La mort de Danton, au National Theatre de Londres

Par Ann Talbot
27 octobre 2010

Une critique de La mort de Danton de Georg Büchner dans une nouvelle version de Howard Brenton au National Theatre (Londres) sous la direction de Michael Grandage.

Toby Stephens dans le rôle de Georges DantonToby Stephens dans le rôle de Georges Danton. (Photo: Johan Persson )

La mort de Danton, pièce de théâtre très connue écrite par le dramaturge allemand, Georg Büchner, suit le conflit qui s’est déroulé entre mars et avril 1794, au sein de la « Montagne » - l’aile la plus révolutionnaire de la Convention nationale française.

Georges Danton était un des dirigeants de la Révolution française aux côtés de Maximilien Robespierre, mais il commença à avoir des doutes sur la Terreur qui avait envoyé des adversaires de la Révolution à la guillotine. Il fut arrêté, condamné et exécuté. Robespierre lui-même n’allait pas lui survivre longtemps. Il devait être guillotiné quelques mois plus tard, en Juillet (Thermidor, d’après le calendrier révolutionnaire). La pièce traite de la crise politique au sein du mouvement révolutionnaire qui conduisit au conflit à mort entre Danton et Robespierre, ainsi que du début de la réaction qui devait assez rapidement amener l’arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte.

Les événements et les personnages acteurs de cette lute ont été une source de fascination pour les écrivains, pour les historiens, et pour les révolutionnaires. La pièce de Buchner a été une des premières et tentatives littéraires, et l'une des plus brillantes à s’attaquer à cette question. Cette pièce fut écrite en 1835 en à peine 5 semaines, à l’époque où Buchner essayait de fuir les autorités de Hesse où il avait été mêlé à un mouvement révolutionnaire. Cette pièce fit tellement fait scandale au 19ème siècle qu’elle ne put être présentée au public qu’en 1902. Depuis lors, cette pièce est considérée comme un des principaux précurseurs de la littérature européenne moderne.  La pièce est sans doute plus connue en Allemagne qu’elle ne l’est sur la scène anglaise, mais c’est  vers cette pièce que les écrivains anglais sont sans cesse revenus. Trevor Griffiths a évoqué la dernière nuit de Danton dans Who shall be happy ? et on retrouve Danton dans sa pièce A New World lors d’une rencontre en prison avec Tom Paine,  comme dans la pièce de Büchner. La production du National Theatre est la deuxième version de la pièce écrite par Howard Brenton.

Elliott Levey et Toby StephensElliot Levey (à gauche) dans le rôle de Robespierre et Toby Stephens ( à droite) dans le rôle de Georges Danton. (Photo: Johan Persson)

Pourquoi cette pièce a-t-elle un tel pouvoir d'attraction? Une explication possible serait la diversité des thèmes abordés. Tous ces thèmes sont en rapport avec notre monde moderne.

La Mort de Danton soulève les questions de la nature de la révolution, les relations hommes – femmes, l’amitié, les classes sociales, le déterminisme, le matérialisme ainsi que le rôle du théâtre lui-même. On a l’impression que la pièce propose une source d’inspiration inépuisable. Le problème, c’est que si l’on accentue trop un seul des thèmes soulevés  par rapport aux  autres, alors le caractère tout entier de l’œuvre est complètement métamorphosé.

La production au National Theatre de La Mort de Danton par Michael Grandage, avec en vedette Toby Stephens dans le rôle du révolutionnaire George Danton est très réussie. Elle fait un excellent usage d’une décors sobre et élégant. La scène finale de l’exécution  est tout à fait puissante. La plupart des performances d’acteurs sont de premier choix. Les interprétations d’Ellio Levey (Robespierre), de Kirsti Bushell (Julie, la femme de Danton) et d’Eleanor Matsura (la prostituée, Marion) sont particulièrement fortes. Néanmoins, il manque quelque chose. De quoi s’agit-il réellement ? Pourquoi Robespierre essaie-t-il de tuer Danton ? Pourquoi Danton ne peut-il lui résister ? On pourrait presque dire qu’il s’agit d’un conflit personnel entre les deux hommes et que si Danton ne peut échapper à sa propre mort, cela est dû à sa propre léthargie psychologique que l’on ne peut expliquer.

