American Hustle de David O. Russell: Presque tous s’en tirent à bon compte

Par Joanne Laurier
15 février 2014

Réalisé par David O. Russell; écrit par Russell et Eric Singer

American Hustle

Le nouveau film de David O. Russell American Hustle est inspiré librement de l’opération policière «Abscam» menée par le FBI à la fin des années 1970 et au début des années 1980, qui mena à la condamnation d’un sénateur et de six membres de la Chambre des représentants ainsi que du maire de la ville de Camden au New Jersey.

Le nom de code de l’opération était une contraction d’«Arab scam» (arnaque arabe), en raison de la présence d’un agent qui prétendait être un «cheik arabe» offrant des pots de vin à différents politiciens en échange de faveurs politiques. Après plusieurs plaintes d’organismes arabo-américains, les représentants du FBI prétendirent qu’Abscam était le diminutif d’«Abdul scam,» d’après le nom de l’entreprise fictive que le FBI avait créée pour l’opération.

Le film est le septième dirigé par Russell depuis son début en 1994 avec Spanking the Monkey, une histoire à propos de l’inceste et de la solitude. La comédie excentrique Flirting with Disaster (1996) fut suivie du succès commercial Three Kings (1999), traitant de la guerre du golfe Persique. Russell aborde d’une manière amusante les boniments dans laquelle baigne la société aux États-Unis dans le film I Heart Huckabees (2004), de l’aliénation économique et sociale d’une communauté ouvrière de la Nouvelle-Angleterre dans The Fighter (2010). Son dernier film Silver Linings Playbook (2012) était une comédie dramatique originale, quoique plutôt tiède, centrée sur la dysfonction émotionnelle.

En général, l’œuvre de Russell est caractérisée par une véritable capacité à sonder le comportement humain, une sensibilité libérale et la tolérance des différences. Il se moque avec amusement de différentes institutions, incluant l’armée (Three Kings) et l’élite patronale américaine (I Heart Huckabees). The Fighter est le film le plus engagé socialement et donc son film le plus touchant et le plus concret.

Se déroulant dans le contexte général de l’affaire Abscan, American Hustle commence le 28 avril 1978 par une note indiquant que «certains éléments de ce film pourraient bien être vrais».

Christian Bale joue le rôle de l’escroc Irving Rosenfeld, basé sur la vie de Melvin Weinberg qui, sous la direction du FBI, a amadoué sept membres du Congrès pour qu’ils acceptent des pots-de-vin. Irving séjourne au très sélect Plaza Hotel de New York, se préparant pour l’arnaque. Il se colle soigneusement une perruque pour cacher son crâne dégarni. C’est une vision d’une sordide classe moyenne inférieure qui croit que «les gens veulent être arnaqués».

American Hustle

On apprend qu’après avoir été piégés par le FBI pour diverses infractions, Rosenfeld et son amoureuse, la flamboyante Sydney Prosser (Amy Adams), sont choisis par l’agent en civil du FBI, Richie DiMaso (Bradley Cooper, permanenté à l’extrême). Ce dernier planifie utiliser Irving pour piéger le maire du New Jersey, Carmine Polito (Jeremy Renner, qui arbore une immense coiffure pompadour, est censé représenter Angelo Errichetti, ancien maire de Camden), connu en tant qu’«ami des travailleurs».

Un flashback révèle qu’Irving opérait légalement une chaîne de buanderie, mais était également recéleur d’œuvres d’art et s’enrichissait en offrant de faux prêts à des gens désespérés. («N’avez-vous jamais eu à trouver un moyen de survivre sachant que vos options étaient mauvaises?») À une fête, il rencontre Sydney, une femme malchanceuse d’Albuquerque au Nouveau-Mexique, dont la spécialité est de se faire passer pour une aristocrate anglaise. Leur attraction mutuelle est alimentée par leurs méthodes de survie similaires… et par leur amour de Duke Ellington. «Mon rêve, explique tristement Sydney en voix hors champ, était de devenir n’importe qui d’autre que moi-même.» Irving était ce qui lui fallait.

Les aventures du duo de magouilleurs se compliquent par le mariage d’Irving avec l’instable et calculatrice Rosalyn (la merveilleuse Jennifer Lawrence), dont le fils a été adopté par Rosenfeld. Irving la décrit comme étant la «Picasso du karaté passif agressif».

L’entente entre Irving et Sydney avec DiMaso implique l’utilisation d’un ami d’Irving qui doit se présenter comme un riche cheik arabe qui veut investir. Polito est la cible alors qu’il fait campagne pour ranimer le jeu de hasard dans la ville en pleine dépression économique d’Atlantic City. Polito ne tombe pas dans le panneau de la première arnaque, mais Irving devient son ami, gagnant sa confiance pour mieux l’escroquer. Dans le processus, l’escroc devient authentiquement affectueux et respectueux à l’égard du maire, lui trouvant des motifs sincères pour aider son électorat souffrant.

Pris au piège, Polito présente un faux cheik personnifié par un agent du FBI mexicano-américain (Michael Peña) à des criminels de gros calibre. Plusieurs membres du Congrès sont secrètement filmés acceptant des pots-de-vin. DiMaso, en désaccord avec son supérieur qui lui refuse tout, Stoddard Thorsen (Louis C.K.), voit l’opération comme une opportunité pour grimper les échelons hiérarchiques de l’agence. Robert DeNiro joue un bref caméo dans le rôle de Victor Tellegio, un pilier de la mafia, adjoint de Meyer Lansky. Éventuellement, les cœurs purs s’en tirent et les égocentriques qui n’ont que leurs intérêts à cœur sont punis.

