« Le socialisme dans un seul pays » et les débats sur l'économie soviétique des années 1920

Par Nick Beams
3 septembre 2009

Nick Beams, secrétaire national du Socialist Equality Party (Australie) et membre du Comité Editorial International du WSWS, a donné deux conférences à une école d'été du SEP à Ann Arbor Michigan en août 2007. Les conférences sont consacrées à certains des conflits cruciaux concernant la politique économique en Union soviétique au cours des années 1920. L'une des finalités de ces conférences était de répondre aux distorsions mises en avant par l'universitaire anglais Geoffrey Swain dans son livre Trotsky publié en 2006. Des développements complémentaires sur ce point peuvent être trouvés dans Leon Trotsky & the Post-Soviet School of Historical Falsification de David North.

Ce qui suit est la conférence portant sur la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays ».

Ce serait une erreur de croire que les questions qui surgirent dans ce qu'on appelle les débats économiques en Union soviétique, culminant dans le conflit à propos du socialisme dans un seul pays, se soient cantonnées simplement aux questions économiques. En fait, les questions de perspective économique incluaient toutes les questions les plus fondamentales: l'appréciation des perspectives internationales et les probabilités d'une révolution socialiste, les relations entre la classe ouvrière et la paysannerie en Union soviétique, le plan par opposition au marché dans la construction d'une économie socialiste, les relations entre différentes sections de l'industrie, et enfin, mais en rien moins important, la relation entre le développement économique et l'avancement culturel de la classe ouvrière et l'impact de ces processus sur le régime du parti.

La forme prise par la lutte entre les différentes tendances a été influencée à chaque étape par le contexte international au sein duquel elle se développait. De même, les positions adoptées par les différentes tendances avaient des implications importantes pour le développement du mouvement socialiste international.

Le premier point à souligner en étudiant cette période, c'est qu'aucun des participants n'est entré dans la lutte concernant le développement économique de l'Union soviétique avec un plan préconçu. En fait, il n'aurait pas pu y avoir un tel plan parce que personne n'imaginait une discussion sur les perspectives économiques dans un Etat ouvrier isolé entouré par des puissances capitalistes hostiles. Personne n'imaginait que la révolution puisse survivre pour une période prolongée sans la victoire de la classe ouvrière dans au moins un ou plusieurs des principaux pays européens, et certainement personne n'envisageait la construction du socialisme dans la seule Russie.

Au cours de la lutte contre Trotsky et l'Opposition de gauche, un des refrains constants de Staline et de ses partisans était que s'il n'était pas possible de construire le socialisme dans un seul pays, alors à quoi cela avait-il servi de faire la révolution ? Nier la possibilité de construire le socialisme en Union soviétique, indépendamment de savoir si la classe ouvrière parvenait au pouvoir dans les pays capitalistes avancés, c'était, affirmaient-ils, saper la légitimité historique de la Révolution russe.

L'argument était complètement spécieux. La légitimité historique de la Révolution russe tirait son origine non de la possibilité de créer une Russie socialiste isolée, mais du fait qu'elle constituait le coup inaugural de la révolution socialiste mondiale. Les contradictions du système capitaliste mondial — qui avaient violemment explosé dans la Première Guerre mondiale, menaçant la civilisation d'un retour à la barbarie — s'étaient développé de façon telle que la possibilité qu'une section de la classe ouvrière parvienne au pouvoir s'était d'abord présentée et avait été saisie, non dans un des pays capitalistes avancés, mais dans un pays arriéré, la Russie. Pendant toute la période conduisant à l'insurrection, Lénine avait insisté pour dire qu'il était de la responsabilité de la classe ouvrière de prendre le pouvoir, non parce qu'elle pouvait établir le socialisme dans un seul pays, mais afin d'ouvrir la voie à la conquête du pouvoir par le prolétariat européen et international.

Les partis de la Seconde Internationale avaient trahi la classe ouvrière et la cause du socialisme lorsqu'ils avaient, les uns après les autres, soutenu leur « propre » classe dirigeante dans la guerre. Il était nécessaire non seulement d'utiliser l'arme de la critique en dénonçant cette trahison et en dévoilant le rôle de la Deuxième Internationale, mais de passer à la critique des armes en se saisissant effectivement du pouvoir.

La révolutionnaire allemande Rosa Luxembourg qui ne s’était en aucune façon abstenue de critiquer certaines décisions politiques prises par les bolcheviques n'avait pas de doute quant à la signification durable de la révolution. Celle-ci tenait dans le fait que « les bolcheviks [avaient] fondé leur politique entièrement sur la révolution prolétarienne mondiale. » Lénine et Trotsky, concluait-elle, ont été les premiers « qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu'ici encore les seuls qui puisent s'écrier avec Hutten: “J'ai osé !”. C'est ce qui est essentiel et durable dans la politique des bolcheviques. Dans ce sens, il leur appartient d'avoir rendu un service politique immortel en marchant à la tête du prolétariat international pour la conquête du pouvoir politique, d’avoir posé en pratique le problème de la réalisation du socialisme ainsi que d’avoir avancé puissamment dans le règlement de compte entre le Capital et le Travail au niveau mondial. En Russie, le problème pouvait seulement être posé. Il ne pouvait pas être résolu en Russie. Et dans ce sens, l’avenir appartient en tous lieux au “bolchevisme”. »

Quatre-vingt-dix ans plus tard, cette appréciation n’a rien perdu de sa pertinence. J’ai abordé ces points en préliminaire parce que nous entendons parfois avancer l’argument que, compte tenu de tout ce qui a suivi, et des énormes problèmes créés par l’isolement du premier Etat ouvrier, il aurait mieux valu que la révolution n’ait pas eu lieu.

Notre mouvement a une perspective complètement différente. La révolution socialiste de la période qui vient aura une forme très différente de la Révolution russe. Mais elle sera conduite et organisée par ceux qui ont assimilés toutes les leçons de la première tentative par la classe ouvrière internationale de conquérir et d’établir le socialisme.

Les premières mesures prises par les bolcheviques lors de leur accession au pouvoir ne constituaient pas des avancées majeures en direction de la socialisation de l'économie. Le premier décret économique majeur a été la nationalisation de la terre. En cela le gouvernement révolutionnaire ne faisait que reprendre le programme du parti paysan, le Parti révolutionnaire socialiste. La terre fut nationalisée, mais les paysans avaient le droit à son usage. Dans son essence, ce décret ne faisait pas beaucoup plus que de prendre acte du résultat de la guerre de la paysannerie contre les propriétaires terriens qui avait constitué une composante si décisive du soulèvement révolutionnaire.

