Les États-Unis et l'Australie subissent le contrecoup des opérations d'espionnage en Asie

Par Peter Symonds
2 novembre 2013

Déjà empêtrés dans une crise diplomatique en Europe au sujet des opérations d'espionnage de la National Security Agency (NSA), Washington – avec Canberra – est confronté à un contrecoup en Asie suite aux dernières révélations selon lesquelles la NSA, en tandem avec les renseignements australiens, a intercepté des appels téléphoniques et des données des ambassades dans toute la région. 

Fairfax a fait un reportage hier 31 octobre sur l'implication de l'Australian Signals Directorate (ASD) dans le programme STATEROOM de la NSA, qui rassemble des informations électroniques de diverses cellules secrètes installées dans les ambassades. D'après un ex-officier des renseignements australiens, l'ASD opère « depuis les ambassades australiennes à Jakarta, Bangkok, Hanoi, Pékin, et Dili, ainsi que depuis les Hautes commissions à Kuala Lumpur et Port Moresby, comme depuis d'autres représentations diplomatiques. » 

Les détails du programme STATEROOM sont contenus dans un document de la NSA fourni par Edward Snowden et publié à l'origine par Der Spiegel en Allemagne. Les missions diplomatiques américaines et celles des autres membres de l'alliance « Five Eyes [cinq yeux] » qui rassemble divers services de renseignements, dont le Canada et la Grande-Bretagne, sont impliquées. Ce document notait que les « sites de collecte » très secrets sont de petite taille et que « leur véritable mission n'est pas connue de la majorité de l'équipe diplomatique » où ils sont situés. 

Des réactions de colère hier face aux articles de Fairfax et Der Spiegel donnent une idée de la tempête diplomatique qui se prépare dans toute l'Asie. La porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, Hua Chunying a déclaré : « la Chine est fortement concernée par ces reportages et exige une clarification et des explications. » La Malaisie, la Thaïlande, l'Indonésie et la Papouasie-Nouvelle-Guinée ont exprimé leur sérieuse préoccupation. 

Le ministre des affaires étrangères de l’Indonésie Marty Natalegama a déclaré que son gouvernement « protestait fortement » contre cette opération d'espionnage, qui, si elle était confirmée, serait « non seulement une enfreinte à notre sécurité, mais aussi une enfreinte grave aux normes et à l'éthique diplomatiques. » Teku Faizaisyah, un haut conseiller du président indonésien, a qualifié ces « moyens illégaux d'obtenir des informations » de « tout à fait inacceptables. » 

Si Washington s'est servi du prétexte de la « guerre contre le terrorisme » pour des opérations d'espionnage massives dirigées contre ses rivaux comme contre ses alliés, les opérations de la NSA sont clairement d’une tout autre ampleur. L'ex-officier des renseignements australiens a expliqué que le « principal centre d'intérêt » de l'espionnage pratiqué à l'ambassade australienne à Jakarta était « les renseignements politiques, diplomatiques et économiques. » Il a expliqué : « la forte croissance des réseaux de téléphones mobiles a été une grande occasion et l'élite politique de Jakarta parle beaucoup. » 

Fairfax a indiqué qu'un briefing classé secret adressé aux députés australiens il y a plusieurs années contenait les détails d’« une suite de scoops réalisés par les services de renseignements, dont l’enregistrement d'une conférence vidéo entre les plus hauts gradés de l'armée malaisienne et qui fut interceptée. » 

Une carte de la NSA top secrète publiée par Der Spiegel jeudi montrait 90 installations de surveillance dans les ambassades américaines du monde entier, gérées par un groupe rassemblant des gens de la NSA et de la CIA et appelé le « service des collectes spéciales. » 

* La Chine est la principale cible en Extrême-Orient, il y a des installations d'espionnage à Pékin ainsi que dans les consulats américains à Shanghai et Chengdu, et à la représentation diplomatique officieuse des États-Unis à Taiwan. 

* Les États-Unis ont huit centres d'écoute dans leurs ambassades en Inde et au Pakistan. 

* En Asie du Sud-Est, il y a des centres d'écoute dans les ambassades de Thaïlande, de Birmanie, de Malaisie, d'Indonésie et du Cambodge. L'ambassade de Bangkok comprend également une équipe de soutien technique et elle gère à distance une installation située dans le consulat américain de Chiang Mai, au Nord de la Thaïlande. 

