Entretien avec Joseph McBride, historien du cinéma et auteur de Steven Spielberg : A Biography

Par David Walsh
15 juin 2011

La première partie | Deuxième partie

Steven Spielberg : A Biography, deuxième édition, par Joseph McBride, première édition 1997, University Press of Mississippi, deuxième édition 2011

Je me suis récemment entretenu avec l'historien du cinéma Joseph McBride à propos de la deuxième édition de sa très importante étude et biographie du réalisateur américain Steven Spielberg, publiée par University Press of Mississippi.

Steven Spielberg

Spielberg est l'un des plus éminents artisans du cinéma américains des dernières décennies, ayant réalisé certains des plus grands succès commerciaux de l'histoire du cinéma — Jaws, Close Encounters of the Third Kind, Raiders of the Lost Ark, E.T.: The Extra-Terrestrial, Jurassic Park et d'autres — ainsi que des films reconnus davantage pour leur mérite artistique et leur perspicacité sociale dont The Sugarland Express, Empire of the Sun, Schindler’s List, Minority Report, Catch Me If You Can et Munich. The Color Purple et Amistad, bien qu'ayant d'importantes faiblesses étaient, à mon avis, des projets avec de l'ambition.

Spielberg est un personnage complexe dont la carrière reflète certaines des intenses contradictions de la société et de la vie culturelle américaines dans la récente période. D'une part, Spielberg est clairement un réalisateur véritablement talentueux, et humain, qui possède un savoir technique et une intuition remarquables pour ce moyen d'expression et ses vastes possibilités. Mais d'un autre côté, son travail a été nettement affaibli par l'atmosphère généralement non favorable dans laquelle lui et d'autres ont évolué et qui se reflète dans la complaisance, le conformisme et le manque de profondeur d'un trop grand nombre de ses films.

Le côté le plus faible de Spielberg prend la forme la plus parfaite dans son rôle de grand militant et collecteur de fonds du Parti démocrate et partisan bien en vue de Bill Clinton et Barack Obama.

Il ne s'agit pas ici de difficultés personnelles. Dans son ensemble, le cinéma américain a été incapable de refléter la société d'une manière importante durant le dernier tiers de siècle. Hollywood a toujours eu pour but de faire de l'argent, mais les réalisateurs, les scénaristes et les producteurs d'une époque précédente croyaient qu'ils devaient d'une certaine façon représenter la vie et les difficultés des gens. Il y avait une ressemblance plus étroite entre la vie d'une très grande majorité de la population et les meilleurs films.

Les conséquences à long terme de la purge des éléments de gauche à Hollywood; la concentration de l'industrie du divertissement entre les mains de quelques empires qui sont obsédés par la quête du prochain succès commercial; l'enrichissement et le tournant vers la droite de sections importantes de la classe moyenne aisée; l'indifférence croissante de cette dernière face aux questions de classe sociale et au sort de la population, en faveur de questions de sexe et de race : tous ces éléments ont contribué à créer le contexte dans lequel Spielberg a évolué et, dans une certaine mesure, un contexte qu'il a lui-même aidé à générer.

Spielberg a cependant le mérite d'essayer de considérer les grands problèmes sociaux, habituellement dans un cadre historique, plus que tout autre grand réalisateur américain ou presque.

Joseph McBride

Joseph McBride, qui a été journaliste et scénariste à Hollywood durant plusieurs années, est l'auteur de nombreux ouvrages, dont Frank Capra: The Catastrophe of Success (1992, 2000), Searching for John Ford (2001) et What Ever to Happened to Orson Welles?: A Portrait of an Independent Career (2006). Il est maître de conférences en cinéma à la State University de San Francisco. [Voir aussi la première et deuxième partie d'une entrevue, en anglais, réalisée par David Walsh en 2009].

La plus récente édition de la biographie de Spielberg comprend quatre nouveaux chapitres qui traitent de la carrière du réalisateur jusqu'en 2010.

L'ouvrage est le résultat d'un travail méticuleux, perceptif et honnête. L'un des meilleurs auteurs contemporains sur le cinéma et son histoire, un auteur qui nous fait véritablement apprendre quelque chose, McBride présente de manière efficace et engageante une foule d'informations, conjuguant les notes biographiques à des commentaires bien fondés sur les divers et nombreux projets de film de Spielberg. L'approche de l'auteur est inhabituelle dans le climat intellectuel et académique actuel par le sérieux avec lequel il traite son sujet et son lectorat. Voilà un écrivain qui s'efforce de rendre compréhensibles des processus artistiques et sociaux complexes.