Du point de vue du développement du programme socialiste dans le domaine agricole, programme fondé sur le développement à grande échelle des méthodes de production industrielles et mettant un terme à ce que Marx appelait l'idiotie de la vie rurale, la politique dans la question de la terre constituait un pas en arrière. La taille de certaines des plus grandes propriétés agricoles fut réduite du fait que la terre fut allouée aux paysans les plus pauvres, et la taille moyenne des parcelles a diminué alors que le nombre de ménages paysans dotés de terres augmentait, les paysans pauvres et sans terre ayant bénéficié des redistributions. Il n’y avait pas de politique générale, ou de décision particulière en fait de taille des parcelles. Chaque village avait pris ses propres dispositions et il y avait de grandes variations tant au sein d’une région qu'entre les différentes régions.

En ce qui concerne l'industrie, l'un des premiers décrets majeurs, publié le 21 novembre 1917, concernait le « contrôle ouvrier ». Il donnait aux comités d'usines, qui avaient déjà acquis certains pouvoirs sous le gouvernement provisoire, une autorité supplémentaire. Ils pouvaient intervenir activement dans tous les aspects de la production et de la distribution, et avaient le droit de superviser la production, d'obtenir des données sur les coûts et d'établir des indicateurs de production. Les propriétaires devaient rendre disponibles tous les comptes et les documents administratifs. Le secret commercial était aboli. [1]

Les bolcheviques ne sont pas entrés dans la révolution avec un quelconque plan de nationalisation de toute l'industrie ou même des secteurs clés, à part les banques et les transports. Dans un article publié à la veille de la révolution et intitulé « Les bolcheviques garderont-ils le pouvoir ? » Lénine montrait clairement que la question cruciale était d'établir le pouvoir politique. La politique économique était subordonnée à cet objectif.

« Ce n'est pas, écrivait-il, dans la confiscation des biens des capitalistes que sera en effet le « noeud » de l'affaire, mais ce sera précisément dans le contrôle national, universel, exercé par les ouvriers sur les capitalistes et sur leurs partisans éventuels. La seule confiscation ne servira à rien, car elle ne comporte aucun élément d'organisation, rien qui contrôle la justesse de la répartition. Nous remplacerons facilement la confiscation par la levée d'un impôt équitable... » [2]

Le gouvernement révolutionnaire établit le Conseil supérieur de l'économie nationale le 15 décembre 1917 et définit sa tâche comme l'organisation de l'économie nationale et des finances publiques, travaillant en collaboration avec les autorités locales ainsi que les usines, les syndicats et les organisations de la classe ouvrière. Alors que la nationalisation commençait, ce n'était pas une priorité centrale. Souvent les nationalisations ayant lieu étaient dues à l’initiative d'organisations locales. De fait, en janvier 1918 et à nouveau en avril le Conseil supérieur déclara qu'aucune nationalisation ne devait intervenir sans son autorisation explicite, ajoutant à la seconde occasion que toute entreprise nationalisée sans son autorisation ne recevrait pas de financement.

En juin 1918, la situation changea dramatiquement. Il y eut alors une large vague d'expropriation du capital. Cette transformation n'avait pas pour origine un changement de la doctrine, mais de la situation extérieure. Le déclenchement de la guerre civile, provoqué dans une large mesure par la décision des puissances impérialistes d'intervenir et d’aboutir au renversement du gouvernement bolchevique, signifiait que la bourgeoisie et les détenteurs de capitaux qui auraient pu, dans d'autres circonstances, accepter de se soumettre au contrôle ouvrier, n'étaient plus prêts à le faire. Dès le premier jour après la conquête du pouvoir, le cabinet américain discutait de la situation en Russie et de comment il pourrait intervenir. En Angleterre, Churchill parlait de la nécessité d'étrangler le bébé bolchevique au berceau. Les Français, les plus gros créanciers du régime tsariste, étaient déterminés à renverser la situation, alors que la bourgeoisie allemande et le haut commandement militaire posaient leurs exigences pour l'appropriation de larges zones de la Russie et de ses ressources comme condition à la paix.

Ceci conduisit à une situation où, à l'intérieur de la Russie, la bourgeoisie refusait la perte du pouvoir... celle-ci n’était qu'un revers temporaire qui serait rapidement surmonté avec l'assistance d'amis à l'extérieur et des alliés. Ce fut l'impulsion politique du programme de nationalisation.

Comme Trotsky l'expliquait en 1920 :

« Lorsqu'on s'est emparé du pouvoir, il est impossible d'accepter, à son gré, certaines conséquences de cet acte et de rejeter les autres. Si la bourgeoisie capitaliste transforme consciemment et malignement la désorganisation de la production en un moyen de lutte politique pour récupérer le pouvoir d'Etat, le prolétariat doit s'engager dans la voie de la socialisation, sans se demander si cela lui est avantageux ou non à ce moment donné. Et lorsqu'il s'est chargé de la production, le prolétariat est contraint, sous la pression d'une nécessité de fer, d'apprendre par lui-même, par l'expérience, à accomplir cette tâche si difficile qui consiste à organiser l'économie socialiste. Lorsqu'il est à cheval, le cavalier est obligé de guider son cheval, sous peine de se casser le cou. » [3]

Deux années plus tard, dans son rapport au Quatrième Congrès de l'Internationale communiste, tenu en novembre 1922, Trotsky développait plus avant les raisons ayant conduit à la nationalisation de l'industrie. Dans une guerre civile, expliquait-il, des décisions doivent être prises qui du point de vue du développement économique sont complètement irrationnelles, mais qui sont politiquement nécessaires — comme de faire sauter des ponts.

Il serait parfaitement justifié pour un Etat ouvrier de réaliser l'expropriation de la bourgeoisie pourvu qu'il soit capable d'organiser le développement de l'économie sur de nouvelles fondations. Ce n'était cependant pas la situation en Russie en 1917-18. Les capacités organisationnelles de l'Etat ouvrier se situaient bien en deçà des tâches posées par une nationalisation totale. Mais la guerre civile faisait de la nationalisation une nécessité. Autrement dit, des mesures qui étaient irrationnelles d'un point de vue économique étaient politiquement nécessaires.

Et le facteur clé donnant lieu au développement de cette irrationalité était le caractère contradictoire de la révolution elle-même. La classe ouvrière était d'abord parvenue au pouvoir, non en Europe de l'Ouest mais en Russie. Si la révolution socialiste avait eu lieu dans le prolongement d'une victoire en Europe, alors les événements auraient pris une tournure très différente. La bourgeoisie russe n'aurait pas osé lever le petit doigt contre la révolution et il aurait été possible de procéder à la réorganisation de l'industrie dans une relative tranquillité.

Toutefois, la situation à laquelle faisaient face les bolcheviques était très différente. Dans des conditions où le Capital demeurait dominant dans le reste du monde, la bourgeoisie russe refusait de prendre la révolution au sérieux.

