle de cette classe à un moment donné. L’abolition de l’esclavage, comme l’histoire l’a démontré de façon si concluante, a certainement mené à la consolidation de l’État-nation des États-Unis et à une vaste accélération de la croissance industrielle et économique du capitalisme. Et pourtant, les abolitionnistes qui étaient l’avant-garde politique même de la lutte contre l’esclavage, ont été forcés de mener une lutte acerbe qui s’est étendue sur plusieurs décennies contre la puissante résistance de la bourgeoisie des États nordistes qui s’opposaient à l’abolition et craignaient une confrontation avec le Sud. Ce petit nombre d’abolitionnistes avait compris mieux que la vaste majorité des hommes d’affaires, marchands, fermiers et même des travailleurs urbains nordistes, ce qui correspondait le mieux aux intérêts et au développement à long terme de l’État-nation des États-Unis et du capitalisme nordiste. Certes, les abolitionnistes du début du XIXe siècle n’ont pas expliqué leur programme et leurs actions en termes de classe aussi explicites. Mais cela ne change rien au fait qu’ils exprimaient, dans le langage approprié de leur époque, les intérêts de la bourgeoisie nordiste montante tels que perçus par les sections les plus perspicaces de cette classe.

Un exemple plus récent de parti politique définissant et luttant pour les intérêts objectifs de la bourgeoisie en opposition à de vastes parties de leur propre classe est le Parti démocrate sous Roosevelt. Ce dernier représentait la faction de la bourgeoisie américaine – très clairement minoritaire – qui devint convaincue que le salut du capitalisme aux États-Unis était impossible sans réformes sociales majeures, ce qui passait par de considérables concessions à la classe ouvrière.

Permettez-moi de vous rappeler que les élites dirigeantes emploient les services de centaines de milliers de spécialistes en politique, en sociologie, en économie, en affaires internationales, etc, pour justement les aider à mieux saisir quels sont leurs intérêts objectifs. Même s’il est plus facile, pour des raisons que j’expliquerai plus loin, pour un bourgeois moyen que pour un ouvrier moyen de percevoir où résident ses véritables intérêts, la formulation de la politique de la classe dominante ne peut jamais être simplement le reflet direct de ce que pense l’homme d’affaires américain « moyen » ou même le cadre d’entreprise multimillionnaire « moyen ».

L’affirmation de Kolakowski selon laquelle la conception de Lénine du rapport entre le parti socialiste et le développement de la conscience n’a pas de fondements dans le marxisme n’est recevable que si l’on passe sous silence tout ce que Marx et Engels ont en fait écrit à ce propos. Dans La sainte famille, écrit en 1844, ils expliquent que dans la formulation du programme socialiste :

« Il ne s'agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu'il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être. Son but et son action historique lui sont tracés, de manière tangible et irrévocable dans sa propre situation, comme dans toute l'organisation de la société bourgeoise actuelle. » [19]

Dans un autre livre attaquant Que faire?, le passage précédemment cité est repris – mais ce coup-ci non pas comme dans le cas de Kolakowski pour discréditer seulement Lénine. Pour l’historien britannique Neil Harding, Lénine était en fait un marxiste orthodoxe. Les conceptions présentées dans Que faire? sont basées sur ce que Marx même avait écrit dans La sainte famille. Par conséquent, selon Harding, « le rôle privilégié alloué à l’intelligentsia socialiste dans l’organisation et l’articulation des griefs du prolétariat et pour diriger la lutte politique de ce dernier, loin d’être une déviation léniniste du marxisme, est au centre de l’arrogance du marxisme dans son ensemble. Marx (et tous les marxistes qui l’ont suivi) devait faire valoir qu’il avait une conscience encore plus profonde des intérêts et des objectifs à long terme du prolétariat que n’importe quel prolétaire ou groupe de prolétaires ne pouvait posséder.» [20]