Ce livre est indispensable à tous ceux qui cherchent à comprendre le développement de Spielberg, et de manière plus générale, du cinéma américain des quelque 30 dernières années.

Ceci étant dit, comme le montrent ces précédents commentaires et l'entrevue ci-dessous, je ne suis pas du tout d'accord avec certaines des conclusions générales de McBride sur l'importance artistique de Spielberg. Il qualifie Spielberg de « grand artiste populaire » et il soutient qu'il est la plus importante personnalité du cinéma américain des dernières décennies et que si ce réalisateur « cessait demain de travailler, on se souviendrait de son oeuvre comme l'une des plus significatives de l'histoire du cinéma ».

Selon moi, cette position ne tient pas compte de la nature et des réalisations véritables du cinéma américain des trente dernières années en particulier. Spielberg pourrait bien être la personnalité la plus importante des dernières décennies, mais nous devons poser la question : qu'ont produit ces décennies? De notre avis, et pour des raisons sociales et historiques bien précises, les 30 dernières années ont été les plus pauvres de l'histoire du cinéma. Le cinéma américain a particulièrement connu une profonde dégénérescence.

Une résistance populaire à la guerre contre les conditions et les vies de la population ouvrière, un nouvel optimisme parmi les meilleurs artistes quant à la possibilité de changer le monde, un sentiment d'opposition irréconciliable au statu quo artistique et politique : ces éléments vont contribuer au renouvellement du cinéma américain et mondial.

Voici donc, en deux parties, l'essentiel de notre discussion.

* * * * *

David Walsh : Je crois que ce livre est assez exceptionnel à plusieurs niveaux. Il est profondément honnête, la recherche a été faite avec soin — je crois que vous avez parlé à au moins 327 personnes, et vous auriez apparemment lu tous les articles traitant de Steven Spielberg.

Joseph McBride : C'est ce qui est très amusant dans l'écriture d'une biographie : parler aux gens. L'écriture c'est la partie difficile. Dans ce cas-ci, c'était particulièrement divertissant à cause de toutes ces personnes intéressantes. Avant que je ne me mette à l'écriture de biographies de réalisateurs, presque personne ne parlait aux gens « ordinaires ». Ils ne parlaient qu'aux vedettes de cinéma et autres gens du milieu. Je me fais un devoir d'interviewer tous ceux qui connaissaient la personne, en allant le plus loin possible dans le passé, si je peux les trouver. Les entrevues les plus fascinantes que j'ai faites ont été avec les amis, les camarades de classe et les voisins de Spielberg, et d'autres gens comme ça.

DW : C'est un livre très instructif, sur l'époque, l'industrie du cinéma et Spielberg personnellement. Je dois avouer que j'ai une perception plus favorable, plus complète, de lui et de ses dilemmes après avoir lu ce livre.

Quand je complimente l'oeuvre, ce n'est pas simplement ou principalement dans le but de vous flatter. Je veux encourager nos lecteurs à le lire et à penser aux questions qu'il soulève, et aussi encourager les critiques à adopter un ton et une approche tout aussi sérieux. Il est plus facile, et plus répandu à ce point-ci, de faire des déclarations générales et vides. Il est plus long d'étudier une oeuvre, d'examiner les films un par un et d'analyser les implications de chacun. C'est un énorme travail mental et physique.

JM : La nouvelle édition représentait un défi, car Steven Spielberg a participé à d'innombrables projets dans les dernières années, étant à la fois « magnat » d'une société de production et réalisateur. Je devais gérer la double histoire d'une personne dirigeant ce que l'on pourrait appeler une « société de production » [DreamWorks] — c'est peut-être plutôt une opération de charme maintenant — et réalisant ses propres films. Spielberg a aussi été vu dans un nombre incalculable de documentaires, surtout sur son propre travail — il est partout. Donc, en plus de tout le reste, je devais passer à travers beaucoup de productions généralement horribles de DreamWorks — et quelques bonnes à l'occasion.

Une chose que j'ai écrite dans la première édition, et qui demeure vraie, est que le bilan de Spielberg en tant que producteur est essentiellement lamentable si on le compare à son travail de réalisateur, qui je crois est très admirable dans l'ensemble.