« Les premiers décrets du pouvoir révolutionnaire furent accueillis par des sarcasmes : on n’en tenait pas compte, on ne les appliquait pas. Il n’était pas jusqu’aux vendeurs de journaux — qui, pourtant, n’ont jamais brillé par la bravoure — qui ont refusé de prendre au sérieux les mesures révolutionnaires les plus importantes du gouvernement ouvrier. Il semblait à la bourgeoisie que tout cela n’était qu’une farce tragique, qu’un malentendu. Comment pouvait-on apprendre à la bourgeoisie et à ses laquais à respecter le nouveau pouvoir, sinon en lui enlevant sa propriété ? Il n’y avait pas d’autre moyen. Chaque fabrique, chaque banque, chaque bureau, chaque boutique, chaque cabinet de réception d’avocat était une forteresse dressée contre nous (…) Il nous fallait terrasser l’ennemi, lui enlever ses sources de ravitaillement sans nous inquiéter si notre organisation économique pouvait emboîter le pas. » [4]

Les expropriations entreprises en 1918 étaient du point de vue économique « irrationnelles ». Mais cela sert uniquement à démontrer que le monde n’est pas gouverné par la rationalité économique — si c’était le cas, la bourgeoisie aurait cédé sa place depuis longtemps — mais que la révolution socialiste est nécessaire de façon à ce que la raison puisse être introduite dans la régulation de la vie sociale et économique.

La tâche économique impérative à laquelle devait faire face le gouvernement révolutionnaire en 1918 était le ravitaillement de l’Armée rouge maintenant engagée dans une guerre civile à la vie et à la mort, à la fois contre les anciennes classes dirigeantes de Russie et contre la bourgeoisie impérialiste des Etats-Unis et d’Europe… et même de forces interventionnistes situées aussi loin que l’Australie. Cela constitua la base de ce qui est entré dans l’histoire sous le nom de communisme de guerre.

Le fondement central du communisme de guerre fut la réquisition des surplus de grain des paysans pour fournir l’Armée rouge et nourrir les villes. La politique industrielle impliquait des échanges entre entreprises d’Etat de plus en plus souvent sans intervention de la monnaie, qui perdait progressivement sa valeur. Selon une résolution du second congrès des Conseils économiques de toutes les Russies, les entreprises d’Etat devaient livrer leurs produits aux autres entreprises d’Etat sans paiement et les chemins de fer et la flotte marchande devaient transporter gratuitement les produits de toutes les entreprises d’Etat. Le but de cette proposition, déclarait la résolution, était d’« aboutir à l’élimination finale de toute influence de l’argent sur les relations des unités économiques. » [5]

L’argent avait perdu sa fonction à l’intérieur du secteur de l’économie d’Etat et ne jouait quasiment plus aucun rôle. La monnaie était tellement dévaluée que l’historien économique de la Russie soviétique, Alec Nove, se souvient qu’enfant, il avait tendu un billet d’une valeur nominale considérable à un mendiant pour se voir répondre qu’il était sans valeur. Tandis que la monnaie perdait toute sa valeur, le commerce privé était déclaré illégal et la nationalisation fut étendue à pratiquement toutes les entreprises, avec la croyance qu’on était en train d’établir une économie socialiste. Bien entendu, pour autant que le « communisme », basé sur l’égalité, était établi, c’était un communisme de la pauvreté. Néanmoins, les mesures du communisme de guerre étaient considérées comme étant la première pierre d’un système socialiste.

Considérées du point de vue de la Russie appauvrie, de telles conceptions étaient totalement irrationnelles. Comment alors ont-elles pu surgir ? La réponse tient dans le fait qu’elles ont été développées sur la base de la perspective qui avait animée la révolution dès l’origine — que la prise du pouvoir en Russie n’était que le prélude immédiat à la révolution socialiste européenne.

Comme devait l’expliquer plus tard Trotsky, bien que le communisme de guerre ait été imposé à l’Etat ouvrier, il y avait certaines attentes qu’il pourrait conduire au socialisme sans aucun tournant économique majeur. Ceci était fondé sur la croyance que le développement révolutionnaire en Europe de l’Ouest se produirait plus rapidement que ce ne fut le cas.

« À plus forte raison pouvions-nous supposer alors que, si le prolétariat s’emparait du pouvoir en 1919, il prendrait à sa remorque notre pays arriéré au point de vue économique et culturel, nous aiderait avec sa technique et son organisation et nous permettrait ainsi d’arriver en corrigeant et en modifiant les méthodes de notre communisme de guerre, à l’économie véritablement socialiste. Oui, nous espérions qu’il en serait ainsi. Notre politique ne s’est jamais basée sur l’atténuation des possibilités et des perspectives révolutionnaires. Au contraire, en tant que force révolutionnaire vive, nous avons toujours cherché à élargir ces possibilités, à les épuiser complètement. » [6]

Tout en maintenant la perspective qu’une révolution européenne puisse survenir assez rapidement, Trotsky, en même temps, n’entretenait aucun espoir quant à une quelconque assistance de l’Ouest pour alléger les charges qui écrasaient l’Etat ouvrier, soit sous forme de concessions — l’établissement de projets d’investissements sous propriété étrangère en Russie soviétique — soit sous forme de prêts. Après tout, en tant que chef de l’Armée rouge, Trotsky était engagé dans la lutte au jour le jour pour repousser la contre-révolution soutenue par l’impérialisme.

La prise en compte de ces problèmes aide à démasquer les pures falsifications proposées par Geoffrey Swain et les obscurités dans les analyses de l’historien Richard Day sur lequel Swain tente de s’appuyer.

A la première page de son livre, Swain écrit : « Richard Day, écrivant il y a plus de 30 ans, soutenait de façon convaincante que Trotsky, loin d’être un internationaliste, croyait fermement à la possibilité du socialisme dans un seul pays. » [7]

Tout d’abord, ceci est une complète falsification de ce que Day écrivait vraiment. « La question opératoire pour Trotsky, écrivait-il, n’était pas de savoir si la Russie pouvait construire le socialisme avant la révolution internationale, mais de comment élaborer une planification stratégique optimale, prenant en compte la division internationale du travail actuelle et future. » [8]

Selon Day, durant la période du communisme de guerre, deux tendances émergèrent au sein du parti bolchevique, l’une « isolationniste », l’autre « intégrationniste ». Les isolationnistes tendaient à considérer la Russie soviétique comme en exil de l’économie mondiale, tandis que les intégrationnistes maintenaient que la Russie devait reprendre sa place dans les affaires internationales. Si la position de Trotsky avait été en accord avec l’interprétation que l’on fait de la perspective de la révolution permanente, continuait-il, alors Trotsky se serait retrouvé dans la catégorie intégrationniste.

