Les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates forment un nouveau gouvernement de grande coalition en Allemagne

Par Peter Schwarz
18 décembre 2013

Samedi après-midi, une explosion de joie a éclaté au sein du Parti social-démocrate (SPD) à l’annonce des résultats du vote des militants sur la formation d’une grande coalition avec l’Union chrétienne-démocrate/Union chrétienne sociale (CDU/CSU). Sur les 370.000 membres du parti qui ont participé au vote, 76 pour cent ont voté en faveur de la coalition gouvernementale.

« Je n’ai jamais été aussi fier de mon parti, » a dit le dirigeant du SPD, Sigmar Gabriel. « Ce jour fera date dans l’histoire de la démocratie en Allemagne. »

Le SPD et Gabriel exultent de joie face à un nouveau gouvernement qui sera bientôt détesté en Allemagne et à travers toute l’Europe. Dans l’accord de coalition, qui fait 185 pages, l’accent porte sur la poursuite des mesures d’austérité qui ont précipité une importante partie de l’Europe méridionale et orientale dans une catastrophe sociale et entraîné une forte augmentation de la pauvreté en Allemagne.

Le CDU, le CSU et le SPD ont promis de strictement respecter le plafond de la dette et de s’abstenir totalement de contracter de nouvelles dettes après 2015. Sur le plan européen, ils insistent sur « une stricte consolidation budgétaire » et « des réformes structurelles pour accroître la compétitivité ».

Ces directives – et pas les promesses fleuries se qui trouvent dans certains passages de l’accord – détermineront la future politique du gouvernement. C’est ce que confirme d’ailleurs le choix des ministres qui ont prêté serment le 17 décembre à Berlin.

Alors que la plupart de ministères seront détenus par de nouveaux ministres, Wolfgang Schäuble, 71 ans, a été reconduit à son poste de ministre des Finances et donc de bras droit de Merkel dans l’application des dictats d’austérité sur le plan intérieur et extérieur.

Schäuble appartient depuis 41 ans au Bundestag (parlement). Il a été ministre plusieurs fois depuis 1984. Il est notoirement connu pour défendre impitoyablement les intérêts du patronat. En 1990, en tant que ministre de l’Intérieur il avait négocié le traité d’unification avec l’ancienne Allemagne de l’Est qui s’est révélé être une mine d’or pour les banques et les grands groupes d’Allemagne occidentale et une catastrophe pour les travailleurs en Allemagne de l’est.

Durant les quatre dernières années, le nom de Schäuble a été inextricablement lié aux brutales mesures d’austérité adoptées en Grèce. Il s’est prononcé contre toutes les tentatives visant à alléger ces mesures. En 2012, alors que le gouvernement grec n’était plus en mesure de faire face à l’opposition populaire et qu’il avait décidé de tenir de nouvelles élections, Schäuble a déclaré de façon arrogante que les coupes étaient inévitables et non négociables, « les Grecs peuvent voter comme ils veulent. »

Une autre décision qui montre le caractère droitier du nouveau gouvernement est la nomination du directeur de la Banque centrale européenne (BCE) Jörg Asmussen comme secrétaire d’Etat auprès de la ministre du Travail. Asmussen qui est membre du SPD, sera responsable de l’instauration du salaire minimum sous la nouvelle ministre du Travail, Andrea Nahles, l’ancienne secrétaire générale du SPD.

L’expert financier Asmussen, 47 ans, représente mieux qu’aucun autre politicien allemand, les intérêts du capital financier. Il a mené avec succès une brillante carrière au sein du ministère des Finances, débutant en 1996, du temps de Theo Waigel (CSU), et l’a poursuivie sans interruption sous les successeurs de ce dernier, Oskar Lafontaine (SPD), Hans Eichel (SPD), Peer Steinbrück (SPD) et Wolfgang Schäuble (CDU). Il s’est distingué comme un pionnier de la déréglementation des marchés financiers, du développement du marché de la titrisation et de l’expansion des produits financiers dérivés.

Il a à la fois siégé aux directoires de banques qui ont spéculé avec de tels produits, et de l’organisme de surveillance des marchés financiers, la « BaFin », qui était censé les contrôler.

En conséquence, les banques allemandes – notamment celles dont le contrôle incombait à Asmussen, furent particulièrement durement touchées par la crise financière de 2007. Le gouvernement fédéral a dû intervenir en injectant 130 milliards d’euros pour sauver de la faillite la banque Hypo Real Estate (HRE). Une commission d’enquête parlementaire avait trouvé qu’Asmussen avait « gravement violé son devoir de vigilance ».

Cependant, vu qu’Asmussen jouissait du soutien du SPD et du CDU, la commission ne put rien contre lui. Au lieu de cela, Asmussen représenta le gouvernement auprès du fonds de sauvetage bancaire allemand SoFFin qui débloqua des centaines de milliards d’euros d’argent public en faveur des banques.