Alors que Kolakowski soutient que Lénine a révisé Marx, Harding insiste au contraire sur le fait que Lénine s’est basé sur Marx. Leur dénonciation de Que faire? procède toutes deux du rejet de l’affirmation selon laquelle la conscience de classe socialiste doit être insufflée à la classe ouvrière par un parti politique, avançant que tout parti peut prétendre que son programme représente les intérêts objectifs de la classe ouvrière. L’affirmation marxiste de la vérité objective dérive pour eux d’une infatuation envers la science, une croyance selon laquelle le monde est, dans un sens objectif, reconnaissable et régi par des lois, « et que la connaissance systématique, généralisée (ou “objective”) de la science a été privilégiée au détriment de la connaissance “subjective” découlant de l’expérience immédiate. »[21] Harding attaque la conception marxiste selon laquelle la connaissance objective doit être considérée à part et même être opposée aux résultats d’un examen de l’opinion publique. Il écrit :

« Le léninisme est un enfant du marxisme à part entière en ce qui a trait aux fondements de base de sa théorie du parti. Il prend une position similaire, prétendant à une sorte de connaissance spéciale en affirmant de façon tout aussi arrogante que la cause prolétarienne ne peut être découverte simplement en effectuant un sondage parmi les travailleurs. »[22]

Armé du jargon en vogue du post-modernisme tant chéri des ex-gauchistes universitaires contemporains – dans lequel la connaissance scientifique est redéfinie comme un simple mode de discours « privilégié » ayant réussi, pour des raisons entièrement étrangères à la qualité intrinsèque de son contenu, à faire valoir sa prééminence sur d’autres formes d’expression moins favorisées par la culture – Harding rejette ce qu’il appelle la « notion ténébreuse de l’imminence historique » à laquelle tant Marx que Lénine ont souscrit; c’est à dire la notion selon laquelle « l’étude en profondeur du développement de la société révèle certaines tendances générales qui, une fois établies et dominantes, poussent l’homme à agir de certaines façons. » [23]

La science, la société et la classe ouvrière

Cela nous amène à la question théorique et philosophique centrale qui sous-tend non seulement la conception de Lénine sur le rôle du parti, mais aussi tout le projet marxiste. Si, comme le soutient Harding, les perceptions et les opinions générées dans la conscience des travailleurs sur la base de leur expérience immédiate ne sont pas moins valides et légitimes que la connaissance développée sur la base d’une élucidation des lois du développement social, alors les travailleurs n’ont pas besoin d’avoir de parti politique qui lutte pour rendre leur pratique conforme aux lois tendancielles découvertes par la science. Permettez-moi d’ajouter que n’importe qui peut, en se basant sur les arguments d’Harding, nier toute utilité à la science. La science existe par la distinction entre la réalité telle qu’elle se manifeste dans la perception immédiate des sens et la réalité qui émerge par un processus complexe et prolongé d’analyse et d’abstraction théorique.

La question essentielle à laquelle nous sommes confrontés est la suivante: Est-ce que la réalité sociale – en admettant l’existence d’une telle réalité (qui pour les académiciens est un gros « si ») – peut être comprise par un travailleur individuel ou par la classe ouvrière dans son ensemble sur la base de l’expérience immédiate ? C’est une question à laquelle Lénine a dédié une quantité incroyable d’études, spécialement lorsqu’il s’était engagé, plusieurs années plus tard, à écrire une brochure théorique nommé Matérialisme et Empirio-Criticisme. Lénine a écrit : « Dans toutes les sociétés de diverses complexités – et particulièrement dans la société capitaliste – les gens dans leurs rapports ne sont pas conscients des types de relations sociales qui sont formées, selon quelles lois elles sont développées, etc. Par exemple, un paysan qui vend son grain entre dans des "rapports" avec les producteurs mondiaux de grains sur le marché mondial, mais il n’en est pas conscient ; il n’est pas plus conscient des types de relations sociales qui sont formées sur la base de cet échange. La conscience sociale reflète la condition sociale – c’est l’enseignement de Marx. Un reflet peut être une copie semblable de ce qui est réfléchi, mais dire qu’il est identique est absurde. » [24]

