L’école post-soviétique de la falsification historique se voit porter un coup

Par Wolfgang Weber
12 janvier 2012

Quatorze historiens et spécialistes des sciences politiques d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse se sont opposés dans une lettre adressée à la directrice des éditions Suhrkamp à la publication de la version allemande de la biographie de Trotsky par Rober Service.

Le professeur Hermann Weber, professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Mannheim et un des auteurs de la lettre, justifia ainsi cette intervention dans une conversation menée avec le World Socialist Website : « … pas parce que [le livre] critique les actions et les vues politiques de Trotsky, ce que chacun est effectivement libre de faire. Mais Service recourt au mensonge, à la falsification de l'histoire, à la référence douteuse et même au préjugé antisémite. Un pamphlet de cette sorte ne devrait pas avoir sa place chez un éditeur académique ayant une tradition libérale et une histoire comme celle de Suhrkamp. »

Ces quatorze spécialistes de l’histoire et de la politique se sont associés dans leur lettre au jugement de David North qui avait déjà soumis le livre de Service à une critique détaillée et à cette fin, effectué une recherche soigneuse (1). L’historien américain Bertrand M. Patenaude avait soutenu la critique de North dans la revue spécialisée renommée American Historical Review (juin 2011).

La maison d’édition Suhrkamp a depuis reconnu elle aussi, de facto, la justesse de cette critique; elle s’est vue contrainte à repousser dans un premier temps la publication du livre de Service de presque un an. Elle reconnaît par là qu’il n’est pas seulement question d’erreurs factuelles et d’une présentation fausse des faits qui pourraient être ‘corrigés’ relativement vite en les retirant du livre. Il s’agit bien plutôt d’un ouvrage tendancieux et de basse qualité, dont le caractère ne peut pas être simplement ‘assaini’ et qui risque de discréditer la maison d’édition aux yeux des spécialistes, des lecteurs et des auteurs dont elle publie les œuvres.

Il reste à voir si le livre sera effectivement mis en vente comme annoncé par Suhrkamp, en juillet 2012. Mais il est dores et déjà avéré que le professeur Service est discrédité en tant qu’historien. Il en est de même de tous ceux qui, dans les médias, les revues spécialisées et les universités, ont vanté son livre parce qu’ils sont d’accord avec l’objectif publiquement avoué de Service qui était de ‘réduire à néant’ Léon Trotsky en tant qu’homme et en tant que figure de l’histoire universelle.

L’école post-soviétique de la falsification historique s’est vue porté un coup sérieux. Les historiens de cette école, dont font également partie Dmitri Volkogonov en Russie, Richard Pipes aux Etats-Unis, Geoffrey Swain et Ian Thatcher en Grande-Bretagne ont tous, après l’effondrement de l’Union soviétique, ressorti les vieux mensonges et les vieilles falsifications staliniennes sur Trotsky dans le but de dissuader la jeune génération d’étudier les idées de l’opposant marxiste le plus conséquent du stalinisme.

Ceci a joué un rôle important pour présenter la réintroduction de rapports capitalistes en Union soviétique, en Europe de l’Est et en Chine comme étant sans alternative. Beaucoup d’intellectuels, parmi lesquels de nombreux anciens staliniens, d’obédience moscovite ou chinoise, n’ont pas considéré la réintroduction du capitalisme comme le résultat des activités contre-révolutionnaires du stalinisme sur des décennies. Ils déclarèrent bien plutôt, à l’unisson avec les gouvernements et les médias occidentaux, que celle-ci était la preuve que « le socialisme avait échoué ». Ils continuèrent d’adhérer au grand mensonge du vingtième siècle, grâce auquel les staliniens ont justifié leur domination et les puissances occidentales leur anticommunisme : le stalinisme et le socialisme étaient une et même chose.

Aujourd’hui, les suites de la restauration du capitalisme dans ces pays: déclin social généralisé, inégalité sociale criante et structures économiques de type criminel, se mêlent à la crise la plus grave du capitalisme mondial depuis les années trente. De larges couches de la population, à l’Est comme à l’Ouest, cherchent une alternative sociale. Dans ces conditions l’école post-soviétique de la falsification joue un rôle d’autant plus important pour tenir la jeune génération éloignée d’une perspective socialiste

Le Comité international de la Quatrième internationale a, depuis de nombreuses années, mené une offensive théorique contre cette école. Il a soumis les ouvrages de Volkogonov, Pipes, Swain, Thatcher et Service à une critique soigneuse. Dans les années 1990, il a développé une collaboration étroite avec l’historien russe Vadim Rogovine, qui dans les sept ouvrages de son étude intitulée « Y avait il une alternative ? », a démontré en détail l’énorme importance de l’Opposition de gauche trotskyste en Union soviétique.

A présent, cette offensive a trouvé un écho dans le milieu des spécialistes en histoire et en politique. Le fait que ces quatorze historiens soient prêts a adopter une attitude de principe et à s’engager activement pour la défense de la vérité historique, les normes scientifiques et l’intégrité de l’historiographie, indépendamment de leur opinion personnelle vis-à-vis de Trotsky, est un signe important de grands changements dans la vie intellectuelle.

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique il y a vingt ans, la vie intellectuelle a été marquée par un climat extrêmement réactionnaire rendant difficile une discussion du passé et, dans les écoles et les universités, une étude sérieuse de l’histoire qui soit ouverte et qui recherche la vérité historique. Des écoles eurent une nouvelle floraison qui poursuivant une philosophie et une théorie de l’histoire opposée au marxisme, et d’une façon générale à la démarche scientifique et aux Lumières, comme l’école de Francfort, le post-modernisme, le post-structuralisme et d’autres.