Le problème immédiat c’est que Brenton a retiré deux petites scènes de la pièce originale. Ces deux  scènes sont des scènes de foule. Ce sont des scènes très courtes, au sein d’une pièce qui est elle-même très courte et il est difficile de comprendre pourquoi elles ont été mises de côté. La durée de la pièce ne rentre pas vraiment en jeu. La pièce ne gagne rien en précision sans ces scènes. En fait, la pièce perd quelque chose d’essentiel. Le fait de les avoir retirées a pour conséquence de créer un déséquilibre qui nuit à la pièce toute entière, parce que cette suppression nuit à un « personnage » qui joue un rôle vital dans le conflit entre Danton et Robespierre. Ce « personnage » n’est pas une personne unique, mais ce sont les nombreuses personnes uniques qui forment la foule, la masse de la population, les Sans-culottes, les pauvres qui doivent gagner leur vie en vendant leur travail et leurs corps dans les rues de Paris. Quand on retire cet élément de la pièce, il nous reste un drame largement personnel dans lequel deux personnes sont dressés l’une contre l’autre au sein d’un conflit dénué de toute base substantielle dans le cadre plus large des relations sociales.

Danton sans la foule n’est pas réellement Danton. Il n’est rien d’autre qu’un homme affaibli et fatigué qui ne daigne même pas prendre les mesures nécessaires pour se défendre. Ce sont ses relations avec les Sans-culottes qui ont amené Danton au premier plan de la Révolution. Il était le porte parole des Sans-culottes pour leur intérêt matériel à renverser l’ordre injuste qui existait en France sous l’Ancien régime afin de pouvoir construire une société plus juste. Robespierre fut en mesure de renverser cet Ancien régime parce qu’il reflétait encore les intérêts de cette classe sociale. Si on passe sous silence cette relation dans la pièce, alors Robespierre perd toute stature historique et il est réduit au rôle d’un homme dogmatique avec une obsession pointilleuse pour la moralité. Ni Danton, ni Robespierre ne sont vraiment eux-mêmes une fois que les scènes de foule sont retirées de la pièce.

De la même manière d’autres personnages et d’autres thèmes de la pièce  ont l’air d’être bien seuls sans les scènes de foules. On voit Marion, la prostituée, dans un monologue dans lequel elle explique son attitude envers la sexualité. Ceci est bizarrement hors contexte sans une des scènes supprimées où on voyait un mari et une femme se disputer au sujet de leur fille qui a été amenée à se prostituer pour faire vivre sa famille. Détaché de son contexte, le monologue de Marion semble clairement misogyne comme si Büchner voulait présenter les femmes comme des mercenaires calculatrices, dénuées de tout sentiment humain profond.

Ce que veut dire Büchner n’apparaît clairement que si  l’on place le discours de Marion à côté d’une des scènes omises dans laquelle un citoyen déclare, « Oui, un couteau mais pas pour la pauvre putain. Qu’est-ce qu'elle a fait, elle ? Rien. C’est sa faim qui fait le trottoir et qui mendie. Un couteau pour les gens qui se repaissent de la chair de nos femmes et de nos filles. »

Si l’on compare le monologue de Marion avec la scène omise, on s’aperçoit que Büchner dit que la qualité des relations personnelles, sexuelles est diminuée par une société dominée par les inégalités sociales et au sein de laquelle certaines personnes doivent se prostituer pour pouvoir survivre. L’absence d’émotion de Marion a une base sociale si les deux scènes sont présentes. Dans la pièce, l’absence d’intimité réelle dans les relations sexuelles privées est organiquement liée au caractère de relations publiques sociales.

Au 19ème siècle, La Mort de Danton avait offert une nouvelle façon de considérer les relations sexuelles et  les techniques dramatiques que Büchner utilisait pour exprimer ce point de vue étaient tout autant novatrices. Même au 20ème siècle, à la redécouverte de Büchner, on pouvait être choqué par son attitude clairvoyante et dénuée de sentiment envers la sexualité et sa dérive en partant de scènes intensément privées et intimes pour aller vers l'arène publique. Supprimer ces changements brusques de la pièce, c'est diminuer le caractère révolutionnaire de celle-ci, sans justification aucune, alors que le public moderne ne serait pas dérouté par une telle technique. La technique de Büchner a révolutionné son époque car elle s'apparentait à des techniques de cinéma et de télévision. Un réalisateur de cinéma et de télévision peut supprimer certaines scènes et s'attendre à ce que le public puisse comprendre ce qui se passe.