« Pour bénéficier d’une meilleure alternative, il aurait souscrit à la conception largement répandue que tous les moyens possibles devaient être employés pour demander une aide économique de l’étranger, y compris à la fois par la restauration du commerce international et même des investissements étrangers provenant de l’Europe capitaliste. Mais il est établi qu’en fait, il apparut comme le théoricien central de l’isolationnisme économique. » [9]

Mais contrairement à ce que croit Day, il n’y avait rien de contradictoire dans la position de Trotsky. Il insistait pour dire qu’aucune confiance ne pouvait être placée dans une assistance économique de l’Ouest et que, du fait de la situation économique fragilisée de la Russie soviétique, les puissances impérialistes chercheraient à utiliser n’importe quelles concessions économiques comme un moyen de miner l’Etat ouvrier, tout comme elles cherchaient à le faire par des moyens militaires.

Au début de 1920, lorsque le blocus économique des alliés sur la Russie fut levé, Lénine entretint des espoirs qu’une assistance économique pourrait suivre prochainement. Trotsky soutint un point de vue différent. En févier 1920, il notait que si des relations économiques avec l’Europe étaient rétablies dans des conditions de reprise économique, cela pourrait être bénéfique pour la construction socialiste. Mais il y avait aussi une autre possibilité, plus probable celle-ci :

« Compte tenu de la continuation de la détérioration économique, les termes nous serons dictés par les marchands mondiaux qui ont des réserves de denrées à leur disposition. D’une façon ou d’une autre, ils nous réduiront à la position d’un pays colonial asservi. » [10]

Comme Richard Day le notait dans un article ultérieur sur les politiques économiques de l’Opposition de gauche, Trotsky avait été « réticent pour restaurer le contact avec l’Europe avant que le rétablissement propre de la Russie fut en marche, craignant que des termes défavorables soient dictés et que les bolcheviques ne soient forcés à reconnaître les dettes tsaristes en échange “d’une livre de thé et d’une boite de lait en poudre”. » [11]

La conviction de Trotsky que les concessions et les prêts seraient extrêmement limités et liés à des conditions visant à affaiblir l’Etat ouvrier, se vérifia. A la conférence de Gênes d’Avril 1922, convoquée par Lloyd George pour tenter une réorganisation économique de l’Europe sous tutelle britannique, les exigences des puissances impérialistes pour la dénationalisation et le paiement des dettes tsaristes furent si sévères que, avant même le début de la conférence, Lénine insista qu’il était temps de mettre le holà.

En dépit des espoirs des bolcheviques à propos des chances d’un développement accéléré de la révolution socialiste en Europe de l’Ouest, le programme du communisme de guerre était voué à l’échec. Le problème de base était que si le programme de réquisition des grains pouvait, du moins pour un temps, assurer l’approvisionnement de l’Armée rouge, il ne pouvait pas assurer l’approvisionnement des villes en produits agricoles, sans lequel il n’était pas possible de poursuivre l’industrialisation. Les paysans avaient rejoint les bolcheviques au cours de la guerre civile, comprenant par une amère expérience qu’ils étaient les seuls à pouvoir empêcher le retour des propriétaires terriens. Mais le soutien aux politiques économiques du nouveau régime était une autre affaire. L’attitude des paysans était résumée dans la formule selon laquelle tout en soutenant les bolcheviques, ils s’opposaient aux communistes.

A la fin de 1919, il était clair que, même si la politique en place pouvait continuer pour un temps, la société allait, dans le long terme, faire face à un effondrement, à moins que l’on ne procédât à une réorientation radicale.

Le premier mouvement dans cette direction vint de Trotsky au début de 1920. Sur la base d’observations qu'il avait faites alors qu'il séjournait dans l'Oural, il avança la proposition de mettre fin au programme de réquisition des grains et de le remplacer par un impôt en nature. Selon cette proposition, le paysan, tout en ayant à fournir du grain à l'Etat, aurait été en mesure d'améliorer son sort individuel. En février 1920, il soumit sa proposition au Comité central.

« La politique actuelle de réquisition égalisatrice d'après les normes d'approvisionnement, de responsabilité mutuelle à la livraison et de répartition égalisatrice des produits de l'industrie mène à une réduction de l'agriculture, à une pulvérisation du prolétariat industriel et menace de briser définitivement la vie économique du pays », écrivait-il.

« Les ressources de l'approvisionnement peuvent bientôt s'épuiser ; c'est une menace contre laquelle ne peut agir aucun appareil de réquisition, même perfectionné. On peut combattre de telles tendances de dégradation économique par les méthodes suivantes :
1° En remplaçant le prélèvement fait sur les excédents par une certaine défalcation (%) — quelque chose comme un impôt progressif sur le revenu prélevé en nature— et en calculant ainsi que la culture la plus étendue ou la mieux menée présentent quand même un avantage ;
2° En établissant une plus exacte correspondance entre les produits industriels fournis aux paysans et la quantité de céréales versées par eux, non seulement par cantons et bourgs, mais même par ménages. » [12]

Lénine, toutefois, s'opposa à la proposition et elle fut défaite par 11 votes contre 4 au comité central. Le neuvième congrès du parti se tint en mars 1920. Trotsky ne soumit pas la proposition à cette occasion, mais en collaboration avec Lénine avança des mesures pour une application encore plus rigoureuse des politiques du communisme de guerre.

L’un des problèmes centraux auxquels devait faire face le gouvernement révolutionnaire était l’arrêt et l’effondrement de l’industrie. Il était nécessaire de commencer la tâche de rassembler physiquement la classe ouvrière de façon à ranimer la production. Certains ouvriers avaient fui à la campagne, d’autres s’adonnaient au marché noir, d’autres encore étaient simplement occupés à se procurer de la nourriture. C’était dans ce contexte que Trotsky développa l’idée de la militarisation du travail. La révolution avait envoyé des centaines de milliers de personnes mourir sur le champ de bataille, par des méthodes coercitives. Pourquoi de telles méthodes ne seraient-elles pas utilisées sur le non moins important front économique ? En fait, si la bataille pour ranimer l’économie n’était pas gagnée, alors tous les sacrifices consentis sur le front militaire l’auraient été en vain.

Au début des années 1920, alors que la guerre civile approchait de sa conclusion, Trotsky avait commencé à déployer des unités militaires pour réaliser des travaux civils. Quel intérêt y avait-il à démobiliser des troupes dans des conditions où il n’y avait pas d’industrie pour les employer ? Il était autrement utile de les déployer pour des travaux économiques indispensables plutôt que de simplement les voir se disperser dans une économie chaotique.

