Comment Khodorkovsky est devenu l’homme le plus riche de Russie

Par Peter Schwarz
8 janvier 2014

L’oligarque Mikhail Khodorkovsky qui a été gracié, peu de temps avant Noël, par le président russe Vladimir Poutine après avoir passé dix ans en prison est fêté par les politiciens et les médias allemands comme étant un martyr de la démocratie.

La politicienne des Verts, Marieluise Beck, a dit au micro de Deustchlandfunk que lorsqu’elle s’était pour la première fois entretenue avec Khodorkovsky à Berlin, c’était « un homme que j’avais accompagnée pendant plus de huit ans sur le plan émotionnel, » et le fait de le serrer dans les bras « était vraiment très agréable. »

Le président du parti La Gauche (Die Linke), Gregor Gysi, a écrit sur sa page Facebook, « Cette grâce est une mesure importante, attendue de longue date et absolument nécessaire. » Le député de Die Linke, Stefan Liebich, a aussi exprimé sa satisfaction quant à la libération de l’oligarque en critiquant simplement qu’il avait « l’impression que le chef de l’Etat décide de qui va en prison et qui est libéré. »

Le ministre des Affaires étrangères, Frank Walter Steinmeier, a dit au journal Frankfurter Allemeine Sonntagszeitung, « Je me réjouis que Mikhail Khodorkovsky soit en liberté en Allemagne. Tous ceux qui ont joué un rôle dans sa libération méritent des remerciements. »

La chancelière Angela Merkel a également salué cette décision.

L’enthousiasme qui règne dans les cercles dirigeants allemands à propos de Khodorkovsky en dit plus long sur l’état de la démocratie en Allemagne que sur la situation politique en Russie. L’ascension de ce quinquagénaire à la position d'homme le plus riche de Russie et qui avait pris fin avec son arrestation en 2003 allait de pair avec des crimes passibles de peines selon la loi allemande.

Né en 1963, Mikhail Borrisovitch Khodorkovsky avait, tout comme ses parents, fait des études de chimie puis d’économie. Il avait jeté les bases de sa future fortune en URSS en devenant un responsable de l’organisation de la jeunesse communiste (Komsomol).

Sous Gorbatchev, il était permis à des membres sélectionnés du Komsomol d’expérimenter avec le marché et le négoce. En tant que dirigeant de la société du Komsomol NTTM qui fonctionnait selon les principes du libre-marché, Khodorkovsky importait des ordinateurs, des jeans et du cognac bon marché qu’il revendait comme du Cognac cher. Il exportait entre autres des poupées russes.

Par la suite, Khodorkovsky et un partenaire trouvèrent le moyen de transformer la monnaie industrielle qui circulait en Union soviétique en roubles. Selon le magazine Der Spiegel, ceci « ressemblait à une autorisation à produire de l’or. »

En 1989, il prit la présidence de l’une des premières banques privées de Russie. Elle fut fondée dans le but de créer des réserves financières pour NTTM. En 1990, la banque racheta NTTM en la rebaptisant Menatep-Invest, avec Khodorkovsky comme son PDG.

Après la dissolution de l’Union soviétique à la fin de 1991, les relations de Khodorkovsky avec le président russe Boris Eltsine continuèrent de l’aider. En 1993, il fut nommé membre du conseil consultatif auprès du premier ministre, ministre adjoint du Pétrole et de l’Energie ainsi que membre du « conseil de politique industrielle » du gouvernement russe.

Le credo du jeune homme alors âgé de 30 ans, date de cette époque : « Nous ne voulons pas cacher que nous sommes inspirés par la richesse. Nos objectifs sont clairs, la tâche a été déterminée – nous voulons devenir des milliardaires. Nous en avons raz le bol de vivre selon Lénine ! Notre idole c’est sa majesté l’argent. »

En tant que membre du gouvernement, Khodorkovsky fut impliqué dans la vente d’entreprises, ce qui permit au banquier Khodorkovsky de s’enrichir. Il participa en 1995 à la réunion ministérielle relative au programme « loans for shares » qui avait fourni le cadre de la privatisation de plusieurs sociétés pétrolières.

C'est en 1995 que Khodorkovsky réussit son plus gros coup. Dans une vente aux enchères, Rosprom, une filiale de sa banque Menatep, avait acquis pour tout juste 309 millions de dollars la majorité des actions de la société pétrolière Ioukos, soit une fraction de sa valeur sur le marché. Les enchères étaient organisées par Menatep qui opérait déjà en tant que banque maison de Ioukos. Il s’agissait à plus d’un égard d’une opération d’initié. La valeur de Ioukos grimpa dans un très bref délai au centuple pour atteindre 30 milliards de dollars.

