L’université d’été 2005 du PES (États-Unis) et du WSWS

Quatrième conférence: Le marxisme, l'histoire et la science de la perspective

Par David North
14 septembre 2005

Cette conférence a été prononcée par le président du comité de rédaction du World Socialist Web Site, David North, à l'occasion de l’université d'été du Parti de l'égalité socialiste (Etats-Unis) et du WSWS qui s’est tenu du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, dans le Michigan.

Une science de l'histoire est-elle possible ?

Il n'y a pas d'aspect du marxisme qui ait soulevé autant d'opposition que sa revendication d'avoir placé le socialisme sur une base scientifique. D'une façon ou d'une autre, ces critiques trouvent cette déclaration inacceptable, non plausible ou même impossible. Partant du fait évident que les lois du développement socio-économique que le marxisme revendique avoir découvertes n’ont pas la précision et la spécificité qui sont celles des lois découvertes par les physiciens, les chimistes et les mathématiciens, ces critiques affirment que le marxisme ne peut être considéré comme une science.

Si cette critique est valide, elle signifie qu'aucune théorie scientifique de l'histoire et du développement social n'est possible — simplement parce que, de par sa nature même, la société humaine ne peut pas être ramenée à et circonscrite par des formules mathématiques.

Mais le caractère scientifique du marxisme dépend, dans une grande mesure, du fait que 1) les lois qu'il dit avoir découvertes révèlent les mécanismes objectifs réels du développement socio-économique ; 2) la découverte de ces lois peut expliquer de façon adéquate l'évolution historique précédente de l'humanité; et 3) la compréhension de ces lois rend possible des prédictions significatives quant au développement futur de la société humaine.

Parmi les critiques les plus véhéments de la possibilité d'une science de la société capable de faire des prédictions d’avenir significatives se trouvait le philosophe austro-anglais Karl Popper. Il rejetait ce qu'il appelait l’« historicisme », ce par quoi il entendait « une approche des sciences sociales qui suppose que la prédiction historique est leur principal objectif et qui suppose que ce but peut être atteint en découvrant les "rythmes" ou les "modèles", les "lois" ou les "tendances" qui sous-tendent l'évolution de l'histoire. » Popper écrivit qu'il était « convaincu que de telles doctrines ou méthodes historicistes sont au fond responsables de l'état insatisfaisant de la théorie des sciences sociales... » [1]

Popper affirmait avoir démontré que la prédiction historique était impossible, une conclusion qu'il basait sur l'interrelation entre les axiomes suivants:

« Le cours de l'histoire humaine est fortement influencé par la croissance de la connaissance humaine.

« Nous ne pouvons prédire, par des méthodes rationnelles ou scientifiques, la croissance future de nos connaissances scientifiques.

« Nous ne pouvons de ce fait, prédire le cours futur de l'histoire humaine.

Cela signifie que nous devons rejeter la possibilité d'une histoire théorique ; c'est-à-dire d'une science sociale historique qui correspondrait à la physique théorique. Il ne peut pas y avoir de théorie scientifique du développement historique qui serve de base à la prédiction historique.

« Le but fondamental des méthodes historicistes est de ce fait une erreur de conception et l'historicisme s'effondre » [2]

La critique de Popper est idéaliste de part en part: la base du développement historique, argumente-t-il, est la pensée et la connaissance ; et puisque nous ne pouvons pas savoir aujourd'hui ce que nous saurons dans une semaine, un mois, un an ou même davantage, la prédiction historique est impossible.

La conception idéaliste de l’histoire de Popper échoue à prendre en compte la question des origines historiques de la pensée et de la connaissance. La tentative de Popper d’invoquer les limites de la connaissance comme une barrière absolue pour une histoire scientifique échoue dans la mesure où l’on peut montrer que la croissance de la connaissance humaine est elle-même un produit du développement historique et qu’elle est soumise à ses lois. Le fondement de l'histoire humaine se trouve non pas dans l’accroissement de la connaissance, mais dans le développement du travail — l'essentielle et première catégorie ontologique de l'être social. J'entends cela dans le sens indiqué par Engels — que l'apparition de l'espèce humaine, la croissance du cerveau humain, et le développement de formes de conscience spécifiquement humaines sont le résultat de l'évolution du travail.

L'établissement de la primauté ontologique du travail a servi dans l’œuvre de Marx de fondation à la conception matérialiste de l'histoire, qui fournit une explication du processus de transformation sociale qui n’est pas dépendant de la conscience — sans, bien sûr, en être jamais absolument indépendant.

On peut montrer que son identification de l'interaction des rapports de production (dans lesquels les hommes entrent indépendamment de leur conscience) et des forces de production matérielles conserve sa validité sur une durée significative de temps historique pendant lequel, on peut le présumer sans risque, la connaissance humaine s’est développée.

Ce qui fournit l'impulsion essentielle du changement historique, ce n'est pas l'ampleur ni le niveau de la connaissance en elle-même, mais les interactions dialectiques des forces productives et des rapports sociaux de production, qui constituent, dans leur unité et leur conflictualité, les fondations économiques de la société.

Pour revenir à Popper, ce qu'il veut dire, quand il déclare que la prédiction historique est impossible parce que nous ne savons pas ce que nous saurons demain, n'est pas clair. Une interprétation de cet axiome est que l'acquisition de quelque forme ou type de connaissance nouveau pourrait modifier la condition humaine de façon si radicale qu'elle pourrait placer l'humanité sur une trajectoire nouvelle et jamais imaginée jusque-là de développement social, invalidant par là toutes les prédictions.

Mais qu'est-ce que cela pourrait être ? Imaginons quelque chose de vraiment exceptionnel, la découverte soudaine d'une technologie qui multiplierait du jour au lendemain la productivité de l'humanité par 1000. Pourtant, même dans un cas aussi extraordinaire, l'ossature théorique du marxisme ne serait pas réduite à néant. Cette croissance jusque-là inimaginable du pouvoir des forces productives aurait un impact énorme sur les rapports de propriété existants. De plus, comme toujours sous le capitalisme, l’usage et l'impact des avancées de la connaissance et de la technique seraient déterminés par les besoins et les intérêts du marché capitaliste.

Envisageons une autre signification possible de l'axiome de Popper : une connaissance nouvelle viendrait invalider le matérialisme historique en tant que théorie du développement socio-économique de l'homme. Si nous admettons la possibilité que le développement à venir de la connaissance vienne démontrer le caractère inadéquat du matérialisme historique, cela impliquerait qu'il a été remplacé par une théorie qui rendrait possible une compréhension plus profonde de la nature du développement historique. Si cette nouvelle théorie venait démontrer que l'accent mis par Marx sur les fondations socio-économique était inadéquat ou incorrect, elle ferait cela en mettant à jour une autre impulsion, préalablement non découverte, du développement historique.

En d'autres mots, l'expansion de la connaissance ne rendrait pas la prédiction historique impossible, elle rendrait bien plutôt possible des prédictions de nature plus profonde, plus exhaustive et plus précise. Il est bien plus facile de retourner contre Popper lui-même la croissance de la connaissance, dont il fait la pierre d’angle de son procès contre Marx

Au cours de son argumentation, Popper est obligé de reconnaître que « l'historicisme », c’est-à-dire le marxisme, établit bien qu'il existe « des directions ou tendances » dans le changement social dont « l'existence peut difficilement être contestée... » Mais, insiste-t-il « les tendances ne sont pas des lois. » Une loi est intemporelle, universellement valable pour toutes époques et conditions. Une direction ou une tendance, d'un autre côté, bien qu'elle puisse avoir persisté « pendant des centaines ou des milliers d'années peut changer en une décennie, ou même plus rapidement que cela... Il est important de faire remarquer que lois et tendances sont des choses radicalement différentes. » [3]

Sur la base d’un tel raisonnement il serait possible à Popper d'argumenter que l'unité et le conflit entre les forces productives et les relations sociales, bien qu'ils persistent depuis des milliers d'années dans l'histoire humaine ne sont qu'une tendance. La même chose pourrait être dite de la lutte des classes en général. Que la lutte des classes ait joué un rôle clé dans l'histoire depuis cinq mille ans est bien possible, mais cela pourrait ne plus être vrai à l’avenir et par conséquent la lutte des classes est seulement une tendance.

