Robert Poli, le dirigeant du syndicat PATCO blackboulé, meurt à l’âge de 78 ans

Par Tom Mackaman
7 octobre 2014

Robert Poli, le président du syndicat américain des contrôleurs aériens PATCO, au moment où la grève de 1981 fut déclarée illégale et écrasée par le gouvernement Reagan avec la connivence de la bureaucratie de l’AFL-CIO, est mort le 15 septembre à son domicile à Meridian, dans l’Idaho, d’une défaillance du foie et des reins. Il était âgé de 78 ans.

Robert Poli à l'époque de la grève de PATCO

Le 13 août 1981, plus de 15.000 membres de PATCO s’étaient mis en grève contre la Federal Aviation Administration (FAA). En l’espace de quelques heures, le président Ronald Reagan posait un ultimatum : soit les contrôleurs reprenaient le travail dans les 48 heures sans négociation, soit ils étaient licenciés sur le champ en vertu de la loi Taft-Hartley Act.

Quelque 12.500 contrôleurs aériens, dirigés par Poli, refusèrent d’obtempérer. « C’est une totale intimidation, » a dit Poli. Tout ce que ceci réussit à faire ce fut de rendre nos gens encore plus intransigeants. Nous continuerons de faire grève le temps qu’il faudra. » La lutte dura des mois, ralliant un énorme soutien des travailleurs. Un vaste élan a réuni 500.000 personnes le 19 septembre 1981, le jour de la marche de solidarité à Washington.

Mais, l’AFL-CIO, comme dans toutes les grandes grèves aux Etats-Unis des années 1980, oeuvra pour isoler et venir à bout du syndicat en lutte. Les syndicats de l’industrie aérienne ordonnèrent à leurs adhérents de franchir les piquets de grève. La bureaucratie syndicale refusa d’approuver les actions de sympathie et encore moins d’accéder à la demande largement répandue en faveur d’une grève générale.

Les syndicats s’opposaient à « tout ce qui équivaudrait à punir, blesser ou incommoder le public » a déclaré le président de l’AFL-CIO, Lane Kirkland. « Il est facile d’être un militant les jours de fête et de réclamer une grève générale, mais si vous être un dirigeant responsable vous devez évaluer les conséquences, » expliquait-il.

D’ici la fin de l’année, PATCO était interdit et Poli avait démissionné de son poste de président dans l’espoir d’ouvrir une voie à la négociation. Ce ne fut pas le cas. Des militants actifs furent emprisonnés, les tribunaux imposèrent des amendes tellement lourdes – plus de 40 millions de dollars – que le syndicat fut mis en faillite et tous les grévistes furent placés sur liste noire. L’interdiction resta en vigueur jusqu’en 1993.

Poli lui-même n’a jamais retravaillé dans sa profession et a trouvé un emploi dans la vente automobile et l’immobilier avant son départ à la retraite. Il s’est tenu à l’écart des réunions des contrôleurs aériens blackboulés, évitant de discuter publiquement de la grève. « Il a refusé de me parler, » a dit l’historien Joseph McCartin, l’auteur d’une récente interprétation de la grève. « Il est la personne qui n’a vraiment pas voulu parler. »

Poli ne porte qu’une faible responsabilité personnelle pour l’une des plus terribles défaites de l’histoire de la classe ouvrière américaine. Selon la plupart des témoignages, il était sincèrement dévoué aux contrôleurs aériens qu’il représentait. Certaines des traditions de lutte de la classe ouvrière américaine vivaient dans Poli. Il était personnellement courageux et il mena la grève selon le vieux principe de solidarité qu’« une attaque contre un est une attaque contre tous, » étant prêt à recourir à des tactiques militantes afin d’atteindre l’objectif concernant les emplois.