En 1996, Khodorkovsky passa de directeur de Menatep à directeur de Ioukos. Tout comme d’autres oligarques, Khodorkovsky assura la réélection d’Eltsine grâce à un soutien financier massif. Ce dernier était devenu un pilier pour les oligarques en leur garantissant un enrichissement effréné grâce au pillage des ressources publiques.

L’ascension de Khodorkovsky n’était pas seulement fondée sur des liens, des opérations d’initiés et la corruption. A l’image des autres oligarques, il recourait à des méthodes plus brutales. En 2006, le chef de la sécurité de Ioukos fut condamné à 24 ans d’emprisonnement pour une série de meurtres.

Poutine avait déclaré à la télévision être convaincu que ce dernier avait agi sur « ordre de son chef. » Néanmoins, les liens de Khodorkovsky avec les meurtres ne purent jamais être prouvés devant le tribunal.

L’une des victimes non élucidées de Khodorkovsky fut le maire de la ville de Nefteyogansk. En 1998, en raison de faits de corruption présumée, Ioukos cessa de payer des impôts et versa directement l’argent à des hôpitaux et des institutions similaires. Lorsque le maire s’y opposa, il fut assassiné peu de temps après.

A la fin des années 1990, le multimilliardaire Khodorkovsky se transforma lui-même en homme d’affaires qui préconisait la transparence, les pratiques comptables occidentales, l’honnêteté, l’ouverture et la responsabilité.

Sa richesse continua de croître rapidement. Ioukos devint le quatrième plus gros producteur de pétrole et de gaz. Khodorkovsky grimpa à la 26ème place sur la liste Forbes des hommes les plus riches du monde (2003). Sa préoccupation première n’était plus de piller davantage mais de protéger la fortune qu’il avait dérobée à d'autres voleurs.

Khodorkovsyk commença à critiquer le gouvernement et à financer des partis d’opposition, à commencer par le parti libéral Yabloko (Pomme) jusqu’au Parti communiste en se présentant comme l’homme de l’ouest. Dans le même temps, il se vantait publiquement d’être en mesure d’acheter les parlements et les résultats électoraux.

Après avoir négocié la vente d’actions de Ioukos avec les sociétés pétrolières américaines Exxon et Chevron et avoir eu une prise de bec avec Poutine devant les caméras de télévision, il fut poursuivi en justice par le procureur général. Il fut arrêté en 2003 et en 2005, ainsi que son partenaire Platon Lebedev, et condamné à dix ans d’emprisonnement pour des actes flagrants de corruption et d’évasion fiscale. Plus tard en appel la sentence fut commuée en une peine de huit ans.

La Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, où Khodorkovsky avait introduit son recours, lui donna raison à plusieurs occasions quant à ses conditions de détention. Mais elle rejeta ses affirmations selon lesquelles les poursuites criminelles étaient menées à des fins politiques.

En 2010, Khodorkovsky et Lebedev furent condamnés à six années supplémentaires pour détournement de fonds pétroliers à hauteur de plusieurs milliards. Les poursuites firent l’objet de vives critiques internationales quant à une présumée ingérence du gouvernement.

Durant ses dix ans de détention, Khodorkovksy a perdu une grande partie de son ancienne fortune. Ioukos fut démantelé et incorporé dans la compagnie Rosneft qui est contrôlée par l’Etat. Khodorkovsky n’en est pas pour autant un homme pauvre.

C’est pour de bonnes raison qu’il garde le silence sur sa fortune. Ioukos opère à partir de la Suisse et entretient de nombreuses sociétés écran dans des paradis fiscaux où l’argent est déposé. Rien qu’en Suisse, le procureur général a provisoirement gelé 5 milliards de francs suite à une requête russe. L’argent avait été déposé par des actionnaires de Menatep dans des comptes bancaires suisses.

En 2011, Forbes avait encore estimé la fortune de Khodorkovsky à 2,2 milliards de dollars, en confirmant cette somme malgré les démentis de ses avocats. En 2010, lors de la perquisition d’une filiale de la banque privée suisse Julius Bär, les procureurs allemands avaient découvert par hasard 17 millions de dollars que Khodorkovsky avait déposés sur un compte offshore. Une enquête pour blanchiment d’argent fut toutefois rapidement suspendue.

(Article original paru le 7 janvier 2014)