Le postulat d'une distinction absolue entre loi et tendance est un exercice de logique métaphysique, qui viole la nature d'une réalité sociale complexe. La vaste hétérogénéité du phénomène social, dans lequel des millions d'individus poursuivent consciemment ce qu'ils perçoivent, de façon correcte ou incorrecte, comme étant leurs intérêts, produit une situation dans laquelle les lois « peuvent seulement s'accomplir elles-mêmes dans le monde réel en tant que tendances et en tant que nécessités seulement dans l’enchevêtrement de force en opposition, seulement dans une médiation se faisant par l'intermédiaire d'accidents sans fin. » [4]

La base ultime du rejet du marxisme par Popper (qui, avec toutes sortes de variations mineures, est largement partagé) est la conception qu'il y a tout simplement trop de facteurs, trop d'interactions, trop de variables imprévues dans la conduite humaine. Comment une vision déterministe de la société humaine peut-elle être réconciliée avec le fait social indéniable que des évènements insensés, qui semblent provenir de nulle part, se produisent ? Il y a juste trop de Texas Book Depositories et de Dealey Plazas (respectivement l’immeuble d’où furent tirés les coups de feu lors de l’assassinat de J.F. Kennedy, le 22 novembre 1963 et l’endroit où se trouvait alors la voiture du président américain, N.D.T) dans le monde pour nous autoriser à faire des prédictions avec le degré de certitude exigé par la science véritable. C'est pourquoi, pour parler comme feu Sir Popper « Les sciences sociales ne semblent pas avoir jusqu'à présent trouvé leur Galilée. »[5]

En laissant de côté pour une autre fois les problèmes complexes des relations entre hasard et nécessité, il faut dire que l'histoire partage avec beaucoup d'autres sciences l'impossibilité de faire des prédictions absolues à propos des évènements futurs. La météorologie est une science, mais les météorologues ne peuvent garantir la justesse de leur prévision pour le lendemain sans même parler de la semaine suivante. Bien qu'il soit probable que leurs capacités de prévision continueront à s'améliorer, il est peu probable que les météorologues atteignent une prédictibilité absolue. Néanmoins, même s’ils ne peuvent pas prédire si le barbecue que nous avons prévu de faire dans notre jardin la semaine prochaine aura lieu, comme souhaité, sous des cieux sans nuages, leur capacité à analyser des modèles météorologiques et de prévoir des tendances climatiques joue un rôle déterminant et indispensable dans d’innombrables aspects de la vie socio-économique. La prédictibilité rencontre tout aussi bien des limites dans les sciences biologiques, l'astronomie et la géologie. Comme l'explique le physicien prix Nobel Steven Weinberg:

« Même un système très simple peut présenter un phénomène connu sous la dénomination de chaos et qui fait échouer nos efforts pour prédire l’avenir de ce système. La caractéristique d'un système chaotique est qu'à partir de conditions initiales similaires, il peut aboutir, après un certain temps, à des résultats entièrement différents. La possibilité du chaos dans des systèmes simples est en fait connue depuis le début du siècle ; le mathématicien et physicien Henri Poincaré a montré à cette époque que le chaos peut se développer même dans un système aussi simple qu'un système solaire avec seulement deux planètes. On a compris pendant des années les espaces sombres entre les anneaux de Saturne comme se produisant précisément aux endroits de l'anneau d'où toute particule en orbite serait éjectée par son mouvement chaotique. Ce qui est nouveau et excitant à propos de l'étude du chaos, ce n'est pas que le chaos existe, mais que certaines formes de chaos montrent des propriétés quasi universelles qui peuvent être analysées mathématiquement.

« L'existence du chaos ne signifie pas que le comportement d'un système comme les anneaux de Saturne ne soit pas, de quelque façon, complètement déterminé par les lois du mouvement et de la gravitation et par ses conditions initiales, mais signifie seulement que, de façon pratique, nous ne pouvons pas calculer comment certaines choses (comme l'orbite des particules dans les espaces sombres entre les anneaux de Saturne) évoluent. Pour être un peu plus précis : la présence du chaos dans un système signifie que pour n'importe quelle précision donnée avec laquelle nous décrivons les conditions initiales, il arrivera finalement un moment où nous perdrons la capacité de prédire comment le système se comportera... En d'autres mots, la découverte du chaos n'abolit pas le déterminisme de la physique pré-quantique, mais il nous force à être un peu plus prudent lorsque nous disons ce que nous entendons par ce déterminisme. La mécanique quantique n'est pas déterministe dans le même sens que la mécanique de Newton; le principe d'incertitude de Heisenberg nous avertit de ce que nous ne pouvons pas mesurer précisément en même temps la position et la vélocité d'une particule, et, même si nous effectuons toutes les mesures qui sont possibles à un moment donné, nous ne pouvons émettre que des probabilités pour ce qui est des résultats d’expériences à tout autre moment futur. Néanmoins, nous verrons que même dans la physique quantique, il y a toujours un sens dans lequel le comportement de n'importe quel système physique est entièrement déterminé par les conditions initiales et les lois de la nature. » [6]

Le caractère scientifique du marxisme ne dépend pas de sa capacité à prédire les manchettes sur la première page du New York Times de demain. Ceux qui recherchent ce type de prédiction devraient consulter un astrologue. Le marxisme, en tant que méthode d'analyse et conception matérialiste du monde, a bien plutôt mis à jour les lois qui gouvernent les processus sociaux-économiques et politiques. La connaissance de ces lois dévoile des directions et des tendances sur la base desquelles peuvent être fondées des « prédictions » historiques solides et qui donnent la possibilité d'intervenir consciemment, de façon à pouvoir atteindre un résultat favorable à la classe ouvrière.

L'attaque de Popper sur la légitimité du marxisme et son rejet de la possibilité d'une prédiction historique manque dans ce sens le test le plus crucial de tous : celui de l'expérience historique concrète. Le développement du matérialisme historique a représenté un bond majeur dans la compréhension de la société humaine, une avancée de la théorie sociale scientifique qui donnait à la pratique sociale humaine, en tout premier lieu dans la sphère politique, un degré de prise de conscience historique de soi sans précédent. A un degré qui ne pouvait pas être atteint auparavant, la révélation des lois du développement socio-économique a permis à l'homme de situer sa propre pratique dans un processus objectif de causalité historique. La prophétie a été remplacée par la science de la perspective politique.

De la Révolution française au Manifeste du Parti communiste

Les évènements des années 1789-1794 ont sans aucun doute fourni une impulsion pour le développement d'une science de l'histoire. Une révolution ayant commencé sous la bannière de la Raison prit une orientation que personne n'avait prévue ni projetée. La lutte des factions politiques, qui prirent un caractère de plus en plus sanglant et fratricide et eurent leur apogée sous le règne de la Terreur, semblaient se dérouler selon une logique dont le mouvement était aussi insensé qu'il était impossible à arrêter. Qui plus est, le résultat de toutes ces luttes farouches de l'ère révolutionnaire ne fut en rien la réalisation des idéaux proclamés par la Révolution et pour lesquels tant de sang fut versé. La lutte menée sous la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » s’acheva par l’apparition de nouvelles formes d'oppression.

Dans les décennies qui suivirent la Révolution, un certain nombre d'historiens et de penseurs sociaux français (principalement Saint-Simon, Thierry, Mignet et Guizot) reconnurent que les évènements cataclysmiques des années 1790 s’étaient produits sur la base d'une lutte entre des forces sociales en conflit. Saint-Simon parla spécifiquement du conflit entre les classes possédantes et non possédantes. En 1820, Guizot définit la lutte des années 1790 dans les termes suivants : « Depuis plus de treize siècles, la France… contenait… un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est l’histoire de cette lutte. De nos jours une bataille décisive a été livrée. Elle s’appelle la révolution. » [7]

Guizot défendait sans honte le « peuple », c’est-à-dire le Tiers Etat, contre l'aristocratie. Mais des changements dans la structure sociale de la France, dû au développement de l'industrie capitaliste, révélaient, au moment même où Guizot écrivait, que le « peuple » était déchiré par des divisions sociales internes. Alors que l'industrie se développait à un rythme beaucoup plus lent en France qu'en Angleterre, les grèves étaient devenues, dans ce dernier pays, suffisamment communes pour qu’on les soumette en France, au moyen du Code Napoléon, à de sévères sanctions légales.

