Le budget australien et la lutte pour l’égalité sociale

Par Richard Phillips
13 juin 2014

Un mois après le dépôt de son premier budget, le gouvernement de coalition libéral-national du premier ministre Tony Abbott est confronté à une vaste opposition croissante à son programme d’austérité brutale.

Rédigé selon les désirs du capital financier international, le budget cherche à imposer à la classe ouvrière australienne une contre-révolution sociale similaire à celle déjà déchaînée contre les travailleurs et les jeunes d’Europe, des États-Unis et d’ailleurs dans le monde au cours des six dernières années.

Cela a été un choc soudain et brutal pour des millions de gens ordinaires qui ont toujours été gavés avec la rhétorique incessante de l’establishment politique et des médias à propos de l’«exception» de l’Australie, «pays chanceux» et «terre d’opportunité».

Ces mythes ont été diffusés avec encore plus de force au lendemain de la crise financière mondiale de 2008-2009, alors que plusieurs milliards de dollars en exportations minières vers la Chine ont amorti temporairement les problèmes économiques. La population s’est alors fait dire que l’Australie avait échappé à la crise financière, devenant ainsi un «modèle économique» pour le reste du monde.

Le boom de la Chine, cependant, a toujours été un phénomène profondément instable. La récession mondiale en cours a entraîné une forte baisse des prix du minerai de fer et du charbon, et l’industrie minière est en crise profonde. Sous la bannière déployée par le trésorier Joe Hockey de «mettre fin à l’ère des privilèges», l’élite dirigeante a répondu à cette grande mutation économique en exigeant la destruction de ce qui reste de l’État providence créé après la Deuxième Guerre mondiale, ainsi que de tous les gains sociaux faits par la classe ouvrière au cours des 70 dernières années.

Les cibles directes du budget du 13 mai sont les familles de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure, de même que les jeunes chômeurs, les étudiants, les retraités et les personnes handicapées, dont beaucoup vont être poussés dans la pauvreté permanente.

L’Australie apparaît ainsi loin d’être «exceptionnelle», l’âge de la retraite devant être progressivement levé à 70 ans – soit le plus élevé de tous les pays industrialisés avancés – tandis que les jeunes chômeurs âgés de moins de 30 ans se verront refuser l’aide sociale pendant six mois, puis contraints de travailler pour recevoir des allocations de chômage. L’enseignement universitaire sera privatisé et les étudiants contraints de s’endetter à des taux d’intérêt élevés austères qui les laisseront à la merci des banques pendant des décennies. Le financement des soins de santé et de l’éducation publique sera fortement réduit et les visites gratuites aux médecins généralistes deviendront choses du passé.

Aucune de ces mesures n’a été mentionnée au cours de la campagne électorale fédérale de l’an dernier. Abbott est arrivé au pouvoir non pas sur la base d’un vote positif, comme le gouvernement et ses bailleurs de fonds prétendent – et encore moins avec un «mandat» – mais en raison d’un vote négatif historique contre l’ancien gouvernement travailliste, qui a fait tout son possible pour mettre en œuvre les exigences de l’élite financière et du monde des affaires. C’est pourquoi le gouvernement Abbott avait prévu un tollé initial, mais il a calculé que celui-ci se dissiperait rapidement.

Or le gouvernement est en pleine tourmente après seulement huit mois au pouvoir. Mise en sourdine pendant plus de vingt ans, la question de la croissance inexorable des inégalités sociales a soudainement éclaté et est devenue la principale question politique. La colère populaire est dirigée, en particulier, envers les mensonges du gouvernement quant à l’«égalité des sacrifices».

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le National Centre for Social and Economic Modelling (centre national pour la modélisation économique et sociale) calcule que plus d’un tiers des réductions budgétaires totalisant 6 milliards de dollars, aura une incidence sur les ménages gagnant entre 45.000$ et 63.000$, soit les 20% des salariés au milieu de l’échelle des revenus. Les familles représentant les 20% des salariés de la tranche inférieure des revenus (35.000$ et moins), seront plus pauvres d’au moins 1056$ par an. Les familles comptant parmi les 20% les plus riches, avec des revenus de plus de 200.000$, perdront un peu plus de 600 $.

Ross Gittins, chroniqueur financier au Sydney Morning Herald, écrivait lundi: «C’est bien la“fin des privilèges” pour les gens de la moitié inférieure, mais il n’y a aucun changement quant aux privilèges des nantis.»

Les récents sondages d’opinion montrent un effondrement du soutien au gouvernement, les travaillistes devançant maintenant la Coalition Abbott de 10 points. Un sondage réalisé par Essential Media le week-end dernier a révélé que 53% de la population, dont un nombre sans précédent de 41% des électeurs de la Coalition, souhaitaient que l’opposition travailliste bloque au moins une partie des mesures budgétaires.

L’ampleur de l’hostilité produit de vives tensions au sein de la direction du Parti libéral, ainsi que des conflits entre les libéraux de Abbott et leurs partenaires de la coalition, le Parti national. Assiégés par leurs électeurs, au moins trois députés du Parti national menacent de voter contre le système de congé parental d’Abbott, qui favorise de manière disproportionnée les riches. Parallèlement, les gouvernements libéraux des États du Queensland, de Nouvelle-Galles du Sud et de Victoria, qui seront tous en élections au cours des 12 prochains mois, sont en train de manœuvrer politiquement afin de retarder la mise en œuvre des mesures du budget fédéral.

La semaine dernière, le député indépendant Andrew Wilkie, a appelé ses homologues travaillistes, Verts et des petits partis à rejeter l’ensemble du budget en refusant de voter en faveur des projets de loi de crédits financiers, afin de bloquer les «fonds», ce qui forcerait une élection anticipée.

Craignant d’être portés au pouvoir par une vague d’opposition de masse au budget, les travaillistes et les Verts, après avoir préparé le terrain à Abbott par leur assaut combiné sur la classe ouvrière sous les gouvernements Gillard et Rudd, ont catégoriquement rejeté l’idée de faire quoi que ce soit qui pourrait défaire le gouvernement. Leur plus grand souci est d’assurer la stabilité parlementaire en supprimant le développement de tout mouvement indépendant de la classe ouvrière.

Il en va de même pour les syndicats qui, après être restés pratiquement silencieux pendant des semaines, ont appelé à une manifestation anti-budget pour la forme à Melbourne, suivie d’une réunion de délégués syndicaux à Sydney le lendemain. Ces gestes visent à promouvoir le mensonge que le retour au pouvoir d’un gouvernement travailliste-vert est la seule option pour la classe ouvrière. Cette situation souligne fortement la nécessité pour les travailleurs de rompre le carcan des syndicats et de lutter pour le développement d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière.

Une telle entreprise n’est possible que sur la base d’une perspective socialiste et internationaliste, luttant pour unifier les travailleurs australiens avec leurs homologues du monde entier dans la lutte pour renverser le capitalisme. Comme le montre ce budget, des emplois et des conditions de vie décentes, des soins de santé, une éducation et une protection sociale de hautes qualités, tout comme les autres nécessités de la vie contemporaine, sont incompatibles avec le maintien du système de profits privé.

Ce qu’il faut, ce n’est pas un gouvernement travailliste-vert pro-monde des affaires de plus, ou quelque autre combinaison parlementaire, mais la création d’un gouvernement ouvrier qui expropriera les banques et les grandes industries pour les transformer en propriété sociale et les placer sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière, afin de répondre aux besoins de tous et non pas de l’élite privilégiée. Telle est la perspective du Parti de l’égalité socialiste.

(Article original paru le 11 juin 2014)