Ces dernières révélations sont un coup porté au « pivot vers l'Asie » du gouvernement Obama – une offensive diplomatique couplée à un renforcement des moyens militaires qui vise à saper l'influence et la position stratégique de la Chine dans toute la région. Un des éléments régulièrement mis en avant par la propagande américaine était l'accusation que Pékin serait engagé dans un espionnage informatique de grande ampleur contre les États-Unis et d'autres pays. Ce qui a été révélé c'est que la NSA est engagée dans des opérations d'espionnage illégales d'une ampleur sans précédent, contre des gouvernements comme contre la population dans son ensemble, dans toute l'Asie et le monde entier. 

Le gouvernement Obama risque de s'aliéner des alliés et des partenaires stratégiques essentiels qui font partie de son plan pour encercler la Chine. D'après le Diplomat, les révélations de la semaine dernière sur l'espionnage par la NSA des dirigeants mondiaux ont poussé « certaines nations asiatiques, notamment la Corée du Sud, à demander si leurs dirigeants faisaient partie des 35 qui sont écoutés. » L'Inde a déjà annoncé une nouvelle politique pour les emails officiels, après des révélations indiquant qu’elle était le cinquième pays le plus espionné par la NSA. 

Les dernières révélations soulignent le rôle central des agences de renseignement et des bases australiennes dans les opérations d'espionnage de la NSA en Asie. Tout comme le gouvernement travailliste précédent, le gouvernement de coalition actuel est prêt à ouvrir l'accès de ses bases militaires aux forces américaines en train de développer leurs préparatifs militaires contre la Chine, et de même, l'ASD est complètement intégré dans le vaste réseau d'espionnage électronique des États-Unis. 

Des documents de la NSA déjà révélés montrent que quatre sites australiens fournissent des données au programme de la NSA X-Keyscore, qui sépare les données entre flux de numéros de téléphones, d'adresses emails, de connections à des sites et d'activités des utilisateurs pour être archivés dans les énormes bases de données. Ces sites sont la Joint Defence Faciliity américano-australienne de Pine Gap près d'Alice Springs, et trois sites de l'ASD – la station de réception de Shoal Bay près de Darwin, la station de communication des satellites de défense à Geraldton en Australie occidentale, et la station de communications navales HMAS Harman près de Canberra. 

Le Sydney Morning Herald d'aujourd'hui a révélé l'existence d'une cinquième installation de surveillance électronique, connue localement comme « la maison sans fenêtres, » aux îles Cocos isolées dans l'Océan indien. D'après des ex-officiers de l'armée australienne, ce poste de l'ASD est « consacré à la surveillance maritime et militaire, en particulier des communications des forces de la marine, de l'armée de l'air et de l'armée de terre indonésiennes. » Le poste avancé de l'Australie aux îles Cocos, où des drones et des avions de combat américains pourraient bientôt s'installer, est à proximité des routes maritimes reliant l'Afrique et le Moyen-Orient à l'Asie du Sud-Est et dont l'importance stratégique est majeure. 

L'Australie abrite également des centres d'écoute essentiels implantés sur les grands câbles sous-marins qui transportent de vastes quantités de trafic Internet entre l'Amérique du Nord et l'Asie. Kyodo News a fait savoir il y a un mois que le gouvernement japonais avait rejeté une demande de la NSA en 2011 qui voulait établir le même genre d'installations implantées sur ses câbles au Japon, en invoquant « un manque d'autorité législative. » Les gouvernements australiens en revanche n'avaient pas les mêmes scrupules sur l'intégration de l'ASD et d'autres agences de renseignements dans les activités illégales de la NSA. 

L'ex-Premier ministre australien John Howard est resté dans les mémoires pour avoir en 1999, dans le cadre de l'intervention militaire de l'Australie au Timor oriental, admis devant un journaliste que l'Australie servait de « shérif adjoint» aux États-Unis en Asie. Sa remarque avait provoqué un tollé dans toute la région. En commentant les révélations d'hier, le professeur chinois Zhu Feng [chercheur en relations internationales et consultant pour le gouvernement chinois, ndt] a déclaré : « l'Australie suit les États-Unis sans aucun principe et de façon inconditionnelle. L'Australie ne mérite même pas d'être qualifiée de « shérif adjoint » – elle est plutôt comme un subordonné. » 

En dépit de dénégations sans appel du Premier ministre Tony Abott, l'implication étroite de l'Australie dans les opérations d'espionnage américaines en Asie ne va faire que renforcer l'idée très répandue selon laquelle Canberra est un des sous-fifres de l'impérialisme américain dans ses opérations prédatrices, non seulement contre ses gouvernements rivaux, mais aussi contre la classe ouvrière en Asie et dans le monde. 

(Article original paru le 1er novembre 2013)