DW : Plongeons dans le vif du sujet. Comment vous est venue l'idée d'écrire ce livre?

JM : Cela remontre à 1982 et au film E.T. [:The Extra-Terrestrial] De Spielberg.

La première biographie que j'ai écrite — en fait, ce n'était pas vraiment une biographie, mais davantage une étude critique et un portrait — était un petit livre sur Kirk Douglas qui a paru en 1976 [Kirk Douglas, Pyramid Books]. C'est comme ça que je me suis lancé.

Close Encounters of the Third Kind

Au début des années 1980, j'ai commencé à considérer écrire des biographies plus longues. J'ai pensé que cela pouvait être intéressant et Steven Spielberg est l'un des sujets qui me sont venus en tête. J'avais apprécié son travail depuis 1972, quand j'étais tombé sur son film pour la télé Something Evil, dont le début est visuellement génial et flamboyant. J'ai tout de suite vu que ce réalisateur était exceptionnellement talentueux, et je savais qu'il était très jeune. À cette époque, il était très rare à Hollywood de voir un réalisateur dans la vingtaine.

Lors de la sortie d'E.T., j'ai pensé : il n'existe pas d'étude critique complète, sérieusement documentée, sur Spielberg, et l'ensemble de son oeuvre n'a presque pas fait l'objet d'une étude sérieuse. Je me suis alors dit, voilà un réalisateur qui a déjà fait de grands films. Close Encounters of the Third Kind [1977] demeure aujourd'hui probablement mon meilleur film de Spielberg.

C’est un film très personnel que seul Spielberg aurait pu faire. Schindler’s List (1993) est un film remarquable, mais d’autres personnes auraient été capables de faire un film d’une qualité comparable sur ce sujet, comme Roman Polanski ou Martin Scorsese, qui ont été considérés à différentes époques. Mais personne d’autre n’aurait pu faire Close Encounters.

Toutefois, Spielberg n’avait que 35 ans à l’époque où j’ai commencé à le considérer comme sujet, puis j’ai pensé qu’il était trop jeune pour une biographie. J'ai remis ce projet à plus tard, puis j’ai écrit la biographie de Frank Capra, ce qui m’a occupé pendant sept ans et demi. À la fin de cette période, rien d’important n’avait encore été écrit à propos de Spielberg, alors j’ai pensé qu’il s’agissait d'une lacune majeure dans l’historiographie du film américain. Je devenais aussi en colère, car il était calomnié par de nombreuses personnes.

John Ford

À cet égard, il y a une citation de John Ford que j’apprécie énormément. En 1936, Ford s’est fait demander par un interviewer du New Theater, Emanuel Eisenberg : « Ainsi, vous croyez qu’il faut qu’un réalisateur insère dans un film son point de vue sur les choses qui le dérangent? » Ford a répliqué, « Pour quelle autre raison diable est-ce qu’un homme vit? ».

C’est aussi mon credo comme biographe. Autrement dit, j’ai besoin d'être en colère ou dérangé par quelque chose pour écrire une biographie, un projet qui implique un effort considérable. J’ai besoin de me sentir passionné par quelque chose qui a été négligé ou une injustice qui a été commise, soit envers une personne ou envers la vérité.

Dans le cas de Capra, un directeur que j’admire, il a lui-même faussement dépeint sa vie dans son autobiographie, The Name Above the Title (1971). Un livre intéressant, mais je le qualifierais de roman sur Hollywood. Écrire la biographie de Capra a été une entreprise déprimante, parce que c’est une histoire tragique, bien qu'elle était assez stimulante pour travailler dessus.

Donc je voulais travailler sur une histoire plus heureuse pour ma prochaine biographie. J’ai aussi écrit une biographie sur John Ford. C’est seulement après avoir écrit ces trois biographies que j’ai réalisé pourquoi je les avais choisis comme sujets. Chacune abordait quelqu’un qui, comment dire… avait affaire avec l’ethnicité, les origines.

J’étais un peu complexé dans ma jeunesse, étant du Wisconsin, assez curieusement. Beaucoup de personnes vivant sur la Côte Ouest ou la Côte Est étaient condescendants envers les personnes du Wisconsin et du Midwest, ils l’appelaient « la campagne que l'on survole », comme vous savez. J’ai intériorisé un peu de cela parce que j’avais le désir de faire quelque chose ailleurs, et pourtant j’étais traité avec condescendance parce que je venais de Milwaukee.