La destruction des machines, que l'on a appelé le luddisme et qui fut la première manifestation des luttes de la classe ouvrière, est tout d’abord apparue en Angleterre dans les années 1770. Le mouvement luddite devint suffisamment menaçant pour nécessiter, en 1811-1812, l'utilisation de la troupe contre les émeutiers et pour que le parlement britannique instaure, en 1812, la peine de mort pour la destruction de machines. Les premiers incidents majeurs associés au luddisme en France se produisirent en 1817 ; des incidents sérieux se poursuivirent pendant plusieurs décennies. Une évolution similaire eut lieu dans d'autres pays européens et même aux Etats-Unis.

La forme prise par les luttes ouvrières évolua et les grèves de masse devinrent fréquentes en France dans les années 1830 et 1840. C'est au cours de cette période que le mot « socialisme » y fait sa première apparition. Selon l'historien G.D.H. Cole, « Les "socialistes" étaient ceux qui, par opposition à l'opinion dominante, insistait sur les revendications individuelles, mettaient en avant l'élément social dans les rapports humains et cherchaient à mettre au premier plan la question sociale dans le grand débat sur les droits de l'homme lancé par la Révolution française et la révolution qui l'avait accompagné dans le domaine économique. » [8]

Le premier travail majeur concernant le socialisme français fut écrit par l'allemand Lorenz Stein en 1842. L'auteur définissait le socialisme comme « la science systématique de l'égalité réalisée dans la vie économique, l'Etat et la société, à travers le règne du travail ». [9]

Mon intention n'est pas de faire ici une conférence sur les origines et l'histoire du socialisme. Je veux plutôt attirer l'attention sur le contexte social et intellectuel changeant dans lequel Marx et Engels commencèrent leur extraordinaire collaboration, développèrent la conception matérialiste de l'histoire et écrivirent en 1847 le Manifeste du Parti communiste. Ce que je souhaite souligner en particulier c'est que leur travail reflétait, avec une terminologie théorique avancée, l'émergence au sein du mouvement démocratique du « peuple » dans son ensemble, d'une nouvelle division sociale entre la classe ouvrière et la bourgeoisie.

Il n'y a pas de réfutation plus efficace de l’affirmation qu’il est impossible de faire une prédiction historique, que le texte du Manifeste du Parti communiste, le premier travail vraiment scientifique, et encore inégalé, de mise en perspective historique, socio-économique et politique. En quelques pages, Marx et Engels identifièrent la lutte des classes comme force motrice essentielle de l'histoire, soulignèrent le processus économique et politique d'où est né le monde bourgeois moderne et expliquèrent les implications révolutionnaires historiques internationales du développement de l'industrie et de la finance capitaliste.

« Partout où elle [la bourgeoisie] a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.

« La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.

« La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.

« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. (...)

« Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays (...) Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. » [10]

Il faut résister pour ne pas continuer la lecture de cet ouvrage qui fit époque et auquel rien de ce qui fut écrit précédemment ne peut être comparé.

Les leçons de 1848

Le Manifeste fut publié à la veille de la flambée révolutionnaire qui allait secouer la plus grande partie de l'Europe en 1848. Comme Marx devait le noter plus tard, les principaux acteurs du drame de cette année, en particulier les leaders petit-bourgeois du mouvement démocratique, cherchèrent à expliquer et à justifier leurs actes en invoquant les traditions de 1793. Mais dans le demi-siècle écoulé depuis que les jacobins de Robespierre avaient engagé leur lutte à mort contre la réaction féodale, la structure économique et la physionomie sociale de l'Europe avait changé.

Au moment même où les sections avancées de la bourgeoisie cherchaient à élaborer des formes de gouvernement adaptées au développement du capitalisme, l'émergence de la classe ouvrière en tant que force sociale significative modifiait fondamentalement l'équation politique. Quelles que fussent les tensions existant entre la bourgeoisie montante et les restes d’une aristocratie encore attachée au passé féodal, l'élite capitaliste percevait le mécontentement et les exigences du nouveau prolétariat comme une menace plus directe et potentiellement révolutionnaire à l’égard de ses intérêts. En France, la bourgeoisie réagit au spectre de la révolution sociale en juin 1848 en effectuant un massacre à Paris. [11] En Allemagne, la bourgeoisie abandonna son propre programme démocratique concluant, avec la vieille aristocratie et en opposition au peuple, un accord qui laissa l'ancienne autocratie plus ou moins intacte.

Le Manifeste du Parti communiste identifiait à l’avance et prédisait le conflit irréconciliable entre la bourgeoisie et la classe ouvrière. La Révolution de 1848 confirma les analyses faites par Marx et Engels. Dans leurs écrits contemporains des évènements qui se déroulaient en 1848 en France, en Allemagne et dans d'autres parties de l'Europe, Marx et Engels — dans la première application pratique d’une méthode d'analyse adoptant le matérialisme historique — dévoilèrent la logique socio-économique et politique qui conduisit la bourgeoisie dans le camp de la réaction et entraîna la lâche capitulation des représentants de la classe moyenne démocrate devant l'offensive de la réaction aristocratique et bourgeoise.

La révolution de 1848 ne produisit pas dans les rangs de la petite bourgeoisie, sans parler de la bourgeoisie, de nouveaux Robespierre, Danton et Marat. Marx et Engels reconnurent que le rôle lâche joué par les représentants démocrates de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie était l'expression politique de changements profonds qui s’étaient produits dans la structure sociale de l'Europe de l'Ouest depuis les jours de la Terreur jacobine, plus d'un demi-siècle plus tôt. Ils analysèrent ce changement et en tirèrent des conclusions politiques d'une grande portée qui devaient influencer les débats sur le caractère de la Révolution russe cinquante ans plus tard. Cette analyse mis en circulation l'expression de Revolution in Permanenz qui devait se répercuter à travers tout le XXe siècle, par-dessus tout dans les écrits de Léon Trotsky.

En mars 1850, Marx et Engels soumirent à l'autorité centrale de la Ligue communiste un rapport dans lequel ils résumèrent les leçons stratégiques majeures des luttes révolutionnaires de 1849-49. Ils commencèrent par faire remarquer que la bourgeoisie avait exploité le pouvoir d'Etat, qu’elle avait recueilli à la suite du soulèvement des travailleurs et des masses populaires, pour le retourner ensuite contre précisément ces forces sociales. La bourgeoisie était même prête à partager ou à rendre le pouvoir aux représentants de la vieille autocratie pour préserver sa position contre la menace d'une révolution sociale d'en bas.

Les représentants de la grande bourgeoisie s'étant tournés résolument vers la droite, Marx et Engels avertirent que la classe ouvrière pouvait s'attendre au même comportement de la part des représentants de la petite bourgeoisie démocrate. Ils soulignèrent qu'il existait des différences fondamentales entre la position sociale et les intérêts de la petite bourgeoisie démocrate et ceux de la classe ouvrière.

« Les petits bourgeois démocratiques, bien loin de vouloir bouleverser toute la société au profit des prolétaires révolutionnaires, tendent à modifier l'ordre social de façon à leur rendre la société existante aussi supportable et aussi commode que possible. (...)