« Si nous parlons sérieusement de l'économie planifiée », écrivait-il au neuvième congrès, « qui doit acquérir son unité d’intention à partir du centre, lorsque les forces du travail sont allouées en conformité avec le plan économique au stade déterminé du développement, les masses travailleuses ne peuvent plus errer à travers toute la Russie. Elles doivent être placées ici et là, convoquées à ce jour déterminé, commandées tout comme des soldats... Sans cela, dans des conditions de ruine et de famine, nous ne pouvons parler sérieusement d'une quelconque industrie sur de nouvelles bases. » [13]

Lénine proposait des mesures tout aussi énergiques. Il soutint le passage d'une résolution, avancée par Trotsky, qui appelait au travail obligatoire et à des mesures disciplinaires « dont la sévérité doit correspondre au caractère tragique de notre situation économique ». [14]

Il dénonçait le système collégial dans la direction des usines, où les syndicats avaient une représentation dans la direction de l'usine, comme « utopique », « impraticable » et « nuisible ». Une résolution qu'il introduisit au congrès soulignait que les syndicats devaient avoir la responsabilité d'expliquer aux sections les plus larges de la classe ouvrière la nécessité de reconstruire la totalité de l'administration industrielle avec « une limitation au maximum de la collégialité administrative et l'introduction graduelle de la direction individuelle dans les unités directement engagées dans la production. » [15]

Au milieu de 1920, le gouvernement fit face à une crise qui, s'il ne l'avait pas surmonté, aurait bien pu conduire à l'effondrement de l'Etat ouvrier. Les ingénieurs avaient prévu une date, dans quelques mois seulement, à partir de laquelle plus une seule voie de chemin de fer ne serait en état de marche. Le système arrivait rapidement à un point de blocage total. Trotsky fut appelé à la rescousse, malgré ses protestations qu'il ne connaissait rien aux transports par chemin de fer.

Par l'intermédiaire de ce qui devint le fameux ordre 1042, Trotsky plaça les chemins de fer et les cheminots sous la loi martiale et assura la remise en état des chemins de fer avant la date limite prévue. Cette expérience conduisit à sa proposition d'une « remise en ordre » des syndicats, ce qui provoqua ce qu'on appela la controverse sur les syndicats de la fin de 1920.

Compte tenu des controverses ultérieures sur les appels de Trotsky à une « militarisation du travail », il est nécessaire de souligner que ses propositions étaient fondées sur le programme du communisme de guerre. Il expliqua plus tard la logique de ce programme de la façon suivante :

« Dans le système du communisme de guerre, où toutes les ressources, du moins en principe, étaient nationalisées et distribuées d'après les indications de l'Etat, je n'apercevais pas de place pour un rôle indépendant des syndicats. Si l'industrie s'appuie sur l'assurance donnée par l'Etat aux ouvriers qu'ils obtiendront les produits indispensables, les syndicats doivent être inclus dans le système étatiste qui préside à l'industrie et à la répartition des produits. Là était le fond de la question de l'étatisation des syndicats qui procédait nécessairement du système du communisme de guerre et qui, dans ce sens, était défendue par moi. » [16]

La conclusion de la guerre civile à la fin de 1920 trouva l'économie russe dans un état désastreux après sept ans qui avaient vu la guerre, la révolution, la contre-révolution, la guerre civile et l'intervention militaire impérialiste. Le revenu national était de moins du tiers du niveau de 1913. L'industrie produisait moins d’un cinquième de sa production d'avant-guerre, les mines de charbon un dixième, les fonderies un quarantième. La force de travail industrielle, qui avait atteint environ 3 millions avant-guerre, avait diminuée de moitié de et beaucoup n'étaient pas employés de façon productive. Les chemins de fer, en dépit du succès des mesures d'urgence prises par Trotsky, étaient dans un état chaotique. Moscou n'avait que la moitié de sa population d’avant-guerre et Petrograd seulement un tiers. La situation était si désespérée que le cannibalisme avait fait son apparition dans certaines parties du pays.

Ce furent les conditions économiques qui conduisirent à des révoltes paysannes à la fin de la guerre civile culminant dans la rébellion de Kronstadt en février 1921 durant le 10e congrès du Parti communiste.

La proposition que Trotsky avait d'abord faite un an plus tôt, que la réquisition du grain soit remplacée par une taxe en nature était maintenant mise en avant sous la forme de la NEP. Au début les mesures furent limitées... Lénine envisagea même que l'échange puisse intervenir sur la base d'une sorte de troc. Mais une fois que le système du commerce eût été établi, il se développa rapidement conformément à sa logique propre et inexorable. En octobre 1921, Lénine déclara que la retraite n'avait pas été suffisante et qu'une retraite supplémentaire était nécessaire. Il fallait rétablir le système monétaire. « Rien ne résultait de l'échange de denrées [en nature] ; le marché privé se révéla trop fort pour nous ; et à la place de l'échange de denrées, nous eûmes les formes usuelles de l'achat et de la vente, le commerce. » [17]

Le tournant vers la NEP fut conditionné à la fois par les conditions en Russie et par un changement dans la situation internationale. Il était clair au début de 1921 que le bouillonnement révolutionnaire des années d'après-guerre était passé — les trahisons de la social-démocratie avaient assuré que la bourgeoisie puisse rester en selle. Comme Trotsky l’expliqua lors du troisième congrès [de l'Internationale communiste, ndt], contre les « gauches » dans le parti allemand comme dans le parti russe, bien que le capitalisme n'ait pas réussi à établir un nouvel équilibre tel qu'il existait avant dans la période d'avant-guerre, il était néanmoins parvenu à une certaine stabilisation. Contre la théorie « gauchiste » de l'offensive continue, il était nécessaire de se préparer à un développement plus prolongé, dans lequel la tâche du parti n'était pas la lutte immédiate pour le pouvoir, mais le développement de tactiques pour gagner les masses en les détachant de la social-démocratie. En conséquence, la NEP en Russie était une manœuvre, une adaptation à cette nouvelle situation.

Tandis que le tournant vers la NEP était adopté sans opposition, des attitudes contradictoires envers elle devaient naître presque dès l'origine. Il y avait ceux pour lesquels la NEP était une retraite — nécessaire, mais une retraite tout de même. Pour ces forces, dont Trotsky faisait partie, l'introduction de la NEP et le tournant vers le marché ne supprimaient pas les questions de planification qui avaient surgi lors de la période du communisme de guerre.

