Closed Circuit: L’État et ses secrets inavouables

Par David Walsh
8 novembre 2013

Réalisé par John Crowley, scénario de Steven Knight

Closed Circuit est un drame à propos de l’infiltration d’un groupe terroriste par les services de renseignements britanniques et comment les choses tournent mal. En d’autres termes, le film (réalisé par l’Irlandais John Crow – A Boy, 2007), entre dans une zone politiquement explosive, même s’il ne l’explore pas d’une manière entièrement satisfaisante.

Le scénario, écrit par Steven Knight (Dirty Pretty Things, 2002, Eastern Promises, 2007), est centré sur deux ambitieux avocats, Martin Rose (Eric Bana) et Claudia Simmons-Howe (Rebecca Hall), qui se retrouvent (suite au suicide apparent de l’avocat initialement assigné au dossier) à représenter les conspirateurs survivants d’un attentat suicide à la bombe à Londres qui a tué 120 personnes. Pour compliquer les choses, Rose et Simmons-Howe sont d’ex-amoureux.

Closed Circuit

Elle est la soi-disant «avocate spéciale» de l’accusé, Farrooukh Erdogan (Denis Moschitto). En raison de la loi réactionnaire qui a créé cette catégorie d’avocat, Simmons-Howe accède à la preuve secrète, laquelle, prétend le gouvernement, pourrait nuire à la «sécurité nationale». Cette preuve ne peut être présentée que durant une session à huit clos de la cour à laquelle ne peuvent assister l’accusé, le public, la presse et Rose lui-même. En fait, il leur est interdit, à elle comme à Rose, sous peine de sanction en vertu de la loi, de communiquer. Le procureur général, d’une politesse et précision toute sinistre, admirablement interprété par le chevronné Jim Broadbent, qualifie la procédure, digne de l’époque de la Cour de la Chambre étoilée «d’équitable et transparente».

Il est difficile d’écrire sérieusement sur Closed Circuit sans révéler quelques faits et tournants du film ; vous voilà donc avertis.

Il devient rapidement évident qu’Erdogan, qui a un sombre passé (dont une arrestation pour trafic de drogue en Allemagne qui ne l’a pas empêché d’entrer en Grande-Bretagne et de rapidement gagner suffisamment d’argent pour acheter une Mercedes), est un agent des services de renseignement britanniques qui s’est infiltré dans une cellule terroriste en devenir. Qu’Erdogan ait entraîné les autres dans l’attentat à la bombe ou qu’il ait perdu le contrôle de la situation n’est pas clair. Mais le MI5 (le service de contre-espionnage et de renseignement national de Grande-Bretagne) est déterminé à cacher son rôle dans l’affaire… à tout prix.

D’où l’atmosphère de secret suffocante, l’étroite surveillance des deux avocats et, éventuellement, la violence physique dirigée contre Rose et Simmons-Howe, qui, inévitablement, ont joint leurs efforts pour aller au fond des choses, ainsi que contre un journaliste américain qui a déterré quelques faits accablants. Une grande partie du film tourne autour de l’identité de l’informateur anonyme qui a alerté la police à propos d’Erdogan et de son rôle dans l’attentat à la bombe (avant que le M15 ne s’implique et puisse l’écarter de l’enquête), et qui pourrait s’avérer la clé de toute l’affaire.

Le plus grand compliment qu’une personne pourrait attribuer à Close Circuit, c’est que contrairement à la vaste majorité des longs métrages actuels, il y a dans le contenu de ce film une relation concrète et intense avec notre époque : les caméras en circuit fermé sont omniprésentes (il y en aurait 1,85 million de braquées sur la population britannique); de dociles fonctionnaires s’avèrent être de sinistres agents de renseignements; des tribunaux secrets reçoivent des preuves accablantes qui ne seront jamais dévoilées et soumises à la critique publique, et les agences gouvernementales intimident ou assassinent ceux qui menacent de révéler leurs crimes avec une apparente impunité.

Il y a quelques méthodes et conditions d’État policier que les pouvoirs en place ont introduit au cours des dernières années, utilisant la «guerre au terrorisme» comme justification. Voilà le monde dont les caractéristiques ont été mises à jour beaucoup plus rapidement et précisément par les révélations d’Edward Snowden à propos de l’Agence de sécurité nationale américaine (National Security Agency, NSA).

Crowley et Knight ont soulevé un sujet tabou dans leur film, comme l’intrigante série télévisée Rubicon diffusée sur AMC et qui a été annulée en 2010 parce qu’elle osait soulever la question suivante: jusqu’à quel point les différentes agences de renseignements, ou autres parties intéressées, ont-elles été complices ou étaient au courant des attaques terroristes survenues récemment?

Si d’importantes couches de la population devaient comprendre que les attaques sans précédent contre les droits démocratiques n’ont que très peu à voir avec Al-Qaïda et sont beaucoup en lien avec les préparatifs de répression contre elle, quel effet cela aurait-il sur la conscience populaire? Qu’adviendrait-il des partis, des gouvernements et des agences démasqués pour avoir planifié une dictature? Closed Circuit n’est pas un film qui pénètrera profondément l’opinion publique, mais c’est un autre signe que la lumière commence à se faire sur ce qui a été gardé secret.

