Les partisans en banqueroute intellectuelle de Django Unchained et Zero Dark Thirty

Par David Walsh
13 avril 2013

La sortie de Lincoln (Steven Spielberg et Tony Kushner), Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow and Mark Boal) et Django Unchained (Quentin Tarantino) vers la fin de 2012 a déclenché un débat médiatique intense, qui est toujours en cours, au sujet des mérites respectifs des films et des questions historiques qui leur sont associées.

La discussion touche à des questions importantes, bien qu’une grande partie de ce qui a été écrit dans son cadre soit superficiel et irréfléchi. En substance, les différents commentaires reflètent des attitudes de classe opposées à l’égard de l’histoire et des événements contemporains.

Il est remarquable, mais peut-être pas surprenant, que la majorité des critiques et commentateurs – en particulier ceux qui se réclament de la pensée libérale et "de gauche" – ont exprimé clairement leur affection pour Django Unchained (notamment) et Zero Dark Thirty, et, dans quelques cas, ont fait savoir qu’ils préfèraient ces deux films à Lincoln. Nous avons déjà relevé les positions de Jon Wiener de la Nation, du cinéaste Michael Moore et d’autres.

Sous l’angle esthétique, à première vue, cette prédilection paraît incompréhensible. En dépit de ses faiblesses, Lincoln s’efforce de cerner comment les différents protagonistes majeurs et mineurs se sont comportés à l’époque de la Guerre de Sécession, de familiariser le spectateur avec le fonctionnement de l’histoire et de la politique et de présenter la personnalité humaine d’une manière relativement nuancée, avec une note d’humour et de compassion.

Le film Django Unchained de Tarantino est largement peuplé de monstres dont les motivations sont presque sans exception des plus basses. Dans la vision du monde misanthropique et raciste de l’auteur-réalisateur, l’esclavage a été supprimé, ou aurait dû l’être, par des actes sanglants de vengeance individuelle. Le film ne s’embarrasse pas du fait que l’institution de l’esclavage n’a pas été supprimée de cette manière. Les événements présentés sont factices et ne convainquent pas, les caractérisations sont extrêmement unidimensionnelles et le dialogue est puérile.

Zero Dark Thirty est un récit insipide et glauque, basé sur la vision de la CIA des événements, des efforts d’une agente de renseignements en vue de traquer Oussama Ben Laden et de faire en sorte qu'il soit assassiné. Son hypothèse centrale – que les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak et la « guerre contre le terrorisme » étaient une réponse honnête et patriotique aux événements de 9/11 – est un mensonge et fausse inévitablement et fatalement tous les aspects de l’œuvre. L’histoire de la vie, naïvement racontée, d’une interrogatrice/tortionnaire impérialiste ne peut produire, en fin de compte, une impression artistique ou dramatique sérieuse.

Deux des commentateurs qui sont intervenus tout récemment au sujet des mérites des trois films sont Ann Hornaday, du Washington Post, et Frank Rich, l’ancien chroniqueur du New York Times, s’exprimant dans le magazine New York.

Le texte de Hornaday (« Pourquoi Tarantino est le meilleur portraitiste de l’esclavage que Spielberg ») est simplement l’un des innombrables commentaires qui prétendent que Django Unchained de Tarantino rapproche le public davantage de la réalité de l’esclavage que Lincoln de Spielberg.

Ainsi, elle écrit que l’auteur-réalisateur de Django Unchained lance une attaque excessive et abusive contre le système esclavagiste « il est possible que pour capter la perversité d’un système d’être humains enlevés qui étaient systématiquement achetés, vendus, violés, mutilés et assassinés, il faut du cinéma de genre extrêmement explicite et hyperbolique. Comment des films peuvent-ils sinon donner un sens véritablement symbolique au chapitre le plus sanglant et honteux de l’Amérique ? »

C’est une approche moralisatrice et ahistorique. L’esclavage fut partie intégrante du développement du capitalisme mondial à ses débuts, un système dont Hornaday ne songerait pas à remettre en question le fonctionnement aujourd’hui. Marx a expliqué dans Capital: « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore.». 