Dès le mois de mai 1921, seulement deux mois après l'adoption de la NEP, Trotsky écrivit à Lénine à propos de l'importance d'une reconstruction équilibrée. « Malheureusement, notre travail continue à se faire sans plan, et sans qu'ait été comprise la nécessité d'un plan. Le Gosplan représente une négation plus ou moins délibérée de la nécessité d'élaborer un plan économique solide et pratique pour le futur immédiat. » [18]

Il n'y eut pas de réponse du Politburo où Lénine s'opposait à la théorie de Trotsky. Il n'était pas opposé à la planification à long terme en tant que telle, mais considérait qu'elle était prématurée et constituait de ce fait une sorte « d'utopie bureaucratique » dans un pays de 20 millions de fermes éparpillées, dont l'industrie était désintégrée et où les formes du commerce privé étaient primitives.

En même temps, un autre courant fit rapidement son apparition. Insistant sur le fait que l'ensemble de la politique du communisme de guerre était fausse, il était de ce fait assez trompeur de caractériser la NEP comme une retraite. C'était la politique qui aurait été adoptée, si la guerre civile n’était pas intervenue.

A la suite des expériences du communisme de guerre, il y eut une réaction à l'encontre des mesures d'interventions gouvernementales, sans parler de la planification et à l'égard des politiques qui pouvaient être considérées comme affectant négativement la paysannerie. Tout devait être fait pour maintenir la smychka — le lien ou l'alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie sans laquelle l'Etat ouvrier serait mis en grave danger.

Ces tendances, qui insistaient sur le fait que le communisme de guerre avait montré qu'il était nécessaire de développer les méthodes du marché, trouvèrent des porte-parole en Sokolnikov, qui dirigeait la Commission des finances et en Rykov, le président du Conseil économique.

En discutant ces questions, il est nécessaire d'insister dès le début sur le fait que les complexités de la situation signifiaient qu'il n'y avait pas de réponses aisées et toutes faites. La réponse à la myriade de problèmes qui assaillaient le gouvernement révolutionnaire ne pouvait être trouvée en adoptant le mot d’ordre approprié, mais seulement par une analyse approfondie de la situation.

(Il faudrait garder ce point à l'esprit pour la discussion ultérieure de la question du « socialisme dans un seul pays » lorsque nous chercherons à découvrir comment il se fait que Trotsky n'ait pas rejoint aussitôt Zinoviev et Kamenev à partir du moment où ils entrèrent en conflit avec Staline sur cette question en 1925.)

Considérons un moment la question des approvisionnements en grains. Pour que l'industrie puisse se développer, il était essentiel qu’on augmente l'approvisionnement en grain des villes. Mais un meilleur approvisionnement en grain viendrait du développement de fermes paysannes plus grandes et plus efficientes. Ces fermes pourraient acquérir plus de terrain, constituer des stocks plus importants, et engager plus de main-d'œuvre. Et la politique de la NEP et sa dépendance à l'égard du marché encourageaient un tel processus. Mais en faisant cela, elle donnait inévitablement lieu à une différenciation de classe dans les campagnes. L'opération du marché pour amener un approvisionnement accru de grain, si nécessaire au développement de l'industrie dans les villes, entraînerait aussi l'émergence de paysans plus riches, les Koulaks, et le danger d'une opposition politique à l'Etat ouvrier.

Toutes les tendances dans le parti étaient d'accord, au moins en principe, sur la nécessité de l'industrialisation. Mais la question était de savoir comment elle devait être entreprise. Le raisonnement économique de l'aile droite était qu'elle devait provenir de l'augmentation de la demande paysanne, qui financerait l'expansion de l'industrie. Il en découlait que pour parvenir à stimuler la production paysanne, et par-dessus tout, les ventes sur le marché, il fallait qu'il y ait une devise stable. Si la valeur de la monnaie se dévaluait par l'inflation, le paysan aurait tendance à conserver son surplus ou à l'utiliser pour d'autres choses, comme fabriquer de l'alcool, pour la fourniture de prêts à d'autres paysans ou la nourriture du bétail. Mais une devise stable signifiait que les subventions et les crédits étatiques aux sections non profitables de l'industrie devaient cesser étant donné qu'elles constituaient l'une des causes majeures de l'inflation et de l'érosion de la valeur de la monnaie. Un crédit resserré, argumentait Sokolnikov, était nécessaire pour assurer la stabilisation monétaire. Il fallait amener l'industrie à se financer elle-même.

Ces positions entraient en conflit avec les vues de Trotsky qui avec d'autres, tel que Preobrazhensky, insistait sur la nécessité de commencer le développement planifié de l'industrie avec la mise à disposition de crédit étatique.

L'agenda pro-marché de droite fit son chemin tout au long de 1922 culminant dans la proposition de mettre fin au monopole du commerce extérieur. La stabilisation monétaire requérait une balance commerciale favorable et si l’avantage des prix signifiait l'importation de biens de consommation, alors il fallait la mettre en œuvre. Sokolnikov, avec le soutien de Boukharine et de Staline, s'assura du passage d'une résolution au Comité central contre le monopole du commerce extérieur.

La décision du Comité central, prise en l'absence à la fois de Lénine et de Trotsky, n'allait pas jusqu'à autoriser le commerce privé dans les échanges internationaux, mais il assouplissait le contrôle central sur les agences commerciales soviétiques et ouvrait la porte à l'abandon de la politique que Trotsky avait appelé le « protectionnisme socialiste ».

Lénine protesta contre ce projet après en avoir été informé et fit appel à Trotsky pour défendre leur vue commune à propos de la nécessité de préserver et de renforcer le monopole du commerce extérieur. Trotsky approuva Lénine, mais souligna que le mouvement d'opposition au monopole du commerce extérieur était une conséquence de la tendance à la soumission aux forces du marché. C'était précisément pour contrer la pression du marché que la planification sous la direction du Gosplan devait être entreprise. Lui et Lénine tombèrent d'accord que s'ils n'étaient pas en mesure de faire annuler la décision du Comité central, ils s'y opposeraient publiquement.

En l'occurrence, cela ne fut pas nécessaire, étant donné que Trotsky fut en mesure de faire annuler la décision lorsqu'elle fut examinée à nouveau dans la deuxième moitié de décembre.

Le mouvement d'opposition au monopole commercial et ses implications pour les politiques du gouvernement semble avoir eu un impact majeur sur les conceptions de Lénine. Le 27 décembre 1922, il écrivit au Politburo, proposant un tournant significatif sur la question de la planification et du Gosplan.

Mis en place dans les derniers jours du communisme de guerre, le Gosplan avait été largement mis sur la touche durant la mise en place et l'expansion de la NEP. Ses responsabilités ne s'étendaient pas à la planification économique sur une grande échelle, mais étaient limitées à donner des avis en matière administrative aux différentes industries.

La lettre de Lénine au Politburo proposait un tournant résolu et indiquait le retrait de son soutien à ceux qui, dans la direction du parti, s'étaient opposés à Trotsky sur la nécessité d'élargir le rôle du Gosplan.