« Tandis que les petits bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l'association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. Il ne peut s'agir pour nous de transformer la propriété privée, mais seulement de 1'anéantir; ni de masquer les antagonismes de classes, mais d'abolir les classes; ni d'améliorer la société existante, mais d'en fonder une nouvelle. » [12]

Marx et Engels firent ressortir le besoin pour la classe ouvrière de maintenir son indépendance politique à l'égard des représentants de la petite bourgeoisie démocratique et de ne pas se laisser égarer par leur rhétorique séductrice :

« En ce moment où les petits bourgeois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent en général au prolétariat l'union et la réconciliation; ils lui tendent la main et s'efforcent de mettre sur pied un grand parti d'opposition, qui embrasserait toutes les nuances du parti démocratique; en d'autres termes, ils s'efforcent de prendre les ouvriers au piège d'une organisation de parti où prédomine la phraséologie social-démocrate générale, qui sert de paravent à leurs intérêts particuliers et où, pour ne pas troubler la bonne entente, les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées. Une telle union tournerait au seul avantage des petits bourgeois démocratiques et absolument tout au désavantage du prolétariat. Le prolétariat perdrait toute sa position indépendante, conquise au prix de tant de peines, et retomberait au rang de simple appendice de la démocratie bourgeoise officielle. Cette union doit donc être repoussée de la façon la plus catégorique. » [13]

Même après le passage de 155 ans, ces mots sont encore d’une extraordinaire pertinence politique. Qu'est donc le Parti démocrate aux Etats-Unis, pour ne pas nommer les Verts, si ce n'est les moyens politiques par lesquels la classe ouvrière est subordonnée, par les bons offices de la classe moyenne libérale et d'esprit réformiste, aux intérêts des élites capitalistes régnantes ? Même quand il s'agissait de discuter des tactiques électorales du parti de la classe ouvrière, Marx et Engels font preuve d'une étonnante prescience politique : « (...) Même là où il n'y a pas la moindre chance de succès, les ouvriers doivent présenter leurs propres candidats, afin de sauvegarder leur indépendance, de dénombrer leurs forces et de faire connaître publiquement leur position révolutionnaire et les points de vue de leur parti. Ils ne doivent pas en l'occurrence se laisser séduire par la phraséologie des démocrates prétendant, par exemple, que l'on risque de la sorte de diviser le parti démocratique et d'offrir à la réaction la possibilité de la victoire. Toutes ces phrases ne poursuivent finalement qu'un but : mystifier le prolétariat. » [14]

Marx et Engels concluaient leur rapport en faisant ressortir que les travailleurs « contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu'ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner — de l'organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence ! » [15]

Les principaux problèmes stratégiques et tactiques qu'eut à affronter le mouvement socialiste durant le siècle suivant — et même jusqu'au temps présent — ont été anticipés dans ce document extraordinaire ; l'attitude de la classe ouvrière à l'égard des parties démocratiques de la petite bourgeoisie ; l'importance de la lutte pour l'indépendance politique de la classe ouvrière ; le caractère essentiellement international de la révolution socialiste, et le programme de libération universelle du socialisme — c'est-à-dire l'abolition de toutes les formes d'oppression de classe.

Mais ce document marque dans un sens plus profond encore une nouvelle étape dans le développement de l'humanité. De même que c'est à travers l'apparition de homo sapiens sapiens que la nature en général atteint la conscience d'elle-même, c'est avec le développement du marxisme que le genre humain arrive au point d'être, dans le sens le plus profond du terme, historiquement conscient de lui-même. Le fait que les êtres humains font l’Histoire, qu’ils réorganisent consciemment les relations sociales à l'intérieur desquelles ils existent, cela devient une question programmatique. Etant parvenu à une intelligence scientifique des lois de son propre développement économique, social et politique, l'homme est capable de prédire et de construire dans son propre esprit (« postuler téléologiquement ») une image réaliste de l’avenir et de changer, selon l’exigence des conditions objectives, sa propre pratique afin que cet avenir puisse se réaliser.

Le marxisme et la « Question russe »

On peut affirmer, je crois, que ce fut au sein du mouvement social-démocrate russe que le marxisme, en tant que science d'une perspective historique et politique atteignit son plus grand développement. Dans aucune autre section du mouvement ouvrier international, y compris en Allemagne, il n'y eut un effort aussi persistant pour déduire les formes adéquates de la pratique politique d'une analyse détaillée des conditions socio-économiques. Ceci s'explique peut-être par le fait que la Russie compte tenu de son retard, par rapport à l'Europe de l'Ouest du moins, présentait pour le marxisme un défi exceptionnel.

Quand l'intelligentsia démocratique radicale de Russie commença pour la première fois à s’intéresser au marxisme, aucune des conditions socio-économiques objectives censées être essentielles au développement d'un mouvement socialiste n'existait dans ce pays. Le développement capitaliste en était encore à son stade le plus rudimentaire. L'industrie était peu développée. Le prolétariat russe avait tout juste commencé à émerger en tant que classe sociale distincte et la bourgeoisie du pays était politiquement amorphe et impotente.

Dans ces conditions, quelle pertinence pouvait avoir le marxisme, un mouvement du prolétariat urbain, pour le développement politique de la Russie ? Dans sa « Lettre ouverte à M. Freidrich Engels », le populiste Piotr Tkatchov argumentait sur le fait que le marxisme n'était pas applicable à la Russie, que le socialisme ne pourrait jamais, en Russie, être réalisé par les efforts de la classe ouvrière et que si une révolution devait s’y produire ce serait sur la base des luttes paysannes. Il écrivait : « Sachez, écrit-il à Engels, qu’en Russie nous ne disposons d’aucun des moyens de lutte révolutionnaire qui se trouvent à votre service en Occident en général, et en Allemagne en particulier. Nous n’avons ni prolétariat urbain, ni liberté de la presse, ni assemblée représentative, ni rien qui nous donne espoir (dans la situation économique actuelle) de réunir en une association ouvrière organisée et disciplinée… une population travailleuse hébétée et ignorante. » [16]

La réfutation de tels arguments nécessita des marxistes russes qu’ils s'engagent dans une analyse exhaustive de ce qui était souvent évoqué sous le terme de « notre terrible réalité russe ». Le quasi interminable débat sur les « perspectives » portait sur des questions essentielles telles que: (1) Existait-il en Russie des conditions objectives pour la construction d'un parti socialiste ? (2) En supposant que de telles conditions existent, sur quelle classe ce parti devrait-il baser ses efforts révolutionnaires ? (3) Quel serait le caractère de classe, en conditions socio-économiques objectives, de la future révolution en Russie — bourgeois-démocratique ou socialiste ? (4) Quelle classe fournirait la direction politique à la lutte populaire de masse contre l'autocratie tsariste ? (5) Au cours du développement de la lutte révolutionnaire contre le tsarisme, quelle seraient les rapports entre les différentes classes opposées au tsarisme (la bourgeoisie, la paysannerie et la classe ouvrière) ? (6) Quel serait le résultat politique, la forme de gouvernement et d'Etat qui apparaîtrait sur la base de cette révolution ?

Ce fut Plekhanov qui aborda le premier ces questions de façon systématique dans les années 1880 et qui fournit le fondement programmatique pour le développement du mouvement social-démocrate russe. Il répondit de façon catégorique, comme c'était son habitude, que la révolution à venir en Russie serait d'un caractère bourgeois-démocratique. La tâche de cette révolution serait de renverser le régime tsariste, de débarrasser l'Etat et la société de l'héritage féodal russe, de démocratiser la vie politique et de créer les meilleures conditions pour le développement d'une économie capitaliste moderne.

Le résultat politique de la révolution serait, et ne pourrait être rien d’autre qu'un régime parlementaire bourgeois-démocratique, sur le modèle de ce qui existait dans les Etats bourgeois avancés d'Europe de l'Ouest. Le pouvoir politique reposerait dans cet Etat entre les mains de la bourgeoisie. On ne pouvait pas, étant donné l'arriération économique de la Russie dont l'écrasante majorité de la population était constituée de paysans illettrés ou semi-illettrés dispersés dans les campagnes, envisager une transition immédiate vers le socialisme. Les conditions économiques préalables objectives d’une transition aussi radicale n'existaient tout simplement pas à l'intérieur de la Russie.

La tâche de la classe ouvrière était de conduire la lutte contre l'autocratie tsariste comme la force sociale la plus combative au sein du camp démocratique, tout en reconnaissant et en acceptant les limites bourgeoises-démocratiques objectives imposées à la révolution par le niveau du développement socio-économique de la Russie. Ceci imposait inévitablement une forme d'alliance politique avec la bourgeoisie libérale au cours de la lutte contre le tsarisme. Tout en maintenant son indépendance politique, le Parti social-démocrate ne devrait pas outrepasser le rôle qui lui était assigné par l'histoire d’une force d’opposition dans le cadre d'une démocratie dirigée par la bourgeoisie. Il chercherait à faire aller le régime bourgeois le plus loin possible dans la réalisation de programmes à caractère progressif, sans remettre en question le caractère capitaliste de l'économie et le maintien de la propriété bourgeoise.