« Oh, je vais certainement aller en prison, » avait dit Poli le premier jour de la grève. « Je vais mener à bien le mieux possible cette mission. » Un témoignage contemporain l’a qualifié d’« homme imposant, impressionnant par sa carrure de 106 kilos pour 1,90 m… Il parle d’une voix douce mais ferme, ses paroles sont calmes et rationnelles et le ton de sa voix a l’assurance d’un chef religieux ».

Contrairement aux responsables syndicaux de nos jours, Poli était un travailleur qui avait gravi les échelons en gagnant le respect de ses collègues de travail. Né à Pittsburgh en 1936, il avait travaillé quelques années dans son métier qu’il avait surtout appris, comme nombre de membres de PATCO, dans l'armée de l'air. Au début des années 1960, il avait travaillé comme contrôleur aérien à Pittsburgh et à Cleveland tout en occupant divers mandats d’élu syndical. Il arriva à Washington DC en 1972 lorsqu’il devint permanent de l’organisation.

En 1980, Poli fut choisi pour assurer la présidence de PATCO car les membres le jugeaient plus militant que le président sortant John Leyden. Les contrôleurs aériens voulaient en découdre. Au cours de la décennie précédente, le nombre d'effectifs et les mesures de sécurité n’étaient pas allés de pair avec l’essor du trafic commercial. Un stress extrême contraignit la majorité des contrôleurs à partir en pré-retraite. Poli remarquait que 89 pour cent des contrôleurs n’arrivaient pas à la retraite parce que le stress et les maladies liées au travail, dont l’alcoolisme, avaient conduit à une mort prématurée. Les travailleurs PATCO revendiquaient une semaine de travail plus courte, des augmentations de salaire et plus d’effectifs.

Déçu par le refus du gouvernement Carter de négocier des améliorations, le syndicat PATCO avait pris la décision inattendue de soutenir le candidat républicain, Ronald Reagan, lors des élections de 1980. Reagan avait promis de les récompenser.

« Soyez assurés, » avait écrit Reagan à Poli juste avant les élections, « que si je suis élu président, je prendrai les dispositions nécessaires pour fournir à nos contrôleurs aériens le matériel le plus moderne et ajuster le niveau des effectifs et des journées de travail de façon à atteindre un degré maximum de sécurité publique. »

Ni Poli ni les aiguilleurs du ciel – et en fait très peu au sein de travailleurs – ne comprenaient l’ennemi auquel ils étaient confrontés en 1981. Ce n’était pas une simple question de changement de président. Les contrôleurs étaient face au pouvoir de la classe capitaliste – son gouvernement fédéral, ses tribunaux, ses deux partis politiques et sa machine de propagande médiatique – sans le soutien de l’AFL-CIO. Leur combativité en lutte a causé de massives perturbations du système national aérien, mais c’était nettement suffisant.

Ce n'était pas la faute des grévistes de PATCO. Des décennies d’anticommunisme, une religion d’Etat sans en porter le nom, avaient dérobé aux travailleurs américains leurs traditions politiques. Ils ne comprenaient pas que les grandes victoires des années 1930, la construction de syndicats de masse, avaient été nourries par le socialisme et dirigées par des militants aux sympathies socialistes. Ils n’avaient pas compris le rôle qu’avait joué la Révolution russe en inspirant ces militants et en soutirant des concessions d’une classe dirigeante craintive.

Poli et PATCO furent leurrés par la promesse de Reagan d’examiner leurs problèmes. Ceux qui critiquaient l’appui accordé par PATCO à Reagan masquaient leur propre trahison. Ceci était particulièrement le cas de la bureaucratie de l’AFL-CIO et ses apologistes qui affirmèrent que l’opération antisyndicale aurait pu être évitée si un Démocrate avait siégé à la Maison Blanche.