Frank Capra

Alors, j’ai commencé à avoir honte de cela. Ça semble un peu fou dans un sens, mais j’imagine que Spielberg a eu le même problème avec son identité juive, et Capra aussi comme il était immigrant de Sicile; Ford avait un peu de cela comme il était un enfant américain irlandais ayant grandi dans une ville dominée par les WASP (Blancs protestants d’origine anglo-saxonne) dans le Maine.

Ils y ont tous fait face de différentes manières. Ça m’a intrigué. Ford est devenu fier de lutter pour ses racines à une époque où cela n'était pas coutume.

Capra y a fait face en devenant lui-même réactionnaire et un terrible bigot. Il était antisémite, anti-Noir, anti-son propre peuple, il était hostile envers pratiquement tous les groupes imaginables.

L’évolution de Spielberg a été à l’opposé de cela, selon moi, en ce sens qu’il est devenu plus généreux envers les autres en raison de ses problèmes. J’ai découvert que lorsqu’il était adolescent au début des années soixante, Spielberg et un de ses amis se souciaient passionnément du mouvement des droits civiques, et ils ont tous deux décidé qu’ils voulaient être noirs. C'était presque naturel pour Spielberg de faire des films comme The Color Purple [1985] et Amistad [1997]. Plusieurs critiques se sont moqués de lui pour ces efforts.

DW : Peut-être pourriez-vous résumer le passé de Spielberg et indiquer quel impact cela a eu sur lui?

JM : La biographie a été un projet de recherche ambitieux, en partie parce que Spielberg a grandi dans plusieurs endroits différents, mais cela a rendu le projet intéressant. J’ai dû interviewer cinq groupes de personnes. Il est né à Cincinnati en 1946, ensuite sa famille a déménagé en banlieue de New Jersey, puis à Phoenix, en Arizona, enfin il a déménagé au nord de la Californie pour finir à Los Angeles.

Spielberg a tout d’abord habité dans un quartier juif à Cincinnati appelé Avondale, qui est aujourd’hui principalement afro-américain. C’était un quartier juif très respectable et prospère lorsqu’il était jeune. Il n’y a vécu que durant trois ans. La famille vivait directement en face de la rue où se situait la synagogue, et elle y est toujours, mais c'est aujourd’hui une église protestante. Son premier souvenir est celui d’une lumière rouge brûlant devant l’arche de la Torah à l’intérieur de la synagogue, ce qui est intéressant, parce que cette image rappelle ses films.

Ensuite, la famille Spielberg a déménagé à Haddon Township, au New Jersey [près de Philadelphie], une région banlieusarde agréable. Steven a dû s’adapter au fait d’être un enfant juif dans une région qui n'était pas juive. Son père a pu améliorer sa position sociale, une personne dans la période d’après-guerre qui a eu du succès. C’est un génie de l’informatique, un homme fabuleux. J’ai pu interviewer Arnold Spielberg, une des parties les plus fascinantes de ma recherche. Il a participé à l'invention des ordinateurs, il a donc déménagé sa famille en fonction des besoins de l’industrie informatique.

La famille Spielberg s’est ensuite installée à Phoenix. Steven se souvient d’avoir été le seul enfant juif du quartier. En fait, il y avait une famille juive directement derrière les Spielberg, mais il a souffert de l'intolérance des enfants antisémites durant sa jeunesse. Mais le pire a été à Saratoga en Californie, une communauté huppée dans le nord de la Californie. Spielberg s’est fait battre par des gamins un weekend, et les enfants dans le corridor de l’école lançaient des sous devant lui lorsqu’il marchait et éternuaient « Ahh-Jew » [jew : juif en anglais] lorsqu’il passait. Il était très malheureux là-bas. J’ai trouvé quelqu’un qui a été témoin de cela, et Spielberg lui-même a écrit à un journal local à propos de cela des années plus tard. Ça a été traumatisant pour lui.

Steven a ensuite emménagé à Los Angeles et est entré en contact avec la communauté du cinéma là-bas. Il avait ses problèmes, qui sont bien connus, liés au divorce de ses parents, dont je crois qu’il ne se remettra jamais. C’est son sujet constant pour ses films : le divorce de ses parents au milieu des années soixante. Bien entendu, il a blâmé son père pour le divorce durant plusieurs années. Ils n’ont renoué qu’après la sortie de mon livre en 1997, et j’étais heureux que mon livre ait pu jouer un rôle dans leur réconciliation.