De tels changements rapides ne posent aucun problème à Howard Brenton dans son oeuvre pour la télévision Spooks. Le public du théâtre moderne est déjà familier avec ce vocabulaire dramatique.  Ce qu'il ne saisit pas, c'est l'approche par Büchner de l'impact des inégalités sociales flagrantes sur les relations sexuelles privées, que le public est prédisposé à comprendre, mais dans une terminologie sentimentale qui est rejetée par Büchner.  Le monologue de Marion garde tout son aspect choquant dans la production du National Theatre, mais ce monologue n'est rien de plus qu'un discours purement personnel quand on a supprimé les scènes de foule. Tout comme Danton et Robespierre elle a été retirée de son contexte par cette simple suppression de deux petites scènes. Les implications révolutionnaires de son discours sont perdues et les idées préconçues du public ne sont pas remises en question.

Le fait qu'une partie si réduite du texte puisse avoir un impact tellement capital  sur la pièce toute entière souligne bien la précision magistrale de la technique de Büchner. De formation, c'était un scientifique et un médecin. A sa mort, en 1837, il venait d'obtenir une chaire de professeur à l'Université de Zurich.  Il écrivit la pièce sur la table de dissection et cette pièce fait penser à une dissection au cours de laquelle chaque organe, chaque élément social nous est exposé d'une manière totalement objective. Büchner nous offre une autopsie de la Révolution Française réalisée à un moment où elle se trouve dans une impasse fatale. Il nous permet d'examiner les spécimens qu'il a méticuleusement préparés et nous fait tirer nos propres conclusions au lieu de nous rabattre les oreilles avec son message. C'est une technique dramatique très puissante quand aucun élément ne manque. Les deux scènes omises, même si elles sont très petites, sont essentielles à la pièce.

La méthode dramatique de Büchner était liée à sa forme de matérialisme, qui était intensément biologique. Il avait tendance à regarder la société comme un organisme dont chaque élément était relié de façon organique à un autre élément. Par conséquent les processus sociaux et les actions des individus étaient largement prédéterminés. Qu'elle soit sociale ou individuelle, la conscience jouait un rôle auxiliaire aux yeux de Büchner. Dans ce sens, son matérialisme est pré-marxiste. Dans le domaine de la philosophie, c'est une faiblesse, mais dans le domaine du théâtre ce n'est pas le cas, tout particulièrement quand on pense à la Révolution française dont les acteurs n'avaient eux-mêmes qu'une compréhension très limitée du rôle de la conscience. Mais la forme de déterminisme de Büchner a toujours fourni une occasion de présenter La Mort de Danton comme une pièce par essence contre-révolutionnaire.

Dans l'ensemble, Danton approche de sa mort de façon fataliste, et les éclairs de résistance qu'il exprime se révèlent vains. Certains critiques ont présenté Danton comme un autoportrait de Büchner et ils ont suggéré que Büchner avait peut-être perdu toute illusion sur la révolution au moment où il écrivait la pièce. On cite souvent comme exemple de ce pessimisme une lettre écrite à cette époque à sa fiancée Mina Jæger. Mais, à l'époque où il écrivait La Mort de Danton, Büchner était engagé dans des activités révolutionnaires intenses. Il est difficile de faire cadrer le portrait d'un homme désabusé  avec l'homme qui faisait tout pour faire évader ses camarades de prison tout en créant une maison d'édition visant à diffuser un message d'égalité sociale dans l'Allemagne semi-féodale. Et pourtant telle est l'interprétation que Brenton et Grandage offrent à leurs spectateurs du National Theatre. Selon cette version de la pièce, toute révolution se termine automatiquement en futilité parmi des combats de clans et des bains de sang insensés. La suppression des deux scènes de foule fixe une fois pour toutes cette interprétation.

Cette interprétation en dit plus long sur l'aspect actuel du monde intellectuel et sur l'écrivain Brenton, qui était autrefois de gauche, que sur Büchner. A la lumière de la dissolution de l' Union soviétique et du déclin de l'activité syndicale en Occident, il est devenu extrêmement difficile pour les écrivains de concevoir une révolution qui s'exprime autrement qu'en termes de catastrophe. On trouve un contraste très fort entre l'incursion de Brenton dans le 18ème siècle et le livre de Trevor Griffiths , A New World : A life of Tom Paine. Les Révolutions américaine et française fournissent à Griffiths un contexte dans lequel la révolution peut encore être réinventée de façon créative et un rapport établi avec les problèmes de classes contemporains. Mais aux yeux de Brenton, la Révolution française ne lui offre qu'une confirmation de plus de l'impossibilité de l'ensemble du projet révolutionnaire, que ce soit au  18ème ou au 21ème siècle.

(Article original publié le 2 septembre)