Ces écoles considéraient que les catastrophes du 20e siècle furent causées par la philosophie des Lumières, l’aspiration à une connaissance scientifique de la nature et de la société et non pas par les défaites de la classe ouvrière, elles-mêmes dues aux bureaucraties sociales-démocrates et staliniennes. Ils ont qualifié de « présomptueux » cet objectif de la science qui est de reconnaître des vérités objectives. « Nous considérons que le développement et l’application sans bornes des sciences de la nature et des technologies modernes » afin de vaincre la pauvreté, les maladies, l’ignorance et l’inégalité sociale, est un « danger pour la société », et même la « base de dictatures totalitaires ».

Une réalité objective et des relations objectives de cause à effet n’existant pas de toutes façons, il n’était donc plus nécessaire d’examiner, du point de vue historique et critique, l’affirmation qu’il n’y avait pas d’alternative au stalinisme et que la révolution socialiste de 1917 devait immanquablement conduire au totalitarisme stalinien.

Les prédécesseurs de cette école de pensée comme Hayden White déclarèrent que la présentation scientifique de contextes historiques constituait une nouvelle forme de la « création de mythes ». Roger Chartier a annoncé que la science historique ne traitait pas de la réalité sociale objective, mais seulement de représentations subjectives de l’histoire, des sensations éprouvées par les contemporains de cette histoire et des interprétations faites par la postérité.

Jörg Baberowski, professeur à l’université Humboldt de Berlin et porte parole en Allemagne de cette école subjectiviste, parvient à cette conclusion que « dire qu’on peut tirer des enseignements de l’histoire est l’illusion d’une époque révolue… La prétention (des historiens) à montrer de quelle façon les choses se sont passées, s’avère en vérité être une illusion. Ce qui parle à l’historien dans les sources ce n’est pas le passé… Le passé est une reconstruction. » Ailleurs il écrit: « La vérité est ce que moi et les autres tiennent pour vrai et ce que nous nous confirmons réciproquement comme étant la vérité… C’est pourquoi nous devons accepter le fait qu’il existe plusieurs réalités, que tout dépend de qui parle à qui et avec quels arguments ». (2)

Pour l’étude de l’histoire cela signifie que les idéologues de la falsification historique post soviétique peuvent faire ce qu’ils veulent, arranger sources et documents selon le besoin, les falsifier ou les censurer. Car une telle « construction du passé » est selon Baberowski « une réalité parmi d’autres » ; elle est « vraie » tant qu’elle est partagée par d’autres « historiens ».

Robert Service a longtemps été assuré, dans ce climat d’ignorance et de mépris pour la vérité historique, de voir sa diatribe contre Léon Trotsky vantée dans les médias et, sinon saluée avec enthousiasme par d’autres historiens, du moins acceptée par eux comme « sa vérité ». Dans leur arrogance, ni lui ni ceux qui l’ont publié n’ont même pas cru nécessaire de réagir à la critique soigneusement documentée de David North.

Mais Service s’est trompé. Les post-structuralistes, les post-modernistes et les falsificateurs post-soviétiques peuvent bien nier l’objectivité de l’histoire, cela n’empêche pas qu’ils soient rattrapés par l’histoire. Que s’est-il produit depuis que le livre de Service a été reçu par des éloges et sans aucune critique aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne en 2009 et en Espagne en 2010 ?

La révolution égyptienne du début de 2011 a vu pour la première fois depuis des décennies les masses laborieuses monter sur la scène de l’histoire et intervenir dans la situation politique. Cela a, dans le monde entier, encouragé de larges couches, avant tout de jeunes, à des mouvements de protestations et les a affermi dans leur lutte contre l’inégalité sociale. Cela a aussi apporté un souffle nouveau dans la vie intellectuelle. On ne peut plus réprimer Léon Trotsky, le théoricien de la révolution socialiste mondiale et le dirigeant des masses révolutionnaires, au moyen des falsifications historiques, des calomnies et de l’excitation de ressentiments racistes.

La lettre des quatorze historiens et politologues adressée à la maison d’édition Suhrkamp a ouvert la porte à un examen rigoureux du rôle de Léon Trotsky, de la montée et du déclin du pouvoir soviétique. Pour la jeunesse et la classe ouvrière, un tel examen est d’une importance décisive. Comprendre le passé représente la base d’une orientation dans la situation actuelle et d’une organisation progressiste de l’avenir.

Nous en appelons au Suhrkamp Verlag pour qu’il renonce définitivement à son projet de publication du livre de Robert service et invitons tous les professionnels et tous les étudiants à s’associer à la lettre ouverte des historiens. Nous les prions de faire parvenir lettres et prises de positions à l’adresse suivante : psg@gleichheit.de. qui les fera suivre aux Editions Suhrkamp.

(Article original publié le 31 décembre 2011)

Notes

1) David North, In Defense of Leon Trotsky, Mehring Books, 2010

2) Jörg Baberowski, Die Entdeckung des Unbekannten – Russland und das Ende Osteuropas; in: Geschichte ist immer Gegenwart, Stuttgart 2001; S. 10f. und Jörg Baberowski, Der Sinn der Geschichte; München 2005; S. 28 und 30. [ La découverte de l’inconnu – La Russie et la fin de l’Europe de l’Est dans : L’Histoire est toujours le présent, Stuttgart 2001 ; p.10f. et Jörg Baberowski, la signification de l’histoire ; Munich 2005 ; pp.28 et 30. ndt.]

Voir aussi:

Lettre d’historiens sur la biographie de Trotsky par Robert Service adressée à l'éditeur allemand Suhrkamp

« Robert Service a écrit une diatribe et pas une polémique scientifique! »

Une conversation avec le professeur Hermann Weber