A propos du bicentenaire de la naissance de l’écrivain allemand Georg Büchner (1813-1837) -- Première Partie

Par Sybille Fuchs
7 novembre 2014

Georg Büchner – révolutionnaire à la plume et au scalpel, exposition du 13 octobre 2013 au 16 février 2014 au Darmstadtium, Schlossgraben 164283 Darmstadt. Un catalogue a été publié sous le même titre par l’éditeur Hatje Cantz. 

« Un esprit d’une précocité singulière, un libre-penseur en toutes matières politiques comme aucun autre parmi tous ceux qui se sont distingués sur le plan politique dans l’Allemagne d’alors. » Franz Mehring au sujet de Büchner, 1897

L’année passée furent célébrés de nombreux bicentenaires. 1813 fut l’année de naissance des compositeurs Richard Wagner et Giuseppe Verdi. Ce fut l’année qui vit l’armée de Napoléon sortir vaincue de la « bataille des Nations » de Leipzig, la plus grande bataille européenne avant la première Guerre mondiale.

Mais ce fut aussi l’année de la naissance du poète et naturaliste révolutionnaire Georg Büchner, commémorée par une grande et remarquable exposition à Darmstadt. 

Portrait de Georg Büchner par Philippe August Joseph Hoffmann, 1833.Le portrait a été redécouvert récemment. 

Büchner fut un artiste de génie dont les quelques œuvres dont notamment le drame ayant pour sujet la Révolution française, La Mort de Danton (1835) et un fragment de pièce important, Woyzeck (1837), de même que la nouvelle Lenz (1835) ont exercé une influence profonde sur la littérature moderne.

Ce génie mort jeune ne légua à la postérité qu'une œuvre réduite, peu d’éléments biographiques et aucun objet personnel sauf une mèche de cheveux. Son œuvre poétique comprend à peine 300 pages. Néanmoins, l’exposition a soulevé un grand intérêt de la part du public et a fait l’objet de nombreux comptes rendus dans la presse, ce qui n'était certainement pas seulement dû à sa conception intéressante et à la riche sélection des objets montrés. Cet intérêt tient surtout à l’importance durable de cet auteur, mort méconnu au jeune âge de 23 ans.

Vu la rareté des objets "physiques" pavenus jusqu'à nous, les commissaires ne se sont pas limités à montrer des manuscrits et des éditions imprimées. Ils présentent dans l’exposition un tableau vivant tant de la personnalité captivante et polyvalente de Georg Büchner que des controverses sociales et politiques qui agitèrent ses contemporains. Le contexte scientifique, politique et culturel de l'époque nous est présenté, de même que les personnes et la littérature qui ont influencé le jeune auteur. Sa personnalité et son entourage immédiat sont illustrés de manière évocatrice par une table de dissection, des préparations médicales, une presse à imprimer d’époque, une guillotine, de nombreux tableaux, caricatures politiques, représentations érotiques et bien d’autres choses encore.

Si l'on se prend le temps de contempler la vaste exposition à Darmstadt, non seulement la période prérévolutionnaire d’alors reprend vie, mais on comprend aussi pourquoi Georg Büchner, qui n'a bénéficié que de quelques années de travail productif, a toujours su passionner les hommes du dix-neuvième comme du vingtième siècle. En effet, ses œuvres sont toujours d’une brûlante actualité.

Büchner est né au milieu de la période réactionnaire de la Restauration allemande. Au moment de la « bataille des Nations » de 1813 et de la défaite définitive de Napoléon, l’Allemagne est toujours éclatée en d’innombrables petits Etats et principautés. Le règne féodal rétrograde peut se rétablir complètement. Les libres-penseurs et intellectuels sont persécutés et démis de leur fonction, à l’instar des « Sept de Göttingen » (dont font partie les frères Grimm). Les droits et lois bourgeois introduits sous le règne de Napoléon sont supprimés. La multitude de petits Etats conservateurs coexistant pendant la Restauration s’appuie sur la répression, l’arbitraire policier et la censure de la presse. La population rurale pauvre souffre de faim et de froid, alors que les riches bourgeois et l’aristocratie jouissent de leurs privilèges.

Mais c’est une période hautement politique; les années trente et quarante du 19e siècle sont des années de fermentation révolutionnaire. Les idées de la Révolution française: liberté, égalité, fraternité se répandent dans de larges couches de la population.

Cependant, les aisés et les privilégiés, après les années de terreur et les guerres napoléoniennes, versent de nouveau dans les idéologies réactionnaires. Le mouvement de liberté allemand, national-bourgeois, est de plus en plus marqué d’une francophobie chauvine, la nostalgie du Moyen Âge et le fantasme de la résurrection de l’empereur Barberousse, raillé par Heinrich Heine dans son Conte d’hiver (Deutschland, ein Wintermärchen 1843-44).