Closed Circuit

Il y a certainement des séquences et des jeux intéressants dans ce film. Broadbent, tel que mentionné, excelle, tout comme l’acteur australien Bana, qui est arrivé à l’avant-scène dans des projets regrettables tels que Hulk en 2003, mais qui a été remarquable ensuite dans Munich en 2005. Bana partage encore son temps entre des projets sérieux et puérils, mais sa présence impose un poids considérable dans ses rôles les plus sérieux. Hall est subtile dans le rôle de Simmons-Howe. Anne-Marie Duff joue une chef des services d’espionnage passablement menaçante et Riz Ahmed est convaincant en tant que tueur du MI5.

Le drame à ses invraisemblances, comme c’est toujours le cas lorsqu’un ou deux individus s’en prennent à l’ensemble de l’appareil d’État. De plus, les réalisateurs révèlent leur naïveté politique lorsqu’il présente un correspondant du New York Times (Julia Stiles, dans un petit rôle) comme une farouche opposante aux illégalités du gouvernement. Les événements se déroulent rapidement, peut-être trop rapidement, et les secrets sont révélés assez facilement. C’est le genre de récit pour lequel les séries télévisées ont été inventées.

Les critiques de Closed Circuit, même celles qui sont plutôt favorables, qualifient au passage ces prémisses de «paranoïa» ou de conspiration. Bien au contraire, le film de Crowley adhère simplement aux faits: les services de renseignement sont directement impliqués, que ce soit leurs agents qui encouragent des actes de violence à l’aide de «coups montés», ou du fait qu’ils avaient à l’oeil un ou plusieurs participants dans pratiquement toutes les grandes attaques terroristes de la dernière décennie, sinon plus. La liste de tels évènements comprend les attentats-suicides du 11 septembre 2001, dont les auteurs étaient bien connus des autorités américaines, et l’attaque du marathon de Boston d’avril dernier.

Closed Circuit n’est pas prêt à avancer que les autorités permettraient un attentat à la bombe pour se donner un prétexte pour mettre en place des mesures antidémocratiques. (C’était ce que suggérait le film Omagh de Pete Travis en 2004, à propos d’une véritable attaque à la bombe de l’IRA en 1998.) Au lieu de cela, l’épisode potentiellement embarrassant est réduit dans le film de Crowley à «l’incompétence» de fonctionnaires ou peut-être du zèle mal placé. Le film tend à traiter la question comme si le mécanisme d’autodéfense de l’institution du MI5 avait à peine été mis en branle, sans plus s’attarder aux implications sociales plus larges.

Closed Circuit

Si Closed Circuit n’est pas aussi captivant qu’il pourrait l’être, considérant son sujet, c’est peut-être en raison des limites artistiques de ses créateurs. Mais selon moi, des conceptions sociales inadéquates entrent également en jeux. Les réalisateurs tendent encore à accepter sans réserve la «guerre au terrorisme» et les développements qui y sont associés, même s’ils critiquent énergiquement la réaction répressive et même meurtrière des autorités.

L’hydre de l’appareil militaire et des services de renseignement, qui siphonne d’énormes sommes d’argent et emploie un nombre fabuleux de personnes en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs, n’est pas apparue en première instance pour combattre le danger représenté par quelques milliers d’islamistes fanatiques. La menace terroriste venant de cette région existe en premiers lieux parce que les grandes puissances pillent les ressources du Moyen-Orient, soutiennent des dictatures brutales et détestées ainsi que la répression du peuple palestinien depuis plus d’un demi-siècle.

L’ordre social actuel, qui creuse les inégalités sociales, est incompatible avec les vieilles normes démocratiques. Londres est, en grande mesure, le foyer de criminels financiers, alors que les conditions des masses, particulièrement des jeunes, s’aggravent sans cesse. Les caméras et la police, les espions et les militaires ne sont déployés que pour cette raison: contrer les explosions sociales à venir.

Ce n’est pas quelque chose qui est actuellement présent à l’esprit de la plupart des artistes. Le drame dans ce film se déroule presque entièrement à l’écart des Britanniques et de leurs conditions de vie: il ne les évoque même pas. Il demeure le lieu de deux grands esprits, de bons samaritains isolés – et cela affaiblit le film et son impact émotionnel.

Bien qu’incomplet artistiquement, Closed Circuit reste un film inquiétant et dérangeant. Ses faiblesses ont sans doute contribué à générer des critiques tièdes ou négatives dans les médias américains. Mais c’est aussi un film qui rend les critiques nerveux, parce qu’il approche trop près de ce que tout le monde sait être la réalité. Broadbent, en tant que procureur général, livre le passage le plus puissant du film, dont les implications ne sont qu’effleurées dans Closed Circuit, lorsqu’il dit à Rose (Bana): «Il y a des puissances en jeu que ni vous ni moi ne pouvons même espérer contrôler.»

Ce film ne permettra pas aux autorités de dormir tranquille. Et çà, c’est déjà quelque chose.

(Article original paru le 30 août 2013)