En fait, le projet appliqué par Reagan de détruire PATCO, y compris l’opération de briseur de grève menée par l’armée, connue sous le nom de Force de Gestion de Cas de Grève (Management Strike Contingency Force), avait été élaboré en 1980 sous le président démocrate Carter. C’était John Volcker, le candidat nommé par Carter à la tête de la Réserve fédérale, qui avait précipité la récession catastrophique de 1979-1980, en relevant du jour au lendemain le taux directeur à plus de 20 pour cent, créant ainsi un chômage de masse comme levier afin de s’en prendre à la classe ouvrière.

« Le niveau de vie du travailleur moyen doit baisser, » avait déclaré Volcker en 1979. Et, dans les années 1980, les gouverneurs démocrates, de Rudy Perpich au Minnesota à Bruce Babbitt en Arizona, se sont associés au gouvernement Reagan dans une campagne nationale dans le but de briser le syndicat.

Le Workers League, le prédécesseur du Socialist Equality Party, et le Bulletin, le précurseur du World Socialist Web Site ont mené une campagne extensive durant cette grève, gagnant le soutien des contrôleurs aériens. Le Workers League a diffusé lappel à la grève générale contre le gouvernement Reagan, prenant fait et cause pour les travailleurs de PATCO emprisonnés. Il avait aussi appelé à la rupture avec le Parti démocrate comme préalable à toute politique indépendante de la classe ouvrière.

Il n’était plus possible en 1981 de mener une lutte même limitée pour lemploi sur une base pro-capitaliste et sous le joug du Parti démocrate. La Workers League avait mis en garde que si la grève de PATCO était isolée et vaincue, cela préparerait le terrain à un assaut contre lensemble de la classe ouvrière.

Cet avertissement fut prophétique. Durant les années 1980, chaque grève importante fut délibérément isolée et trahie par la direction syndicale. Les entreprises et les administrations reprirent leurs vieilles méthodes violentes de répression de classe : les gendarmeries d’Etat, les nervis des services d’ordre des entreprises, les polices privées, les ordonnances judiciaires, les coups montés, et même le meurtre. Les syndicats capitulèrent, vantant la politique corporatiste qui place la rentabilité et la compétitivité de « leurs » entreprises au-dessus des intérêts des travailleurs qu’ils prétendent représenter.

Robert Poli et les grévistes de PATCO ne pouvaient pas savoir en 1981 ils chevauchaient la ligne de faille d’une transformation des relations de classe. Des années 1930 jusqu’aux années 1970, lors d’innombrables luttes, les travailleurs américains avaient acquis une série de réformes, de droits et d’améliorations de leurs conditions de travail. Le gouvernement et les industries furent obligés de reconnaître et de négocier avec les syndicats ; le plus souvent, c’était les patrons et non les travailleurs qui faisaient des concessions. Les travailleurs ont vu leurs droits et leurs salaires augmenter et les conditions de travail et de vie s’améliorer. Ils remportèrent le droit à une modeste retraite et ils en vinrent à s’attendre à ce que leurs enfants aient une chance pour une vie meilleure grâce à davantage d’opportunités scolaires.

La destruction de PACTCO annonça une contre-offensive capiraliste qui se poursuit à ce jour. Tous les acquis obtenus au 20ème siècle furent démolis ou sont ciblés pour être abolis. Actuellement, en 2014, une nouvelle génération de travailleurs a hérité de cette situation intolérable. Ils seront inévitablement poussés dans la lutte.

Les notices nécrologiques pour Poli qui sont parues dans le New York Times et le Washington Post ont acclamé l’échec de PATCO comme la signature de la victoire de Ronald Reagan. Un article identique dans le Los Angeles Times jubilait que de « quasiment tous les points de vue, la grève de PATCO fut un échec. »

Il y a un point de vue, pourtant, sur lequel les commentateurs bourgeois ne comptent pas, c’est que la classe ouvrière tirera les leçons de cet échec et de l’échec des syndicats en général pour s’orienter vers une lutte politique pour le socialisme.

Le livre Thirty Years Since the PATCO Strike est disponible chez Mehring Books.

(Article original paru le 25 septembre 2014)