« Cette idée [concernant les prérogatives du Gosplan] a été lancée depuis longtemps, je crois, par le camarade Trotsky », écrivait-il. « Je m'y étais opposé... mais après un examen attentif, je constate que dans le fond, il y a là une idée juste : le Gosplan se situe un peu à l'écart de nos institutions législatives, bien que... il dispose en fait du maximum d'éléments pour bien juger les choses [économiques]... En cela, je pense que nous pouvons et que nous devons faire un bout de chemin pour rejoindre le camarade Trotsky... » [19]

Au début de 1923 les premiers signes d'une crise de la NEP étaient clairement apparents. Alors que la récolte de 1922 avait été bonne, les problèmes se développaient dans l'économie prise dans sa totalité. Le symptôme le plus évident de ces déséquilibres était la divergence croissante entre les prix agricoles et les prix industriels. La NEP n'avait pas aidé au développement de l'industrie dans les villes dont dépendait l'avancement de toute économie. Plutôt, elle avait tendu à stimuler des industries locales primitives et arriérées. L'industrie lourde n'avait enregistré aucune amélioration significative.

Selon le récit de l'historien E.H. Carr, la situation dans le commerce et la distribution n'était « pas moins inquiétante ». « En premier lieu, la NEP avait ramené à la surface la masse des commerçants privés qui avaient vécu dans l'illégalité, dans la pénombre du communisme de guerre et avait encouragé l'apparition de beaucoup d'autres, de façon que la plus grande partie du commerce de détail passait maintenant par des commerçants privés, des nepmen plus ou moins importants dont l'énergie et l'ingéniosité, dans des conditions de libre concurrence, ont poussé les institutions du commerce d'Etat et les coopératives dans une large mesure hors du secteur. Les statistiques établies au début de 1924 montraient que 83,4 % du commerce de détail était dans le secteur privé, laissant 10% du secteur aux coopératives et seulement 6,6 % aux organes de l'Etat et aux institutions. » [20]

Même si sa défense d'une planification cohérente et d’un développement de l'industrie avait obtenu le soutien de Lénine, les propositions de Trotsky rencontrèrent une opposition accrue de l'intérieur du Politburo qui refusa de publier l'article de Lénine sur l'augmentation des pouvoirs du Gosplan. La majorité du Politburo ne pouvait cependant pas, à ce stade, montrer ouvertement son opposition à Trotsky, elle donna donc son accord pour qu'il puisse donner le rapport sur l'industrie au 12e et prochain congrès du Parti communiste.

Les Thèses sur l'Industrie qu'il prépara pour ce congrès faisaient ressortir l'importance politique de l'industrialisation dans la création d'une fondation inébranlable pour l'Etat ouvrier. Il fallait créer une juste relation entre le marché et la planification qui assurât que les dangers du communisme de guerre soient évités tout en instituant un contrôle nécessaire sur le marché. L'activité étatique prise comme un tout devait « placer son intérêt prioritaire sur le développement planifié de l'industrie étatique. » Dans son rapport, Trotsky appelait à une « offensive économique plus harmonieuse et plus concentrée. » [21]

La fonction de la planification, insistait-il, était, dans sa finalité, de prendre le dessus sur la NEP, qui avait été établie pour une longue durée, mais pas pour toujours.

« En fin de compte nous étendrons le principe de la planification au marché tout entier, et ainsi nous l'avalerons et l'éliminerons. En d'autres mots, nos succès sur la base de la Nouvelle Politique économique, conduisent automatiquement vers sa liquidation, à son remplacement par une politique économique plus moderne, qui sera une politique socialiste. » [22]

La résolution du 12e congrès fut, sur le papier, une victoire pour Trotsky. Mais le programme qu'il avança, dans lequel figurait une implication plus importante du Gosplan, resta, pour l'essentiel, lettre morte.

Le phénomène de la crise des ciseaux — le mouvement divergent entre les prix agricoles et industriels — retint l’attention générale. En mars 1923, Trotsky notait que les prix industriels s’établissaient à 140 pour cent de leur niveau de 1913 tandis que les prix agricoles étaient en dessous de 80 pour cent… et que la divergence s’accentuait.

Mais des conclusions très différentes étaient tirées à propos des politiques qui devaient être employées pour surmonter la crise.

Les avocats de l’industrialisation, Preobrazhensky en particulier, firent une analyse exhaustive de la crise. Elle était liée aux vastes changements amenés par la révolution et auxquels faisait face l’agriculture paysanne. Avant la révolution, la paysannerie avait été forcée de fournir une quantité considérable de grains en paiements au régime tsariste et à la noblesse, pour lesquels il n’y avait pas de contrepartie. Maintenant, les paysans disposaient d’un plus large surplus. Dans la mesure où il y avait une production industrielle insuffisante pour satisfaire cette demande supplémentaire, les prix tendaient à augmenter. La fermeture des ciseaux supposait de ce fait le développement de l’industrie et un accroissement de sa productivité de façon à augmenter la fourniture de biens industriels que les paysans avaient besoin d’acheter. C’est seulement de cette façon que le flux de biens vers les villes pouvait être maintenu à travers les mécanismes du marché et sans avoir à recourir aux méthodes coercitives qui avaient servi de base au communisme de guerre.

Cependant, tandis que la crise devenait plus sévère, la défense du marché par l’aile droite devint plus véhémente. Le moyen de faire baisser les prix, argumentaient-ils, était de diminuer la fourniture de crédits à l’industrie étatique, la forçant à baisser ses prix et à augmenter son autofinancement par la vente de ses stocks.

La situation se détériora rapidement et atteint son paroxysme à la fin de l’été alors que la disparité entre les prix agricoles et industriels augmentait de semaine en semaine. En octobre, les prix de détails des biens industriels s’établissaient à 187 pour cent de leur niveau d’avant-guerre et les prix agricoles à 58 pour cent. La récolte avait été bonne et des biens de consommation étaient produits. Le mécanisme qui permettait d’établir des conditions commerciales assurant le flux des biens entre la campagne et la ville et réciproquement s’était effondré.

Comme le note E.H. Carr : « Ce que la NEP avait créé n’était pas les tant ventés “liens” ou “alliances” entre le prolétariat et la paysannerie, mais une arène dans laquelle ces deux principaux éléments de l’économie soviétique luttaient l’un contre l’autre dans les conditions d’un marché concurrentiel, l’équilibre de la bataille oscillant brusquement d’abord d’un côté, puis de l’autre… » [23]

La position de la majorité était que tout devait être fait pour réduire la pression sur la paysannerie et que la pression devait être mise sur l’industrie pour réduire les prix. Des grèves ouvrières eurent lieu en août et en septembre et les crédits à l’industrie furent réduits pour tenter d’imposer une baisse des prix.