« …Tous les producteurs individuels dans le système économique mondial réalisent qu’ils introduisent tel out tel changement dans les méthodes de production ; chaque propriétaire réalise qu’il échange certains produits pour d’autres ; mais ces producteurs et ces propriétaires ne réalisent pas qu’en agissant de la sorte ils changent la condition sociale. La somme de tous ces changements et de toutes leurs ramifications dans l’économie capitaliste mondiale ne peut même pas être saisie par soixante-dix Marx. La chose la plus importante est que la logique objective de ces changements et de leur développement historique a été découverte dans ses caractéristiques principales – objective, pas dans le sens où une société d’êtres ou de gens conscients puissent exister et se développer indépendamment de l’existence d’êtres conscients (et c’est seulement sur ce genre de bagatelle que Bogdanov met l’accent dans sa « théorie »), mais dans le sens que la condition sociale est indépendante de la conscience sociale des individus. Le fait que vous vivez et dirigez votre entreprise, élevez vos enfants, produisez des produits et les échangez donne lieu inévitablement à une chaîne objective de développements qui est indépendante de votre conscience sociale et qui n’est jamais complètement saisie par elle. La plus grande tâche de l’humanité est de comprendre cette logique objective de l’évolution économique (l’évolution de la vie sociale) dans ses caractéristiques les plus fondamentales pour qu’il soit possible de lui adapter la conscience sociale de quelqu’un et la conscience des classes avancées de tous les pays capitalistes de la manière la plus définie, la plus claire et la plus critique possible. » [25]

Quand les gens vont au travail, jusqu’à quel point sont-ils conscients du vaste réseau d’interrelations économiques globales dont leur propre emploi n’est qu’un élément parmi des milliers ? On pourrait raisonnablement présumer que même le travailleur le plus brillant n’aurait qu’une vague impression des relations entre son emploi, sa compagnie ou les processus immensément complexes de la production transnationale moderne et des échanges de biens et de services. Aussi, le travailleur individuel n’est pas dans une position pour pénétrer les mystères de monde financier capitaliste internationale, du rôle des capitaux à risques et des manières secrètes et souvent impénétrables (même pour les experts en la matière) par lesquelles des dizaines de milliards de dollars en capital financier traversent les frontières internationales chaque jour. Les réalités de la production capitaliste moderne, du marché et des finances sont tellement complexes que les leaders politiques et économiques sont dépendants des analyses et des conseils des grandes institutions économiques qui, plus souvent qu’autrement, sont divisées entre elles quant à la signification des données mises à leur disposition.

Mais le problème de la conscience de classe va plus loin que les difficultés évidentes reliées à l’assimilation et à la maîtrise de ce phénomène complexe qu’est la vie économique moderne. À un niveau plus fondamental et plus essentiel, la nature précise de la relation sociale entre le travailleur individuel et son employeur, sans parler de la relation entre toute la classe ouvrière et la bourgeoisie, n’est pas et ne peut pas être saisie au niveau de la perception sensorielle et de l’expérience immédiate. Même un travailleur qui est convaincu qu’il est exploité ne peut pas, sur la base de sa propre expérience, percevoir les mécanismes socioéconomiques sous-jacents à cette exploitation. De plus, le concept d’exploitation n’est pas un concept qui peut être facilement compris ou qui peut être directement relié au sens instinctif qu’une personne n’est pas payée suffisamment. La travailleuse qui remplit un formulaire pour un emploi ne perçoit pas qu’elle est en train d’offrir sa force de travail ou que l’unique qualité de cette force de travail est sa capacité à produire une quantité de valeur plus grande que le prix (le salaire) auquel elle a été achetée et que, conséquemment, le profit est tiré de la différence entre le coût de la force de travail et la valeur qu’elle a créée.