Une bonne partie du temps et de l’énergie consacrés à American Hustle est dépensée au triangle amoureux Irving/Sydney/Rosalyn. Bale, dans le rôle de l’homme de confiance chauve et souffrant d’embonpoint est convaincant, comme l’est sa complice et muse Adams. Lawrence est captivante, volant des scènes avec une émotivité instable et une excentricité pleine d'humour. Cooper est moins à l’aise dans l’exécution de ses explosions erratiques maniaques. Renner, comme maire de New York, agit tout en douceur. Russell est capable de créer des personnages farfelus qui sont humains, sympathiques et tout particulièrement américains.

Cependant, le réalisateur tend à rester en surface des évènements, se concentrant simplement à recréer le look de l’époque. Recréer les costumes et accessoires, les coiffures et les tubes de l’époque semble avoir plus d’importance que de fouiller l’importance du contexte social et historique de l’opération du FBI.

Reconnaissant que le cœur de son film ne porte pas sur l’affaire Abscam, Russell prétend qu’il voulait principalement explorer comment les gens naviguaient à travers les temps difficiles: «L’économie de l’époque allait vraiment mal. Les circonstances étaient différentes; les taux d’intérêt étaient tellement élevés qu’il était impossible d’avoir un prêt à moins de 15 ou 20 pour cent. Ça créait un environnement plutôt favorable pour escroquer quelqu’un, en offrant de l’argent d’un investisseur spécial venant de l’étranger. Qu’est-ce que l’on devient lorsqu’on est en mode survie durant ces temps? C’était aussi une époque plus innocente, une époque ou les choses allaient moins vite.»

En répondant à la question, «Qu’est-ce que l’on devient lorsqu’on est en mode survie?» Russell semble ne pas voir que ce que l’on devient dépend de ce que l’on est avant.

Selon Russell, «tout le monde dans le film magouille. Il y a de la magouille dans différents sens: soit en essayant d’y arriver en provoquant quelque chose par la duperie, ou comment nous devons tous d’une manière ou d’une autre utiliser de petits mensonges pour passer à travers la vie de tous les jours. … je crois que quelqu’un qui cherche à prendre soin d’une communauté magouille chaque jour.»

Honnêtement, ce genre de réflexions est beaucoup trop amorphe pour en faire la base d’un film sérieux. Si chacun a sa ou ses raisons, pourquoi faire un film après tout? Pourquoi ne pas annoncer que tout se déroule comme il se doit et s’en tenir à cela? Les éléments critiques (du FBI, de la mafia!) et de protestation manquent. Si Russell est simplement en affaire pour présenter des personnalités farfelues et amusantes, qui font tout ce qu’elles peuvent… l’intérêt vient à manquer après un certain temps.

«Tout le monde magouille.» Mais ce «tout le monde» du réalisateur correspond à des escrocs, des politiciens corrompus, des criminels, et des agents du FBI. Sans vouloir faire la morale, mais à quoi Russell s’attend-il?

D’un autre côté, les choses sont bien différentes pour la masse travailleuse de la population. Elle était obligée de se battre.

Par exemple, à l’époque d’Abscam, il y eut la grève très dure de 160.000 mineurs de la Virginie-Occidentale jusqu’au sud de l’Illinois, qui dura du 6 décembre 1977 au 19 mars 1978 – une grève lancée par les membres de la base en opposition à la direction nationale du syndicat de la United Mine Workers of America (UMWA). Les mineurs déterminés ignorèrent la mise en application par l’administration Carter des mesures d’urgence nationales de la loi Taft-Hartley.

La grève effraya la classe dirigeante et accéléra la controffensive contre la classe ouvrière qui débuta sérieusement en 1979 avec la nomination par Carter de Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale et le sauvetage de Chrysler, qui entraîna des concessions majeures de la part des travailleurs de l’automobile.

Le scandale d’Abscam donne un aperçu de la corruption sans retenue au Congrès et au sein des deux partis capitalistes, aussi bien que des opérations antidémocratiques du FBI. Les perquisitions illégales et les entrées par effraction ordonnées par les hauts dirigeants du FBI ont été pratique routinière durant des décennies. Sans doute que la purge d’un certain nombre de démocrates de Pennsylvanie et du New Jersey, aussi corrompus fussent-ils, faisait partie d’un tournant général vers la droite de l’establishment politique.

Russell vise à présenter un panorama social, mais sans une véritable appréciation des dynamiques impliquées ou une préoccupation sérieuse et profonde du sort des opprimés. Son libéralisme relativement timide l’amène à avancer à tâtons à travers cette présentation des temps durs, incapable d’envisager une explosion sociale et conséquemment le contraint à faire de la «magouille» une vertu.

En général, malheureusement, le film de Russell à ce point-ci ne va pas plus loin que de souhaiter bonne chance à la population et à la société américaine. Vers la fin d’American Hustle, il est fait mention du fait qu’aucun des gros bonnets n’a été arrêté, mais la référence est passagère. Finalement, tout le monde s’en tire à bon compte, excepté un opportuniste du FBI qui ne «magouillait» pas pour les bonnes raisons.

[Article original paru le 6 janvier 2014]