Des conditions horrifiantes prévalaient également dans les villes et bourgs industriels d’Angleterre, ou des enfants, selon un commentateur contemporain, « épuisés par l'excès de travail …furent fouettés, enchaînés, tourmentés avec les raffinements les plus étudiés :… Souvent, quand la faim les tordait le plus fort, le fouet les maintenait au travail. Le désespoir les porta en quelques cas au suicide ! » (cité dans Capital). Dans la même œuvre, répondant à des révélations concernant la condition des esclaves dans le Sud de l’Amérique, Marx observe : « Au lieu de commerce d'esclaves lisez marché du travail, au lieu de Virginie et Kentucky, lisez Irlande et les districts agricoles d’Angleterre, d'Écosse et du pays de Galles; au lieu d'Afrique, lisez Allemagne. » Des générations entières furent anéanties dans des usines, des ateliers et des mines. L’espérance de vie d’un ouvrier à Manchester était de 17 ans en 1840. 

En réalité, Lincoln rapproche le public bien davantage de la vérité parce qu’il situe l’esclavage dans l’histoire réelle, et ceci non pas comme produit de racisme et de pourriture innés, à l’instar de Tarantino et de ses défenseurs, mais comme système économique condamné par son état arriéré et sa cruauté, ainsi qu’en raison de l’opposition politique et morale qu’il engendrait. Voir un être humain déchiré par des chiens ne nous rapproche pas de l'essence de la chose, il nous rapproche seulement des obsessions morbides et malsaines de Tarantino. 

Tout au long de sa chronique dans le Post, Hornaday défend l’argument que l’esclavage fut un phénomène tellement « pervers » et irrationnel que son traitement demande distorsion et mensonge. « Mais même à ses moments les plus choquants, grotesques et ahistoriques, ‘Django Unchained’ communique des vérités qui pourraient échapper à des traités plus solennels qui se prennent davantage au sérieux [i.e. Lincoln] » et « peut-être qu’il faut l’inauthenticité démente de Django et [Abraham Lincoln :] Vampire Hunter (!) pour rendre compte de la folie d’un pays qui est devenu une puissance globale sur le dos d’esclaves. » 

L’art requiert l'abstraction, la condensation et l'exagération. Ce n’est pas de cela qu'il s'agit chez Tarantino ou Bigelow. Leurs représentations de la vie sont fausses, non pas parce qu’ils essaient de cerner, par de tels moyens, des réalités essentielles, mais parce qu’en fin de compte, ils veulent les dissimuler. En brossant un tableau, dans l’un des cas, non pas d’un système économique qui doit être renversé, mais d’un pays et d’une population qui, implicitement, méritent d’être incinérés (Django Unchained) et, dans l’autre cas, d’un appareil de renseignements militaires engagé – et occasionnellement « outrepassant une limite morale » - dans la lutte contre un mal étranger insondable (Zero Dark Thirty), Tarantino et Bigelow prennent la défense idéologique et morale du statu quo américain. 

Qu’est-ce, au fait, que la pseudo-gauche globale rejette dans Lincoln et apprécie tellement dans Django Unchained ?

Cette couche sociale aisée, conditionnée par des décennies d’antimarxisme académique, de politiques identitaires et d’égocentrisme rejette la notion de progrès, l’appel de la raison, la capacité d’apprendre de l’histoire, l’impact d’idées sur la population, la mobilisation de masses et la force centralisée. Elle répond à l’appel de l’irrationnel, de la mythologisation, du « carnavalesque », de l’individualisme petit-bourgeois, du racisme, de la politique de genre, de la vulgarité et de l’arriération sociale.

Pour ces gens, Lincoln est ennuyeux, guindé et hagiographique parce que le film traite des idées et des acteurs historiques de manière sérieuse et même avec admiration. Aujourd’hui, un film ne peut guère être assez dégénéré ou sinistre pour ces commentateurs soi-disant radicaux. Ceux-ci éprouvent du dédain pour toute expression de confiance dans les meilleurs instincts et sensibilités démocratiques du peuple américain, qui, dans leur perception, est toujours au point de s’ameuter en une foule lyncheuse. La Guerre de Sécession fait sortir le pire dans ces éléments de l’ex-gauche parce que l’engagement idéologique et le sacrifice d’un grand nombre de Nordistes blancs pour la cause anti-esclavagiste représentent une réfutation de leurs conceptions et doivent dès lors être écartés ou diffamés.