En janvier 2012, sur proposition de Wolfgang Schäuble, Asmussen rejoignait le directoire de la BCE où il supervisa les programmes d’austérité en Europe méridionale et le déblocage de fonds d’urgence pour la Grèce, le Portugal et l’Irlande.

Le fait que ce soit précisément Asmussen qui soit responsable de l’instauration du salaire minimum, que le SPD célèbre comme étant son plus grand succès dans les négociations de coalition, confirme le fait qu’on ne peut s’attendre à rien de progressiste de cette mesure.

Comme le WSWS l’a déjà montré dans un précédent article, un salaire minimum légal ne contribuera ni à améliorer les revenus ni à réduire la pauvreté. Au contraire, il servira de levier pour pousser vers le bas le niveau général des salaires en impliquant dans la grande coalition les syndicats et le parti Die Linke (La Gauche).

La plus grande surprise dans la répartition des ministères a été la nomination d’Ursula von der Leyen (CDU) au poste de ministre de la Défense. Ce médecin de formation et mère de sept enfants, avait occupé auparavant le poste de ministre du Travail et avant cela, celui de ministre de la Famille.

Vu qu’elle n’a pas manifesté d’aptitude militaire particulière, de nombreux organes de presse ont interprété sa nomination comme étant une préparation à une potentielle succession de Merkel comme chancelière. Si elle réussit à dompter le ministère et ses appareils massifs et difficilement contrôlables, à mener à bonne fin les réformes de la Bundeswehr (l’armée) et à maîtriser des dossiers d’armement complexes, alors elle sera aussi à même d’être chancelière, disent-ils.

Ce sera certainement le cas. Mais le transfert de von der Leyen au ministère de la Défense a aussi une raison plus directe et politique. L’armée allemande, dont elle sera dorénavant de par sa fonction le commandant en chef, va de plus en plus servir à des fins impérialistes agressives.

Le président Gauck a récemment demandé que l’Allemagne joue de nouveau en Europe et dans le monde un rôle qui soit adapté à sa taille et à influence réelles. « Notre pays n’est pas une île. Nous ne devrions pas nous bercer d’illusions que nous puissions rester épargnés par les conflits politiques, économiques et militaires, si nous ne participons pas à leur résolution, » a-t-il prévenu dans son discours prononcé à l’occasion de la journée de l’unité allemande.

La conviction que Merkel, avec sa biographie plutôt provinciale, puisse accomplir cette tâche est en train de s’amenuiser. De nombreux articles de presse lui reprochent de ne réagir qu’aux problèmes, disant qu’elle manque de vision et de projets d’avenir.

A l’occasion, en octobre par exemple, du retrait des troupes allemandes de Kunduz en Afghanistan, le journal Süddeutsche Zeitung écrivait, « La Bundeswehr est certes transformée en une armée d’intervention mais, entre-temps, les critères, les objectifs et les buts de telles interventions ne mènent politiquement nulle part. » Le commentaire exprimait l’espoir « qu’un successeur rouge ou vert siège bientôt à la table du cabinet pour imposer à la chancelière un débat sur le rôle de l’Allemagne. »

Ursula von der Leyen pourrait se charger de cette tâche. Elle est considérée être une politicienne agressive, déterminée et jouissant de contacts internationaux dans bon nombre de domaines. Son père, Ernst Albrecht, fut ministre-président du Land de Basse-Saxe de 1976 à 1990. Il a fait partie de la direction du CDU. Il entretenait des relations dans la haute noblesse et dans les milieux d’extrême droite.

Sa fille Ursula a grandi en partie à Bruxelles. Après son mariage avec Heiko Echter von der Leyen, un cardiologue et directeur d’une société qui conduit des essais cliniques, elle a passé plusieurs années aux Etats-Unis. Elle parle couramment le français et l’anglais.

Par deux de ses frères, elle connaît les appétits internationaux des entreprises allemandes. Hans-Holger Albrecht est le PDG du groupe Millicom International Cellular qui commercialise sous la marque « tigo » un service de téléphonie mobile et d’internet dans 15 pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie vise à doubler son chiffre d’affaires d’ici à 2017 en le faisant passer à 9 milliards de dollars. Donatus Albrecht est membre du conseil d’administration de la société holding Aurelius qui a son siège à Munich et qui opère dans le monde entier. Il a réalisé en 2012 un chiffre d’affaires de 1,3 milliards d’euros.

En cas d’effondrement de la grande coalition, Ursula von der Leyen serait apte à être la chancelière d’une coalition CDU-Verts. En ce qui concerne la politique familiale, elle a été à plusieurs reprises en désaccord avec son propre parti et a également conquis de nombreux Verts. Les Verts sont aussi les plus fervents défenseurs des missions « humanitaires » de la Bundeswehr. Ils ont demandé une implication plus importante de l’Allemagne dans les guerres en Lybie et en Syrie.

(Article original paru le 17 décembre 2013) 

A voir aussi :

Le parti allemand La Gauche défend l’Union européenne

[4 décembre 2013]