Catch Me If You Can

Le film de Spielberg Catch Me If You Can [2002] a des connotations autobiographiques, bien que ce soit l’histoire de vie d’une autre personne (l'escroc Frank Abagnale, Jr.) C’est l’histoire d’un homme qui a des problèmes davantage avec son père qu’avec sa mère. À l’époque du divorce des Spielberg, toutefois, comme un proche de Steven m’a dit, il était très furieux contre sa mère. Dans ses films il traite constamment du rôle du père ou de la mère irresponsable.

Sa mère Leah est une femme merveilleuse ayant quelque chose de bohémien. Elle était une pianiste, une artiste, elle était excentrique et très drôle. Elle ne se préoccupait pas de ce que les gens pensaient d’eux. Elle a permis à Steven de quitter l'école et de transformer leur maison en studio de cinéma.

Spielberg a demandé à sa mère de ne pas me parler; j’imagine qu’une mère connaît les très mauvaises histoires sur son enfant. Elle a souvent été citée dans d’autres entrevues, alors j’ai pu utiliser ce matériel. Son père n’avait jamais été interviewé cependant, et j’ai été très chanceux de lui parler.

DW : Dans le livre vous avez démystifié une part de la mythologie que Spielberg a répandue à propos de son infiltration dans les studios Universal lorsqu’il était jeune. Ce n’est pas vraiment clair à mes yeux pourquoi il continue à dire cela.

JM : Je pense qu’il se croit maintenant. Laissez-moi faire un commentaire sur la fabrication des mythes, car en tant que biographe, c’est un aspect intéressant auquel je suis confronté. Une part de ma raison d’être en tant que biographe est de démystifier les mensonges de toutes sortes. C’est une des raisons pour laquelle je suis devenu écrivain, parce que je deviens très impatient et furieux envers tous les mensonges et l’hypocrisie qui nous entourent. J’apprécie grandement l’honnêteté chez les personnes.

Mais lorsqu'on traite de ces personnalités légendaires, elles ont souvent créé un personnage mythique que vous devez ensuite décortiquer. Certains de ces mythes ont vraiment la vie dure. Les directeurs sont enclins à cela parce que c’est leur travail, après tout, de créer des histoires pleines d'imagination. La plupart des réalisateurs ont un mythe digne de la création sur leurs origines dans le cinéma.

Frank Capra, par exemple, a prétendu qu’il s’était fait offrir un emploi par un entrepreneur pour faire un film à San Francisco en 1921, et qu’il n’avait jamais fait de film et ne connaissait rien à la réalisation. Il avait un tel génie, poursuit l’histoire, qu’il a été en mesure de maîtriser l’art sans formation, ce qui est complètement faux. J’ai découvert, en fait, qu’il avait travaillé dans le domaine du cinéma pendant six ans avant de devenir réalisateur et qu'il avait occupé diverses fonctions.

Quant à Steven Spielberg, l'histoire est qu’il s’est rendu dans un bureau vide aux studios Universal, qu’il s’y est installé un bureau et qu’il a défonçait la barrière à chaque jour. Je sais, de mon expérience à Hollywood dans les années 1970, que les studios Universal étaient très difficiles d’accès. C’était très enrégimenté, comme une sorte de prison. On ne pouvait tout simplement pas percer les lignes de gardes. Je savais qu’il y avait quelque chose de louche dans cette histoire de Spielberg.

En réalité, le père de Spielberg connaissait l’homme en charge des ordinateurs à Universal et lui a demandé d’aider Steven à obtenir une sorte de billet d’entrée. Cet homme a placé le père de Steven en relation avec Chuck Silvers, le chef de la bibliothèque des films — un homme merveilleux, qui est devenu le véritable mentor de Steven — qui a été assez intelligent pour reconnaître immédiatement que ce jeune homme était très talentueux et avait une grande passion pour les films.

Spielberg, contrairement au mythe, n’avait pas son propre bureau, il avait une chaise dans le bureau de Silvers et travaillait avec une dame nommée Julie Raymond, pour laquelle Steven travaillait comme assistant. Steven faisait les courses pour elle. Je l’ai interviewé et elle a dit, à propos de l’histoire de Spielberg concernant le bureau vide et tout, que c’était des « conneries », pour reprendre sa description concise.