Le programme de Plekhanov ne constitue pas un désaveu explicite des objectifs socialistes. Le « Père du marxisme russe » aurait démenti avec indignation qu'on puisse déduire une telle chose de son programme. Pour se conformer à l'état du développement socio-économique de la Russie, les objectifs socialistes étaient bien plutôt transférés dans un avenir indéterminé. Pendant que la Russie se développerait progressivement dans le sens du capitalisme et atteindrait un niveau de maturité économique rendant possible la transition vers le socialisme, le mouvement social-démocrate mettrait à profit les opportunités fournies par le parlementarisme bourgeois pour continuer l'éducation politique de la classe ouvrière, la préparant pour une finale, quoique distante, conquête du pouvoir.

Pour résumer, Plekhanov développait dans sa forme la plus achevée une théorie de la révolution en « deux étapes ». D'abord, il y aurait la révolution bourgeoise-démocratique et la consolidation du pouvoir capitaliste. Ensuite, après une phase plus ou moins prolongée de développement économique et politique, la classe ouvrière (ayant achevé une période nécessairement prolongée d'apprentissage politique) mènerait à bon terme le second stade, socialiste, de la révolution.

L’analyse par Plekhanov des forces motrices et du caractère socio-économique et politique de la révolution à venir constitua pendant près de deux décennies l’imposante fondation programmatique sur laquelle fut construit le Parti social-démocrate russe du Travail. Au tournant du siècle toutefois — et certainement comme une conséquence de l'éclatement de la révolution en janvier 1905 — la faiblesse de la perspective tracée par Plekhanov commença à devenir visible. Le cadre historique employé par Plekhanov s'appuyait fortement sur l'expérience révolutionnaire de l'Europe de l'ouest commençant avec la Révolution française de 1789-1794. La théorie des deux stades de la révolution supposait que la situation se développerait en Russie suivant l'ancien modèle familier. La révolution bourgeoise en Russie allait, comme en France, amener la bourgeoisie au pouvoir. Aucune autre issue n'était possible.

Malgré ses commentaires souvent brillants sur la dialectique — qu’en tant que logique abstraite, Plekhanov savait très bien expliquer — son analyse de la Révolution russe tenait visiblement de la logique formelle. Comme A = A, une révolution bourgeoise égale une révolution bourgeoise. Ce que Plekhanov omettait de prendre en compte c’était la façon dont de profondes différences dans la structure sociale de la Russie, sans mentionner celle de l'Europe et du monde dans son ensemble, affectaient son équation politique et les calculs politiques qui en découlaient. La question qu'il fallait se poser était de savoir si la révolution bourgeoise au vingtième siècle pouvait être considérée comme identique à la révolution bourgeoise du dix-huitième siècle, ou même à celle du milieu du dix-neuvième siècle. Il fallait examiner la catégorie de la révolution bourgeoise non seulement du point de vue de sa forme politique extérieure, mais de celui, plus profond et plus large, de son contenu socio-économique.

Lénine et la dictature démocratique

Lénine s'attaqua à cette faiblesse dans son analyse de la révolution russe. Quelles étaient les tâches historiques, demandait Lénine, associées aux grandes révolutions bourgeoises ? C'est-à-dire quels furent les problèmes cruciaux du développement social et économique aussi bien que politique qu’eurent à aborder les révolutions bourgeoises des périodes historiques précédentes ?

Les deux tâches principales entreprises par les révolutions bourgeoises furent la liquidation de tous les restes de relations féodales dans les campagnes et l'achèvement de l'unité nationale. En Russie, c’était le premier problème qui était le plus massif. Le déroulement de la révolution bourgeoise-démocratique entraînerait un soulèvement paysan de masse contre les vieux propriétaires terriens, et l'expropriation et la nationalisation de leurs vastes domaines.

De telles mesures, toutefois, ne seraient pas bien accueillies par la bourgeoisie russe qui, en tant que classe possédante, n’avait aucune sympathie pour l'expropriation ni ne cherchait à l’encourager quelque soit sa forme. Bien que la nationalisation de la terre soit, dans un sens économique, une mesure bourgeoise qui faciliterait à long terme le développement du capitalisme, la bourgeoisie était trop profondément enracinée dans la défense de la propriété pour soutenir une telle mesure. En d'autres mots, on ne pouvait pas compter sur la bourgeoisie russe pour mener à son terme la révolution bourgeoise. Par conséquent, en Russie, la révolution bourgeoise du début du vingtième siècle aurait une dynamique sociale et une forme politique fondamentalement différentes de celles des révolutions bourgeoises précédentes. Les tâches des révolutions bourgeoises et démocratiques ne pourraient être menées à bien, confrontées qu'elles seraient à une alliance de l'autocratie russe et de la grande bourgeoisie, que sur la base d'une alliance entre la classe ouvrière russe et les masses paysannes dépossédées et appauvries.

La question demeurait: quelle serait la forme politique du pouvoir d'Etat qui sortirait de ce grand soulèvement des travailleurs et des paysans ? Dans ce qui revenait à une nette rupture avec la perspective de Plekhanov qui était celle d'un régime parlementaire bourgeois plus ou moins conventionnel, Lénine proposait que le résultat du renversement de l'autocratie soit quelque chose de nouveau et de très différent : une dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie.

Avec cette formule, Lénine indiquait qu'il prévoyait un gouvernement de caractère démocratique extrêmement radical, formé sur la base d'une alliance de la social-démocratie russe et des représentants de la paysannerie les plus radicaux politiquement. Toutefois, il démentait explicitement qu'un tel régime révolutionnaire démocratique essaierait d’appliquer des mesures d'un caractère socialiste. Il écrivait en mars 1905 : «

Avec cette formule, Lénine indiquait qu'il prévoyait un gouvernement de caractère démocratique extrêmement radical, formé sur la base d'une alliance de la social-démocratie russe et des représentants de la paysannerie les plus radicaux politiquement. Toutefois, il démentait explicitement qu'un tel régime révolutionnaire démocratique essaierait d’appliquer des mesures d'un caractère socialiste. Il écrivait en mars 1905 : « La social-démocratie se déshonorerait, en effet, si elle tentait de faire de la révolution socialiste son objectif immédiat. Ce sont justement ces idées confuses et nuageuses qu’elle a toujours combattues chez nos "socialistes-révolutionnaires". C’est précisément pour cette raison qu’elle a toujours insisté sur le caractère bourgeois de la prochaine révolution russe ; c’est bien pour cette raison qu’elle a réclamé la distinction rigoureuse du programme minimum démocratique et du programme maximum socialiste. Certains social-démocrates, enclins à céder aux événements spontanés, peuvent oublier tout cela en temps de révolution ; le parti ne peut pas l’oublier. Les tenants de cette opinion erronée tombent en adoration devant les éléments et croient que le cours des choses obligera la social-démocratie à déclencher, malgré elle, la révolution socialiste. S’il en était ainsi, notre programme serait faux et ne correspondrait pas au "cours des choses" ; c’est ce que craignent ceux qui s’inclinent devant la spontanéité ; ils tremblent pour la justesse de notre programme. Mais leur frayeur (dont nous avons tâché dans nos feuilletons de donner l’explication psychologique) est tout à fait injustifiée. Notre programme est juste. C’est précisément le cours des choses qui le démontrera à coup sûr et de plus en plus. C’est bien le cours des choses qui nous "imposera" la nécessité absolue de lutter avec acharnement pour la république, il orientera précisément de ce côté, dans l’activité pratique, nos forces, celles du prolétariat politiquement actif. C’est précisément le cours des choses qui nous imposera inévitablement, pendant la révolution démocratique, une telle multitude d’alliés venus de la petite bourgeoisie et de la paysannerie dont les intérêts vitaux exigeront justement la réalisation de notre programme minimum, que toute crainte d’un passage trop brusque au programme maximum est absolument ridicule. » [17]

Trotsky et la révolution permanente

Léon Trotsky, alors âgé de 25 ans, donna vers la fin de 1904, à l’aube des bouleversements révolutionnaires de l’année qui allait suivre, les grandes lignes d'une analyse très originale de la dynamique socio-économique et politique de la lutte anti-tsariste en Russie. Il rejetait, dans l'élaboration des perspectives russes, toute approche formaliste. La révolution démocratique du début du vingtième siècle ne pouvait simplement reproduire les formes prises par les révolutions anti-autocratiques s'étant déroulées il y a 50 ans et encore moins un siècle auparavant. En premier lieu, le développement du capitalisme s'effectuait, à l’échelle européenne et mondiale, à un niveau incomparablement plus élevé qu'aux périodes historiques précédentes. Même le capitalisme russe, bien qu’en retard par rapport aux Etats européens les plus avancés, possédait une industrie capitaliste infiniment plus développée que celle qui avait existé au milieu du dix-neuvième siècle, sans parler de la fin du dix-huitième siècle.