Un travailleur n’est pas plus conscient que lorsqu’il achète un produit pour une somme définie d’argent, la nature de cet échange n’est pas une relation entre des objets (un manteau ou un produit pour une somme définie d’argent) mais entre des gens. En fait, il ne comprend pas la nature de l’argent, comment elle a émergé historiquement en tant qu’expression de la forme valeur et comment elle sert à masquer, dans une société ou la production et l’échange de biens se sont universalisés, les relations sociales sous-jacentes de la société capitaliste.

Ce que je viens juste de dire pourrait servir d’introduction générale à ce qui pourrait être considéré comme la fondation théorique-épistémologique de l’ouvrage le plus important de Marx : Le capital. Dans la dernière section de l’important premier chapitre du premier volume, Marx introduit la théorie du fétichisme de la marchandise, qui explique la source objective de la mystification des relations sociales dans la société capitaliste – autrement dit, la raison qui explique pourquoi, dans ce système économique particulier, les relations sociales entre les gens apparaissent nécessairement comme des relations entre des choses. Ce n’est pas, et ça ne peut pas être apparent aux travailleurs, sur la base de la perception sensorielle et de l’expérience immédiate, que toutes les valeurs des marchandises sont l’expression cristallisée de la somme de travail humain dépensée dans sa production. La découverte de la nature objective de la forme valeur représente un événement historique marquant dans la pensée scientifique. Sans cette découverte, ni les fondations socioéconomiques objectives de la lutte de classe ni leurs implications révolutionnaires n’auraient pu être comprises.

Cependant, même si un travailleur peut ne pas aimer les conséquences sociales du système dans lequel il vit, il n’est pas dans une position pour saisir, sur la base de l’expérience immédiate, soit ses origines, ses contradictions internes ou le caractère historiquement limité de son existence. La compréhension des contradictions du mode de production capitaliste, de la relation d’exploitation entre le capital et le salariat, de l’inévitabilité de la lutte de classes et de ses conséquences révolutionnaires découle d’un travail scientifique réel, auquel le nom de Marx sera à jamais associé. Les connaissances acquises par cette science et par la méthode d’analyse utilisée dans la réalisation et l’approfondissement de ces connaissances doivent être introduites dans la classe ouvrière. Voilà la tâche du parti révolutionnaire.

Si Lénine était un élitiste, alors la même étiquette doit être posée sur tous ceux qui ont combattu sous la bannière de la vérité scientifique contre d’innombrable formes d’obscurantisme. Est-ce que Thomas Jefferson n’a pas écrit qu’il avait juré de s’opposer éternellement à toute forme d’ignorance et de tyrannie sur l’esprit humain ? L’accusation d’élitisme doit être portée contre ceux qui dénigrent et s’opposent à l’éducation politique et culturelle de la classe ouvrière et qui la laisse ainsi à la merci de ses exploiteurs.

Finalement, penchons-nous sur l’accusation selon laquelle l’insistance mise par Lénine sur la nécessité d’une lutte contre les formes de conscience de la classe ouvrière générées spontanément dans la société capitaliste ainsi que son hostilité à l’opinion publique vulgaire qui prend forme sous le bombardement des organes de propagande des médias de masse était « antidémocratique » et même « totalitaire ». Ce qui sous-tend ces accusations est une forme d’amertume sociale, profondément enracinée dans les intérêts de classe et les préjugés sociaux, provoquée par les efforts du mouvement socialiste pour créer une forme d’opinion publique différente, non-bourgeoise, dans laquelle les intérêts politiques et historiques véritables de la classe ouvrière puisse trouver expression.