D’un point de vue créatif, ce qui est important est que Spielberg, je pense, croit réellement à cette histoire maintenant. Lorsqu’il a fait Catch Me If You Can [ 2002], il a dit que l’histoire l’attirait parce qu’il avait lui-même fait son chemin vers les studios de Universal par l’arnaque. En fait, Steven nous arnaque là-dessus et il s’arnaque lui-même. C’est sa vraie arnaque qu’il ne veut ou ne peut toujours pas admettre.

L’entraînement que Spielberg a reçu à Universal n’était pas orthodoxe, mais à cette époque il n’y avait pas de façon organisée d’entrer dans l’industrie. Plus tard, l’Association des réalisateurs a eu un programme pour les assistants-réalisateurs, dans lequel j’ai essayé d’entrer, mais sans succès. Mais si l'on était accepté dans ce programme, on devenait assistant-réalisateur pour le restant de sa vie. À cette époque, ils tentaient d’exclure des gens de l’industrie.

Presque la seule manière pour entrer dans l’industrie était d’aller à l’école de cinéma de l’USC [University of Southern California] et, ironiquement, Spielberg a été rejeté par l’USC en raison de ses faibles résultats scolaires au lycée. L’UCLA [University of California, Los Angeles] l’a aussi rejeté. Il a fréquenté l’Université de Californie à Long Beach, qui n’avait pas vraiment de programme de cinéma et il était un étudiant avec peu d’enthousiasme. Spielberg avait dit dans entrevue lorsqu’il était plus jeune qu’il était allé à l'université pour éviter la conscription. Il était plus franc à cette époque.

Spielberg se rendait à Universal chaque jour, ce qui était une opportunité extraordinaire pour flâner autour des plateaux de tournage de film et de télévision et pour rencontrer des gens. Il avait beaucoup de culot lorsqu’il était jeune. Il pouvait aller vers Cary Grant sur la rue du studio et dire, « Bonjour, pourrais-je manger avec vous? » Grant, Rock Hudson et des gens comme ça ont mangé avec lui. Charlton Heston fait aussi partie de ceux-là et, en passant, Spielberg trouvait que Heston était très pompeux. Plusieurs années plus tard, Heston a voulu jouer le chef de police dans Jaws [1975] et Spielberg a eu le plaisir de le rejeter.

John Cassavetes s’est lié d’amitié avec Spielberg lorsqu’il l’a rencontré sur le plateau de certaines émissions télévisées et Steven est devenu assistant de production sur Faces [1968], qui a été une expérience remarquable, une expérience de production très différente de ce qu’il avait eu chez Universal. Universal était un studio qui fonctionnait à l’ancienne. C'était loin d'être le studio le plus progressiste. En majeure partie, c’était une usine pour la télévision, produisant du matériel conventionnel, ainsi que des films comme Airport [1970] et d'autres du même genre.

Spielberg a été en mesure de tirer profit de Universal et de certains vestiges du système de studio d’Hollywood, qui était délabré à l’époque. Ils avaient d’excellents départements pour les accessoires. Universal était encore un important studio fonctionnel et il n’en restait plus beaucoup à l’époque. Pour ce qui est des désavantages, si l'on considère que Spielberg est trop conventionnel, on pourrait dire à sa défense qu’il a débuté dans un environnement conventionnel. Mais je ne suis pas vraiment d'accord avec cette critique de toute façon.

DW : J’aimerais aborder une question à laquelle vous avez fait référence indirectement, la préoccupation de Spielberg pour les mères et les pères irresponsables, sa tentative de comprendre son origine juive et ainsi de suite — en d’autres termes, jusqu’à quel point pourrait-on associer de tels intérêts avec l’émergence d’un phénomène général de « politiques identitaires » aux États-Unis dans les années 1970?

JM : Oui, je pense qu’il a été influencé par cela, mais une chose sur Spielberg est qu’il n’était pas un intellectuel. Il était à l’école seulement parce qu’il devait y être, alors il a en quelque sorte évité ou échappé à l’influence des écoles de cinéma. Ces écoles devenaient de plus en plus impliquées dans les politiques identitaires à cette période. Mais, en vivant dans cette culture, tu ne peux pas éviter d’être affecté par certaines tendances.