Le développement de l'industrie russe, financé par le capital français, anglais et allemand, et hautement concentré dans plusieurs industries stratégiques et des villes clés, avait produit une classe ouvrière qui, bien que constituant un petit pourcentage de la population nationale, remplissait un rôle immense dans sa vie économique. De plus, depuis le milieu des années 1890, le mouvement des travailleurs russes avait adopté un caractère hautement militant, atteint un haut niveau de conscience de classe, et jouait un rôle beaucoup plus important et conséquent dans la lutte contre l'autocratie tsariste.

L'objection soulevée par Trotsky, non seulement à l'égard de la perspective des deux stades de la révolution de Plekhanov, mais aussi vis-à-vis de l’hypothèse de la dictature démocratique avancée par Lénine, était que les deux conceptions imposaient à la classe ouvrière une consigne d'autolimitation qui se révélerait, au fur et à mesure du développement réel de la révolution, totalement irréaliste. La supposition qu'il existait entre les étapes démocratiques et socialistes de la révolution une grande muraille de Chine et que la classe ouvrière, une fois qu'elle aurait renversé le tsar, veillerait à restreindre ses luttes sociales à ce qui serait acceptable dans le cadre du système capitaliste, était hautement contestable. Pendant que la classe ouvrière chercherait à défendre et à étendre les gains de la révolution démocratique et lutterait pour atteindre ses propres intérêts sociaux, elle entrerait inévitablement en conflit avec les intérêts économiques du patronat et du système capitaliste en général. Dans une telle situation — celle d’une âpre lutte menée par les travailleurs contre un patronat réactionnaire et récalcitrant — quelle attitude serait prise par les députés ou les ministres de la classe ouvrière qui occuperaient des postes de responsabilité dans le cadre d'une « dictature démocratique » ? Seraient-ils du côté du patronat, disant aux travailleurs que leurs exigences dépassaient ce qui était acceptable dans le cadre du capitalisme, et leur ordonnant de mettre un terme à leur lutte ?

La position prise par Plekhanov et (à la suite de la scission de 1903 au sein du Parti ouvrier social-démocrate russe) celle des mencheviks, était que les socialistes éviteraient ce dilemme politique en refusant de participer à un gouvernement bourgeois post tsariste. Leur perspective des deux stades avait des impératifs exigeant, par principe, l'abstention politique.

Cela signifiait, en pratique, que tout le pouvoir politique serait cédé, par nécessité politique et historique, à la bourgeoisie. Mis à part le caractère schématique et formaliste de cet argument, il ignorait en fait cette réalité politique que la stratégie résultant de la perspective des deux stades entraînerait selon toute vraisemblance le naufrage de la révolution démocratique elle-même. Compte tenu du caractère lâche de la bourgeoisie russe, de sa peur morbide de la classe ouvrière, de son attitude hypocrite et essentiellement capitularde envers l'autocratie tsariste, il n'y avait aucune raison de croire, argumentait Trotsky, que la bourgeoisie libérale russe se comporterait de façon tant soit peu moins déloyale envers la révolution que ne l'avait fait la bourgeoisie allemande en 1848-1849.

Quant à la formulation employée par Lénine, elle envisageait une dictature révolutionnaire dans laquelle les socialistes exerceraient le pouvoir à côté des représentants de la paysannerie. Mais elle ne disait pas quelle classe serait dominante dans cet arrangement gouvernemental, ou comment elle arbitrerait les tensions internes entre les aspirations socialistes de la classe ouvrière et les limitations capitalistes bourgeoises de la dictature démocratique. Trotsky insistait pour dire qu'aucune issue ne pouvait être trouvée à ce dilemme sur la base du capitalisme ou dans le cadre de la dictature démocratique envisagée par Lénine.

Le seul programme viable pour la classe ouvrière était celui qui acceptait que la dynamique sociale et politique de la révolution russe conduirait inexorablement à la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. La révolution démocratique en Russie (et, plus généralement, dans les pays ayant un développement bourgeois tardif) ne pouvait être achevée, défendue et consolidée que par l'appropriation du pouvoir d'Etat par la classe ouvrière, avec le soutien de la paysannerie. Dans une telle situation, de sévères empiètements sur la propriété bourgeoise seraient inévitables. La révolution démocratique prendrait un caractère socialiste de plus en plus affirmé.

Il est difficile d'apprécier à sa juste valeur, en particulier cent ans plus tard, l'impact du raisonnement de Trotsky sur les socialistes russes et plus largement sur les socialistes européens. Soutenir que la classe ouvrière de la Russie arriérée devait s'efforcer de conquérir le pouvoir politique, que la révolution à venir prendrait un caractère socialiste, semblait aller à l'encontre de toutes les conjectures faites par les marxistes quant aux conditions économiques préalables objectives nécessaires du socialisme. L'Angleterre économiquement avancée était mûre pour le socialisme (bien que sa classe ouvrière soit l'une des plus conservatrices d'Europe). Peut-être la France ou l'Allemagne. Mais la Russie arriérée ? Impossible ! Pure folie !

L'anticipation par Trotsky d'une révolution prolétarienne en Russie était certainement un tour de force [en français dans le texte N.D.T.] intellectuel. Mais encore plus extraordinaire était le discernement théorique qui permit à Trotsky de réfuter ce qui avait été accepté universellement comme l'objection irréfutable à une conquête du pouvoir par la classe ouvrière et à un développement de la révolution dans le sens du socialisme plutôt que simplement dans le sens de la démocratie bourgeoise — c'est-à-dire l'absence de conditions économiques préalables pour le socialisme en Russie.

Cette objection ne pouvait pas être écartée si les probabilités de l'avènement du socialisme en Russie étaient envisagées dans le cadre du développement national de ce pays. On ne pouvait nier que le développement national de l'économie russe n'avait pas atteint un niveau indispensable au développement du socialisme. Mais qu'en était-il si la Russie n’était par analysée simplement comme une entité nationale, mais comme une partie indissociable de l'économie mondiale ? De fait, dans la mesure où l'expansion du capitalisme russe était liée à l'afflux de capital international, le développement de la situation en Russie ne pouvait être compris que comme l'expression d'un processus mondial complexe et unifié.

Quand la Révolution russe de 1905 éclata, Trotsky soutint que « le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique.... Cela donne immédiatement aux événements qui se déroulent actuellement un caractère international, et ouvre un large horizon. L'émancipation politique de la Russie sous la direction de la classe ouvrière élèvera cette classe à des sommets historiques inconnus jusqu'à ce jour et en fera l'initiatrice de la liquidation du capitalisme mondial, dont l'histoire a réalisé toutes les prémisses objectives. » [18]

Permettez-moi de citer l’évaluation que je fis il y a plusieurs années de l’analyse par Trotsky des forces motrices des processus révolutionnaires russes et internationaux : « L'approche de Trotsky représentait une étonnante percée théorique. Comme la théorie de la relativité d'Einstein, un autre cadeau de 1905 à l'humanité, qui a fondamentalement et irréversiblement modifié le cadre conceptuel à travers lequel l'humanité observe l'univers et a donné le moyen de résoudre les problèmes auxquels il n'était pas possible de répondre à partir des conceptions rigides de la mécanique newtonienne. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a fondamentalement basculé la perspective analytique à partir de laquelle les processus révolutionnaires étaient envisagés. Avant 1905, le développement des révolutions était vu comme une progression d'événements nationaux, dont le résultat était déterminé par la logique de sa structure et de ses rapports socio-économiques. Trotsky a proposé une tout autre approche: comprendre la révolution, à l'époque moderne, comme un processus historique essentiellement mondial de transition d'une société de classe, enraciné politiquement dans le système des États-nations, vers une société sans classe se développant sur la base d'une économie intégrée mondialement et d'une humanité unifiée internationalement.