Il n’y a pas de projet plus profondément démocratique que celui exprimé dans l’effort du mouvement marxiste pour développer la conscience de classe de la classe ouvrière. Tout le travail politique de plus d’un quart de siècle avant les évènements de 1917 a été fait pour élever la pensée sociale des sections avancées de la classe ouvrière russe au niveau de la science. Et, dans cette tâche, le parti bolchévik a réussi. Dans l’accomplissement de cette tâche, Lénine représentait, comme John Reed l’a noté, « un leader populaire inhabituel – un leader purement en vertu de son intellect… avec la capacité d’expliquer des idées profondes dans des termes simples, d’analyser une situation concrète et de combiner avec la perspicacité, la plus grande audace intellectuelle. » [26]

Ce n’était pas Lénine qui avait le premier proclamé la nécessité d’amener la conscience socialiste dans la classe ouvrière. Ses dénonciations des économistes pour avoir glorifié « l’élément spontané » reposaient sur une lecture profonde du Capital de Marx et une compréhension de la manière par laquelle le capitalisme, en tant que système de production établissant des relations parmi les gens, masque les mécanismes réels et socialement ancrés de l’exploitation. L’originalité de Lénine en tant que penseur politique ne trouve pas son expression dans son insistance sur le besoin d’introduire la conscience dans la classe ouvrière – cela était largement accepté dans toute l’Europe – mais dans la régularité et la persistance avec laquelle il appliqua ce précepte et dans les conclusions d’une vaste portée politique et organisationnelle qu’il en tira.

La conscience de classe et les « révélations politiques »

Alors comment la conscience politique de la classe ouvrière devait-elle être développée ? La réponse donnée par Lénine à cette question doit être étudiée attentivement. Pour les économistes, faire campagne sur la base de questions économiques alimentaires et des problèmes immédiats rencontrés dans l’usine était l’un des principaux moyens de développer la conscience de classe. Lénine rejeta explicitement la conception que la véritable conscience de classe pouvait être développée sur une base économique aussi étroite. Faire campagne autour des inquiétudes économiques immédiates n’était suffisant que pour le développement de la conscience syndicale, c’est-à-dire la conscience bourgeoise de la classe ouvrière. Pour le développement de la conscience de classe révolutionnaire, insista Lénine, les socialistes devaient concentrer leur campagne sur ce qu’il appelait des révélations politiques.

« Seules ces révélations peuvent former la conscience politique et susciter l'activité révolutionnaire des masses. C'est pourquoi cette activité est une des fonctions les plus importantes de la social-démocratie internationale tout entière, car la liberté politique ne supprime nullement les révélations mais en modifie seulement un peu la direction. »[27]

Dans des mots qui n’ont rien perdu de leur pertinence — ou qui, dans une période où la nature et l’importance de la conscience socialiste ont connu un déclin stupéfiant, ont en fait gagné en importance — Lénine écrivit :

« La conscience de la classe ouvrière ne peut être une conscience politique véritable si les ouvriers ne sont pas habitués à réagir contre tous abus, toute manifestation d'arbitraire, d'oppression, de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes, et à réagir justement du point de vue social-démocrate, et non d'un autre. La conscience des masses ouvrières ne peut être une conscience de classe véritable si les ouvriers n'apprennent pas à profiter des faits et événements politiques concrets et actuels pour observer chacune des autres classes sociales dans toutes les manifestations de leur vie intellectuelle, morale et politique, s'ils n'apprennent pas à appliquer pratiquement l'analyse et le critérium matérialistes à toutes les formes de l'activité et de la vie de toutes les classes, catégories et groupes de la population. Quiconque attire l'attention, l'esprit d'observation et la conscience de la classe ouvrière uniquement ou même principalement sur elle-même, n'est pas un social-démocrate; car, pour se bien connaître elle-même, la classe ouvrière doit avoir une connaissance précise des rapports réciproques de la société contemporaine, connaissance non seulement théorique... disons plutôt: moins théorique que fondée sur l'expérience de la vie politique. Voilà pourquoi nos économistes qui prêchent la lutte économique comme le moyen le plus largement applicable pour entraîner les masses dans le mouvement politique, font oeuvre profondément nuisible et profondément réactionnaire dans ses résultats pratiques. »[28]