La chronique de Frank Rich, dans le magazine New York (« Torture, compromis, vengeance ») est un texte décousu et découragé. On y ressent surtout de l’accablement et de l’épuisement intellectuel. Rich a vécu son temps de gloire en tant que critique de l’administration Bush, sa marche vers la guerre au Moyen-Orient et ses attaques contre les droits démocratiques. En 2005, par exemple. Rich observa dans le New York Times, concernant les événements en Irak, que « nous ne savons toujours pas entièrement comment notre propre démocratie a été détournée sur le chemin de la guerre. »

Mais il a laissé tout cela derrière lui. Rich explique que ce qui le dérange le plus dans Zero Dark Thirty n’est pas la position du film concernant la torture, mais le fait que son succès présumé révèle l’attitude de la population américaine elle-même à l’égard de la torture : « Elle ne les dérange pas. L’angoisse que Zero Dark Thirty a soulevée dans les éditoriaux et les lettres d’opinion ne s’est simplement pas propagée au public en général. » La réaction au film est « en accord avec le consentement tacite de la plupart des Américains, démocrates compris, à l’adoption, par l’administration Obama, de la guerre des drones (en dépit des blessés et morts civils) et de la surveillance intérieure. »

Rich n’apporte pas de preuve à ses allégations. Comment sait-il ce que la population en général ressent au sujet de la torture? A-t-elle des moyens quelconques d’articuler ses opinions au sein d'un système politique qui est la propriété du patronat? Le chroniqueur confond ce qui se passe dans les médias et au sein de l’establishment politique, son milieu à lui, avec l’opinion publique au sens large.

Certes, il y a bien de la confusion. Comment pourrait-il en être autrement, après plus d’une décennie sous le feu de la propagande 24 heures sur 24 au sujet du « terrorisme » et du besoin de défendre « la patrie », au cours de laquelle l’ancienne base opérationnelle de Rich, le New York Times, a joué un rôle éminent et nauséabond ? Mais depuis septembre 2001, de l’eau a coulé sous les ponts : le peuple ne prend pas grand plaisir à la guerre, à la torture et aux conquêtes étrangères, et ne croit généralement rien de ce que dit le gouvernement.

Rich rejoint le chœur honteux de l’approbation de la critique pour Django Unchained, prétendant que « la rêverie » du film « au sujet de l’époque de la Guerre de Sécession, un amalgame fou du cauchemardesque et du comique surréel, déterre les conflits raciaux que Lincoln et Lincoln n’ont pas résolus et qui élèvent même à l’heure actuelle des obstacles devant le premier président afro-américainde la nation . » A chacun son plaisir, mais ce que le chroniqueur a vécu comme « cauchemardesque et comique surréel » l’auteur de la présente critique l’a trouvé cru, dénué d’art et pénible au-delà du supportable.

En tout cas, et c'est plus important, Rich prend parti pour Tarantino et Obama contre une population prétendument raciste, comme il le fait tout au long de la dernière partie de son article.

Le texte du magazine New York conclut sur cette note : « Le fait qu’un public de cinéma appartenant aux deux races est prêt à affronter le riff profane et apolitique d’un cinéaste blanc au sujet de l’histoire afro-américaine la plus sacrée nous dit quelque chose sur l’Amérique qui inspire de l’espoir. Si le président maintient son cap en introduisant un peu plus de Django déchaîné dans ses batailles de deuxième mandat à Washington, nous pourrions nous attendre à davantage de changement là aussi. »

Seul un individu profondément démoralisé, qui espère que personne ne fera attention et de toute évidence ne fait pas bien attention lui-même peut, dans un même article, passer d’un portrait de lui-même comme d'un opposant solitaire à la guerre des drones illégale et meurtrière de l’administration à un soutien pour l’homme qui dirige ce programme.

(Article original paru le 22 février 2013)

Voir aussi :

A reply to Michael Moore’s defense of Zero Dark Thirty

Quentin Tarantino’s Django Unchained

Kathryn Bigelow’s Zero Dark ThirtyHYPERLINK "http://www.wsws.org/en/articles/2012/12/20/dark-d20.html": Hollywood embraces the “dark side”

Lincoln, le film de Steven Spielberg et le drame historique de la guerre civile