Le 8 octobre 1923, Trotsky initia une bataille contre la majorité du Comité central dans une lettre sur la crise économique et politique qui se développait. Intensément conscient que ses actes seraient interprétés comme un défi pour la direction du parti au moment ou Lénine était alité et paralysé, il fit clairement savoir que ses vues seraient seulement transmises à un « cercle très réduit de camarades ».

La réémergence de groupes fractionnels au sein du parti, déclara-t-il, était le résultat de deux causes, le régime incorrect et malsain au sein du parti et le mécontentement des ouvriers et des paysans à l’égard de la situation économique dont la cause ne résultait pas seulement de difficultés économiques objectives mais aussi de « flagrantes et graves erreurs de politique économique. »

La résolution du 12e congrès sur le Gosplan et le principe de la planification avait été repoussés à l’arrière-plan et les décisions sur les questions économiques étaient prises de plus en plus par le Politburo « sans préparation préliminaire, en dehors de leur séquence prévue ». L’industrie nationalisée n’avait pas été développée selon un plan d’ensemble, mais avait été sacrifiée à la politique financière.

Il n’y avait pas de mécanisme, dans le cadre des politiques du moment, pour une résolution rationnelle de la crise. « La création même d’un comité pour diminuer les prix est une indication particulièrement significative et accablante de la manière dont une politique qui ignore la signification de la régulation planifiée et opérationnelle est amenée par la force de ses propres et inévitables conséquences à des tentatives de contrôler autoritairement les prix à la manière du communisme de guerre » «écrivait Trotsky. [24]

La direction du Politburo ignora les avertissements sur le cours de la politique et soutint que Trotsky était motivé par la recherche du pouvoir personnel.

La majorité du Politburo déclara : « Nous considérons qu’il est nécessaire de dire franchement au parti qu’à la base du mécontentement du camarade Trotsky, de toutes ses attaques contre le Comité central qui perdurent depuis plusieurs années, de sa détermination à perturber le parti, il y a le fait que Trotsky veut que le Comité central l'installe… à la tête de notre vie industrielle… » [25]

Dans sa réponse, où il détaillait l’histoire passée de ses disputes avec la majorité, Trotsky insista de nouveau sur le fait que « l’une des causes les plus importantes de notre crise économique est l’absence d’une supervision régulatrice correcte et uniforme. » [26]

La Déclaration des 46, qui fut publiée immédiatement après la lettre de Trotsky, fit les mêmes critiques sur la politique économique.

« La désinvolture, l’absence de réflexion, le manque de systématisation dans les décisions du Comité central, qui empêche toute cohérence dans la sphère de l’économie, à conduit à ceci, qu’alors même que des succès importants sont obtenus dans l’industrie, l’agriculture, la finance et le transport, et qui le sont pour l’essentiel non pas grâce mais en dépit d’une direction insatisfaisante ou plutôt en l’absence de toute direction — nous faisons face à la perspective non seulement d’une cessation de ce succès, mais d’une sérieuse crise économique générale. » [27]

Alors que la direction du parti faisait certaines concessions à l’Opposition de gauche, celles-ci avaient un caractère purement verbal. L’Opposition fut condamnée à la 13e conférence du parti en janvier 1924 et défaite au 13e congrès du parti tenu en mai de la même année. En octobre, Trotsky publia ses Leçons d’Octobre, qui entraînèrent une féroce campagne contre lui, dans le cadre de laquelle Staline, pour la première fois, inaugura la théorie du socialisme dans un seul pays. A la suite de cela, Trotsky fut contraint de démissionner de son poste de commissaire à la guerre. En mai 1925, guéri d’une maladie, il reprit le travail au Comité des concessions où il se consacra de façon plus approfondie aux questions auxquelles faisait face l’économie soviétique et à ses relations avec le marché mondial.

Notes:

1. Alec Nove, An Economic History of the USSR, Penguin, 1990, p. 42.

2. Nove, p. 37. Traduction française reprise de « Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? », sur le site marxist.org :
http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/bol-pou/vil19171001-21.htm

3. Nove, p. 75. Traduction française reprise du Ch. 8 de Terrorisme et communisme, d'après le site marxist.org : http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/t_c/t_c_9.htm

4. Leon Trotsky, The First Five Years of the Comintern, Volume 2, New Park, 1974, p. 227.

Traduction française « Les Cinq premières années de l'I.C. », reprise du site trotsky-œuvre.org : http://www.trotsky-oeuvre.org/22/11/221114.html

5. Nove, p. 57.

6. Trotsky, The First Five Years of the Comintern, Volume 2, p. 230. Traduction française de « Les Cinq premières années de l'I.C. », reprise de http://www.trotsky-oeuvre.org/22/11/221114.html

7. Geoffrey Swain, Trotsky, Longman, 2006, p. 1.

8. Richard Day, Leon Trotsky and the Politics of Economic Isolation, Cambridge University Press, 2004, p.4.

9. Day, p. 5.

10. Day, p. 27.

11. Richard Day, “Trotsky and Preobrazhensky: The Troubled Unity of the Left Opposition,” in: Studies in Comparative Communism, 1977, p. 73.

12. Trotsky, My Life, Penguin, 1988, p. 482. « Ma vie », Traduction française reprise du site http://www.marxists.org : http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv40.htm" http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv40.htm

13. Robert Daniels, The Conscience of the Revolution, Harvard University Press, 1965, p.121 Traduction de l'anglais.
14. Isaac Deutscher, Trotsky, Volume 1, Oxford University Press, 1970, p. 499. Traduction de l'anglais.
15. Daniels, p. 124. Traduction de l'anglais.
16. Trotsky, My Life, pp. 482-83.
17. Day, “Trotsky and Preobrazhensky,” p. 65. Traduction de l'anglais.
18. Deutscher, Trotsky, vol. 2, p. 42. Traduction française 10-18, Trotsky vol. 3 p. 72
19. Deutscher, Trotsky, vol. 2, p. 68. Traduction française 10-18, Trotsky vol. 3 p. 105-106
20. E.H. Carr, The History of Soviet Russia, vol. 4, Penguin, 1969, p. 11. Traduction de l'anglais.
21. Daniels, pp. 202-203. Traduction de l'anglais.
22. Day, p. 82. Traduction de l'anglais.
23. Carr, p. 87. Traduction de l'anglais.
24. Carr, pp. 105-106. Traduction de l'anglais.
25. Daniels, p. 217. Traduction de l'anglais.
26. Carr, p. 106. Traduction de l'anglais.
27. Daniels, p. 218. Traduction de l'anglais.