« Je ne crois pas que l'analogie avec Einstein soit si loin de la réalité. D'un point de vue intellectuel, les problèmes auxquels devaient s'attaquer les théoriciens révolutionnaires au tournant du XXe siècle étaient semblables à ceux des physiciens. Il y avait de plus en plus de données expérimentales de par l'Europe qui ne pouvaient plus être réconciliées avec les formules établies de la physique newtonienne classique. La matière, au moins au niveau des particules subatomiques, refusait de se comporter comme le dictait M. Newton. La théorie de la relativité d'Einstein offrait un nouveau cadre conceptuel pour comprendre l'univers matériel.

« De la même façon, le mouvement socialiste a été confronté à une montagne de données politiques et socio-économiques qui ne pouvaient pas être correctement prises en compte au sein du cadre théorique existant. La complexité même de l'économie mondiale moderne défiait les définitions simplistes. L'impact du développement économique mondial s'est manifesté à un degré jusqu'alors inconnu dans les formes que prenait chaque économie nationale. Même au sein des économies retardataires, l'on pouvait trouver en vertu de l'investissement étranger certaines caractéristiques des économies les plus avancées. Il existait des régimes féodaux ou semi-féodaux, dont les structures politiques étaient encroûtées dans le moyen-âge, qui présidaient des économies capitalistes dans lesquelles l'industrie lourde jouait un rôle important. Dans les pays avec un développement capitaliste retardataire, il n'était pas rare de trouver une bourgeoisie qui avait moins d'intérêt dans le succès de "sa" révolution bourgeoise que la classe ouvrière locale. De telles anomalies ne pouvaient trouver leur place dans les préceptes stratégiques formels qui supposaient l'existence de phénomènes sociaux beaucoup moins entachés de contradictions internes.

« La grande réalisation de Trotsky fut d'élaborer une nouvelle structure théorique qui était à la hauteur des nouvelles complexités sociales, économiques et politiques. Il n'y avait pas une once d'utopie dans l'approche de Trotsky. Elle représentait plutôt une profonde compréhension de l'impact de l'économie mondiale sur la vie politique et sociale. Une approche réaliste des questions politiques et l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire concrète n'étaient possibles que dans la mesure où les partis socialistes prenaient comme point de départ objectif la prédominance de l'international sur le national. Cela ne signifie pas simplement la promotion de la solidarité internationale du prolétariat. Sans compréhension de sa fondation essentielle dans l'économie mondiale, et sans faire de la réalité objective de l'économie mondiale la base de la pensée stratégique, l'internationalisme prolétarien ne dépasserait pas l'idéal utopique, demeurant essentiellement sans relation avec le programme et la pratique des partis socialistes nationaux.

« Partant de la réalité du capitalisme mondial, et reconnaissant que les événements en Russie dépendent objectivement de l'environnement politique et économique international, Trotsky a prévu l'inévitabilité pour la révolution russe de prendre un cours socialiste. La classe ouvrière russe serait forcée de prendre le pouvoir et d'adopter, d'une façon ou l'autre, des politiques de caractère socialiste. Et pourtant, en adoptant un cours socialiste, la classe ouvrière en Russie se buterait inévitablement aux limites que lui impose son environnement national. Comment se sortir de ce dilemme ? En liant son sort à celui de la révolution européenne et de la révolution mondiale, de laquelle sa propre lutte était, en dernière analyse, une manifestation.

« C'était là la compréhension d'un homme qui, comme Einstein, venait tout juste d'avoir vingt-six ans. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a permis une conception réaliste de la révolution mondiale. L'âge des révolutions nationales venait de prendre fin, ou pour être plus précis, les révolutions nationales ne pouvaient plus être comprises que dans le cadre de la révolution socialiste internationale. » [19]

Permettez-moi de résumer la perspective de Trotsky concernant la révolution permanente : Que les conditions préalables pour le socialisme en Russie ou dans n’importe quel autre pays aient existées ou non, ne dépendait pas en définitive de son propre niveau de développement économique, mais, plutôt, du niveau général atteint par la croissance des forces productives et la profondeur des contradictions du capitalisme à l’échelle mondiale. Dans des pays à développement capitaliste tardif comme la Russie, où la bourgeoisie était incapable et ne voulait pas mener à bien sa propre révolution démocratique, la classe ouvrière serait obligée de se proposer comme la force révolutionnaire, de rallier derrière elle la paysannerie et tous les autres éléments progressistes au sein de la société, de prendre le pouvoir entre ses mains, d’établir sa dictature révolutionnaire et, selon ce que les conditions pourraient exiger, d’empiéter sur la propriété bourgeoise et d’entreprendre des tâches d’un caractère socialiste. Ainsi, la révolution démocratique se développerait en une révolution socialiste, et de cette façon prendrait le caractère d’une « révolution en permanence », brisant et surmontant tous les obstacles qui se dressaient en travers du chemin de l’émancipation de la classe ouvrière. Toutefois, manquant dans le cadre national des ressources économiques nécessaire pour le socialisme, la classe ouvrière serait obligée de rechercher à une échelle internationale le soutien pour sa révolution.

Mais cette dépendance ne serait pas fondée sur des espoirs utopiques. Le développement révolutionnaire, bien qu’il doive commencer sur une base nationale, se répercuterait bien plutôt internationalement, augmentant les tensions de classe internationales et contribuant à la radicalisation des travailleurs partout dans le monde. Aussi Trotsky maintenait-il que : « La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales… La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète. » [20]

La théorie trotskyste de la révolution permanente, qui soutenait que la révolution démocratique pouvait seulement être menée à bien sur la base de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière soutenue par la paysannerie, renversait les postulats fondamentaux de la social-démocratie russe. Même en 1905, alors que la révolution se déployait avec une énergie qui étonnait toute l’Europe, la faction menchevique du Parti social-démocrate russe ridiculisait la perspective de Trotsky comme une exagération dangereuse et aventureuse des alternatives politiques ouvertes à la classe ouvrière. La position des mencheviks était résumée comme suit dans un pamphlet de Martynov :

« Quelle forme pourra prendre cette lutte pour l’hégémonie révolutionnaire entre la bourgeoisie et le prolétariat ? Nous ne devons pas nous leurrer. La révolution russe à venir sera une révolution bourgeoise : cela signifie que quelles que soient ses vicissitudes, même si le prolétariat devait se trouver momentanément au pouvoir, en fin de compte il assurera dans une mesure plus ou moins étendue le règne de tout ou partie des classes bourgeoises, et même s’il avait le plus grand succès, même s’il remplaçait l’autocratie tsariste par la République démocratique, même dans ce cas il assurerait le règne politique total de la bourgeoisie. Le prolétariat ne peut obtenir ni la totalité ni une partie du pouvoir politique sans avoir fait la révolution socialiste. C’est la thèse indiscutable qui nous sépare du jauressisme opportuniste. S’il en est ainsi, il est évident que la révolution imminente ne pourra réaliser aucune forme politique contre la volonté de toute la bourgeoisie (souligné par Martynov), car c’est à celle-ci qu’appartiendra le lendemain… S’il en est ainsi, la lutte révolutionnaire du prolétariat ne peut, en effrayant la plupart des éléments bourgeois, avoir qu’un résultat, la restauration de l’absolutisme sous sa forme primitive. Naturellement, le prolétariat ne s’arrêtera pas devant ce résultat possible, il ne renoncera même pas à effrayer la bourgeoisie au pis aller, s’il est à craindre que l’autocratie en voie de désagrégation ne soit ranimée et renforcée par l’octroi d’une pseudo-Constitution. Mais en engageant le combat, le prolétariat n’a évidemment pas en vue ce pis aller. » [21]

Le pamphlet de Martynov exprime avec une franchise presque embarrassante la psychologie politique des mencheviks — qui n’insistait pas seulement sur le caractère bourgeois de la révolution, mais qui considéraient également comme un désastre la perspective d’un conflit ouvert avec la bourgeoisie. Un tel conflit devait être regretté parce qu’il allait à l’encontre les limites bourgeoises inviolables de la révolution. En opposition à Trotsky, les mencheviks insistaient sur le fait que le mouvement russe social-démocrate « n’avait aucun droit de se laisser tenter par l’illusion du pouvoir.... »

Il n’est pas possible dans le cadre de cette conférence de passer en revue toute l’étendue de cette controverse — qui se prolonge sur plus d’une décennie — provoquée par la perspective de Trotsky. Je me limiterai aux seuls points cruciaux. Les mencheviks rejetaient de façon catégorique la possibilité d’une révolution socialiste en Russie, et les bolcheviks, tout en rejetant toute forme d’adaptation à la bourgeoisie libérale, insistaient également sur le caractère objectivement bourgeois de la révolution.