Lénine insistait que les révisionnistes qui soutenaient que la manière la plus rapide et la plus facile d’attirer l’attention des travailleurs et de gagner leur appui était de se concentrer sur les questions économiques et les problèmes en milieu de travail — et que la principale activité des socialistes devait se rapporter aux luttes économiques quotidiennes des travailleurs — n’apportaient aucune contribution importante, en termes de développement de la conscience socialiste, au mouvement spontané des travailleurs. En fait, ils agissaient non pas en tant que socialistes révolutionnaires mais en tant que simples syndicalistes. La tâche véritablement essentielle des socialistes n’était pas de discuter avec les travailleurs de ce qu’ils savaient déjà — les problèmes quotidiens de l’usine — mais plutôt de ce qu’ils ne pouvaient acquérir de leur expérience économique immédiate : la connaissance politique.

« Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels, » écrivit Lénine, adoptant la position d’un travailleur, « et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l'avez fait jusqu'ici, non pas de nous les fournir seulement sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d'être - pardonnez-nous notre franchise ! - un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que notre gouvernement et nos classes dominantes font précisément à l'heure actuelle dans tous les domaines de la vie. »[29]

Bien sûr, Lénine ne suggérait pas de demeurer indifférent, et encore moins de s’abstenir, face aux luttes économiques de la classe ouvrière. Mais ce à quoi il s’opposait était la fixation injustifiée et dommageable des socialistes sur des telles luttes, leur habitude à limiter leur campagne et leur activité pratique à de telles questions économiques et luttes syndicales, ainsi que leur négligence des questions politiques cruciales et fondamentales auxquelles fait face la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire de la société. De plus, lorsque des socialistes intervenaient dans les luttes syndicales, leur responsabilité était, selon Lénine, « de profiter des lueurs que la lutte économique a fait pénétrer dans l'esprit des ouvriers pour élever ces derniers à la conscience politique social-démocrate ».[30]

J’ai consacré autant de temps à l’examen de Que faire ? car — et j’espère que cela est clair pour vous tous — ce dont nous avons discuté est la théorie et la perspective du World Socialist Web Site.

Notes

[1] La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Œuvres, tome 31, (Paris, Éditions sociales, 1976), p. 19-20.

[2] Eastman, Max, La jeunesse de Trotsky, Paris, Gallimard, 1929, pp. 125-126.

[3] Œuvres philosophiques choisies, volume I (Moscou, Éditions du Progrès, 1976), pp. 76 à 80.

[4] Collected Works, Volume 4 (Moscow: Progress Publishers, 1964), p. 368.
[5] Marxism in Russia, Key documents, 1879-1906, edited by Neil Harding (Cambridge 1983) p. 251.
[6] Ibid, p. 252.
[7] Ibid, p. 369-70.

[8] Que faire? (Moscou: Éditions du progrès, 1979), pp. 18-19.

[9] Ibid, pp. 44-45.

[10] Ibid, p. 46.

[11] Ibid, p. 47 (italiques dans l’original).

[12] Ibid, p. 48.

[13] Ibid, p. 56.

[14] Ibid, pp. 70 à 72.

[15] Ibid, pp. 72-73 (italiques dans l’original).

[16] Londres: Steyne Publications, 1995, p. 17.
[17] Londres: Oxford University Press, 1978, pp. 389-390.
[18] Ibid, p. 390.
[19] Collected Works Volume 4 (New York: International Publishers, 1975), p. 37.
[20] Leninism (Durham, N.C.: Duke University Press, 1996), p. 34.
[21] Ibid, p. 173.
[22] Ibid, p. 174.
[23] Ibid, p. 172.

[24] Collected Works, Volume 14 (Progress Publishers, 1977), p. 323 (italics in the original).
[25] Ibid, p. 325 (italics in the original).
[26] Ten Days That Shook the World (Penguin, 1977), p. 128.

[27] Vol. 5, p. 412 (italiques dans le texte original).
[28] Ibid, pp. 412-13 (italiques dans le texte original).
[29] Ibid, p. 417 (italiques dans le texte original).
[30] Ibid, p. 416 (italiques dans le texte original).