DW : C’était une tendance dans certaines couches sociales, la question n’est pas sa participation consciente dans un mouvement ou sa fréquentation d’une université ou pas.

JM : Oui, mais je faisais référence à quel degré il était conscient de telles influences. Je ne crois pas qu’il l’était. Roots, biens sûr, a eu une influence majeure à l’époque. Ce fut un succès populaire comme livre et ensuite un succès inattendu comme télésérie en 1977. Ça rendait à la mode le fait d’être fier d’appartenir à telle ou telle autre ethnie pour plusieurs millions de gens. Spielberg a dû être influencé par cela.

Son intérêt pour le sort des minorités s’est manifestement exprimé dans la réalisation de The Color Purple [1985], pour lequel il a été attaqué avec véhémence par certaines personnes. Alice Walker, l’auteure du livre, a posé essentiellement la question suivante « Pourquoi ce juif pense-il qu'il est en mesure de réaliser un film sur les Noirs? » Et voilà un des traits négatifs des politiques identitaires, où seulement certaines personnes peuvent réaliser des films sur telles questions ou tels groupes.

Lorsque j’enseigne le cinéma, j’inclus des films, par exemple, par des Afro-américains comme une partie de l’ensemble, pas une sous-division. Ça fait partie de toute l’histoire du cinéma.

DW : Une approche radicale à notre époque.

JM : Il y a des gens qui s’objectent à ce qu’un professeur blanc enseigne un cours sur un sujet sur les Noirs, même si je n’ai jamais vécu cela personnellement. Pour moi, cela est très limitant, parce que nous devrions tous être intéressés.

Lorsque je suis allé dans une synagogue à Los Angeles Ouest pour parler de Schindler’s List [1994], il y avait un auditoire très agréable, mais une personne a levé la main et a demandé « pourquoi, en tant que non-juif, êtes-vous aussi intéressé par l’Holocauste? »

J’étais quelque peu abasourdi par la question. Pourquoi ne le serais-je pas? Je lui ai dit, « Ce fut l’évènement le plus horrible du 20e siècle et nous devrions tous évidemment être très concernés par cela. » J’ai étudié l’Holocauste depuis que je suis adolescent et je lis encore des livres là-dessus. Ça fait partie de notre monde, malheureusement. On n’a pas besoin d’être juif pour se sentir concerné par l’Holocauste.

Je me suis fait poser la même question lorsque j’ai commencé à écrire le livre sur Spielberg. « Pourquoi, en tant que non-juif, êtes-vous autant intéressé par Steven Spielberg? » et même, de certaines personnes, « Qu’est-ce qui vous donne le droit, en tant que non-juif, d’écrire une biographie sur Steven Spielberg? »

J’ai été également sidéré par ces questions.

DW : Cela est vraiment horrible. Sur cette base, on pourrait éliminer une bonne partie de la littérature mondiale. Pour reprendre cette idée, comment Shakespeare a-t-il pu oser écrire Le marchand de Venise, ou Othello ou Jules César?

JM : Lorsque j’étais scénariste à Hollywood et que j’écrivais plusieurs scènes pour des femmes, certaines personnes me demandaient la même chose : « Qui êtes vous pour écrire sur les femmes? » et je répondais « Tolstoï n’a-t-il pas écrit un livre intitulé Anna Karénine? »

Spielberg a été fortement critiqué pour ses films sur les Noirs. À son mérite, il continue de faire des films qu’il croit être importants. Il va de l’avant avec son film sur Abraham Lincoln, dont tout le monde prend pour acquis que ce sera un échec commercial. « Pourquoi perdre son temps à faire ça, bla bla bla? » Tony Kushner a écrit le scénario, le même qui a écrit celui de Munich [2005].

C’est triste. Dans les années 1930 et 1940, Hollywood a fait des films sur ce genre de sujet, de grands évènements et de grandes personnalités historiques et maintenant on suppose que l’auditoire cible, qui est formé de pré-adolescents jusqu’aux personnes de 25 ans, ne sait rien de Lincoln. Si cela est vrai, cela fait partie du déclin de notre système d’éducation. Mais Spielberg fraie la voie. Un des mérites de ses succès commerciaux est qu’il est capable de faire ce genre de film et qu’il n’a pas peur que ça échoue au box-office.

À suivre