Comment expliquer alors le changement dans la ligne politique des bolcheviks qui rendit possible la conquête du pouvoir en 1917 ? Je crois que la réponse à cette question peut se trouver dans l’impact du déclenchement de la Première Guerre mondiale sur l’appréciation de la dynamique de la Révolution russe par Lénine. Sa reconnaissance que la guerre représentait un moment décisif dans le développement et la crise du capitalisme en tant que système mondial a contraint Lénine à reconsidérer sa perspective de la dictature démocratique en Russie. La participation de la Russie dans la guerre impérialiste exprimait la prédominance des facteurs internationaux sur les nationaux. La bourgeoisie russe, inextricablement impliquée dans le réseau réactionnaire des relations économiques et politiques impérialistes, était organiquement hostile à la démocratie. La charge des obligations démocratiques non résolues auxquelles était confrontée la Russie retombait sur la classe ouvrière, qui mobiliserait derrière elle la paysannerie. Et même s’il n’existait pas, à l’intérieur d’une Russie isolée, les prérequis pour le socialisme, la crise du capitalisme européen — l’existence d’une crise révolutionnaire en développement dont la guerre elle-même était une expression distordue et réactionnaire — allait créer un environnement politique international qui rendrait possible la connexion entre la révolution russe et celle qui s’étendrait en Europe.

Le soulèvement révolutionnaire en Russie fournirait une impulsion massive pour l’éruption de la révolution socialiste mondiale. Lors de son retour en Russie en avril 1917, Lénine mis en oeuvre une lutte politique pour réorienter le Parti bolchevik sur les bases d’une perspective politique internationaliste qui était fondée, pour l’essentiel, sur la théorie trotskyste de la révolution permanente. Ce déplacement constitua la base politique pour l’alliance de Lénine et de Trotsky et pour la victoire de la Révolution d’octobre 1917.

En dépit de l’objection de M. Popper qu’il serait impossible de prédire l’avenir, les évènements de 1905, de 1917 et les révolutions postérieures tout au long du vingtième siècle ont eu obstinément tendance à se dérouler comme Trotsky l’avait prédit. Dans les pays ayant connu un développement bourgeois tardif, la classe capitaliste nationale allait prouver à maintes reprises qu’elle était incapable de mener à bien sa propre révolution démocratique. La classe ouvrière allait y être confrontée à la tâche de conquérir le pouvoir d’Etat, acceptant la responsabilité de faire aboutir la révolution démocratique et ce faisant elle allait attaquer les fondations de la société capitaliste et commencer la transformation socialiste de l’économie. Encore et encore, dans un pays ou un autre — en Russie en 1917, en Espagne en 1936-1937, en Chine, Indochine, en Inde dans les années 1940, en Indonésie dans les années 1960, au Chili et dans toute l’Amérique Latine dans les années 1970, en Iran en 1979, et dans d’innombrables pays du Moyen-Orient ou d’Afrique durant la période post coloniale prolongée — le destin de la classe ouvrière a dépendu de la mesure dans laquelle elle reconnaissait la logique des développements socio-économiques et politiques tels qu’ils avaient été analysés par Trotsky au début du vingtième siècle et agissait en accord avec elle. Tragiquement, dans la plupart des cas, les bureaucraties qui dominaient la classe ouvrière de ces pays se sont opposées à cette analyse. Le résultat n’a pas seulement été la défaite du socialisme, mais la défaite de la révolution démocratique elle-même.

Mais ces expériences, malgré leur caractère tragique, témoignent de l’extraordinaire prescience de l’analyse de Trotsky, de sa durable validité et finalement, de l’importance vitale du marxisme comme science de la perspective révolutionnaire.

Notes

[1] Traduit de l’anglais: “Historicism,” in Popper, Selections, ed. David Miller (Princeton: Princeton University Press, 1985), p. 290.
[2] Traduit de l’anglais: The Poverty of Historicism (London and New York: Routledge, 2002), pp. xi-xii.
[3] Traduit de l’anglais: The Poverty of Historicism, p. 106.
[4] Traduit de l’anglais: Georg Lukács, The Ontology of Social Being, Volume 2: Marx (London: Merlin Press, 1978), p. 103.
[5] Traduit de l’anglais: The Poverty of Historicism, p. 1.
[6] Traduit de l’anglais: Dreams of a Final Theory: The Scientist’s Search for the Ultimate Laws of Nature (New York: Vintage, 1994), pp. 36-37.

[7] Du gouvernement de la France, p. 1-2, cité par Plekhanov dans Les premières phases d’une théorie: la lutte de classe, Oeuvres philosophiques, Tome II, (Éditions du progrès, Moscou, p. 493.
[8] Traduit de l’anglais: A History of Socialist Thought: Volume I: The Forerunners 1789-1850, (London: Macmillan & Co., 1953), p. 2.
[9] Traduit de l’anglais: cité dans Hal Draper, Karl Marx’s Theory of Revolution, Volume IV: Critique of Other Socialisms (New York: Monthly Review Press, 1990), p. 8.
[10] The Communist Manifesto (New York: Norton, 1988), pp. 57-59.
Traduction française tirée de: Le manifeste du Parti communiste
http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm
[11] Dans les écrits de Alexandre Herzen, un récit brillant est donné de la réaction de la bourgeoisie libérale face à l'émergence de la classe ouvrière comme force politique au cours des soulèvements de 1848: « Depuis la Restauration, les libéraux de tous les pays avaient appelé le peuple à la destruction de l'ordre monarchique et féodal, au nom de l'égalité, des larmes des infortunés, des souffrances des opprimés, de la faim des pauvres. Ils s'étaient réjouis de poursuivre avec acharnement divers ministres par une série d'exigences impossibles; ils se réjouissaient quand un pilier de la féodalité s'effondrait après l'autre et à la fin devinrent si excités qu'ils surpassaient leurs propres désirs. Ils reprirent leur sens lorsque, de derrière les murs à demi démolis, ils virent surgir les prolétaires, le travailleur avec sa hache, ses mains noircies, affamé et à demi-nu en haillon — non tel qu'il apparaît dans les livres ou les bavardages ou dans le verbiage philanthropique, mais dans sa réalité. Ce « frère infortuné » à propos duquel tant de choses avaient été dites, sur lequel tant de compassion avait été répandue, demandait finalement où était sa liberté, son égalité; sa fraternité ? Les libéraux furent abasourdis de l'impudence et de l'ingratitude du travailleur. Ils prirent d'assaut les rues de Paris, ils les jonchèrent de cadavres, et ensuite ils se cachèrent de leur frère derrière les baïonnettes de la loi martiale dans leur effort pour sauver la civilisation et l'ordre ! » [Traduit de l’anglais de From the Other Shore (New York: George Braziller, Inc., 1956), pp. 59-60.]
[12] Collected Works, Volume 10 (London: Lawrence and Wishart, 1978), pp. 280-81.
Traduction française tirée de « Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes” http://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/18500300.htm
[13] Ibid, p. 281.
Ibid pour la traduction française.
[14] Ibid, p. 284.
Ibid pour la traduction française.
[15] Ibid, p. 287.

[16] Cité par Plekhanov dans Nos controverses, Oeuvres philosophiques, Tome I, (Éditions du progrès, Moscou), p. 120.
[17] Lénine, La dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie, Œuvres, tome 8, p.297.

[18] Traduction française tirée de Bilan et Perspectives – 9. La Révolution et l’Europe.
[19] Pour une réévaluation de l'héritage de Trotsky et de sa place dans l'histoire du XXe siècle World Socialist Web Site, 29 juin, 2001
[20] Traduction française tirée de La révolution permanente – qu’est-ce que la révolution permanente ? – Thèse 10
[21] Martynov, Dve Diktatury, Genève 1905. En partie traduit de l’anglais. La deuxième partie de la citation est citée par Lénine. Voir La social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire, Œuvres, tome 8, p.282-3.