La famille Büchner

Le 17 octobre 1813, Karl Georg Büchner naît à Goddelau, dans ce qui est alors le grand-duché de Hesse-Darmstadt, fils du chirurgien officiel Ernst Büchner et de sa femme Caroline née Reuss. En 1816, la famille déménage à Darmstadt, ville résidence. Georg est l’aîné de six enfants. Le père, médecin, est formé à la science naturelle, athéiste et partisan de Napoléon, ce qui ne le rend pas très populaire parmi les notables de Darmstadt. Mais il fait preuve de loyauté envers le roitelet Ludwig de Darmstadt et est très respecté dans sa fonction. La mère est croyante et s’intéresse à la littérature. Pendant ses études, Büchner fréquente assidument la parenté strasbourgeoise de sa mère.

A part la sœur Mathilde, qui se consacre à des activités sociales, tous les frères et sœurs de Büchner se distinguent comme écrivains. Sa sœur Louise devient écrivain et s’active dans le mouvement féminin naissant. Dans son fragment de roman Ein Dichter (Un poète), elle décrit de nombreux épisodes de la vie de son frère aîné Georg.

Son frère Ludwig devient médecin et naturaliste et participe à la révolution de 1848. Partisan de Darwin et du matérialisme (vulgaire), il publie un livre très remarqué, Force et matière, études populaires d’histoire et de philosophie naturelles (Kraft und Stoff, Empirisch-naturphilosophische Studien in allgemein-verständlicher Form, 1855).

En raison de sa défense ouverte du matérialisme, il perdra par la suite son professorat à Tübingen et gagnera sa vie comme médecin à Darmstadt. En 1850, Ludwig se charge de la première édition des écrits posthumes de son frère Georg Büchner.

« Gargantua », par Honoré Daumier. La caricature montre le roi Louis-Philippe en monstre insatiable.

Un autre frère de Büchner, Wilhelm, pharmacien et chimiste, sera le seul de toute la famille à acquérir une aisance considérable en tant que patron d’une usine de peinture. S'intéressant à la politique, il publiera de nombreux écrits en sa qualité de député aux Landtag et Reichstag (parlements de Hesse et de l’empire). Son plus jeune frère, Alexander, passera sa vie en France en tant qu’écrivain franco-allemand après avoir été radié du barreau par la justice hessoise pour cause d’idées antinationales.

Lorsque Georg Büchner est élève au lycée grand-ducal, ses dons littéraires ne tardent pas à se manifester. Pour l’anniversaire de son père, il écrit un conte narrant le sauvetage miraculeux de naufragés et fait un discours en défense de l’adversaire de César, Caton d’Utique (Caton le Jeune). Par ailleurs, il fonde un cercle littéraire avec quelques amis. Ils se passionnent notamment pour Shakespeare, mais lisent également des textes philosophiques, de Voltaire et Rousseau par exemple.

En 1831, Georg s’inscrit à la faculté de médecine de l’Université de Strasbourg. Il loge chez le pasteur Johann Jakob Jaeglé, dont la fille Wilhelmine (Minna) deviendra plus tard sa fiancée.

France

Büchner qui, adolescent, a déjà souffert de l’étroitesse d’esprit régnant dans le duché miniature hessois, est à l’aise dans l’atmosphère plus ouverte et libre de la France, ce qui ne l’empêche pas de critiquer vertement la nouvelle constitution française. D’après lui, celle-ci ne représente aucun progrès sur le plan de l’égalité sociale et ne permet qu’aux citoyens aisés de se faire élire au parlement. « … tout cela n’est jamais qu’une comédie. Le roi et les chambres gouvernent, et le peuple applaudit et paie. »

Büchner fréquente des réunions organisées par l’association estudiantine Eugenia, participe à des manifestations et débats politiques. En guise d’illustration de la situation socio-politique de la France de l’époque, l’exposition de Darmstadt a montré de nombreuses caricatures du maître de la satire politique, Honoré Daumier. Elles s’appliquent tout aussi bien à la situation dans le grand-duché de Hesse.

A la suite des événements de juillet 1830 à Paris, de la révolution belge de 1830-1831 et du mouvement d’insurrection polonais, un élan révolutionnaire croissant commence à s’emparer également des intellectuels et étudiants allemands. La fête nationale-démocrate de Hambach en mai/juin 1832 est le point culminant du mouvement bourgeois d’opposition contre la Restauration (le Vormärz). Les participants à la marche sur le château de Hambach dans le Palatinat exigent l’unité nationale, la liberté et la démocratie.

Insurrection de Francfort (Frankfurter Wachensturm), représentation d’époque de l’insurrection échouée du 3 avril 1833

Les événements culminent dans l’assaut dit « Wachensturm » contre des postes de police à Francfort-sur-le-Main, en avril 1833. Une cinquantaine d’insurgés tentent de prendre d’assaut deux postes de police (Hauptwache et Konstablerwache), afin de déclencher ainsi une révolution générale en Allemagne, entreprise vouée à l’échec.

Le 5 avril 1833, à l’occasion des événements de Francfort, Büchner écrit à ses parents :

« Mon opinion, la voici : s’il est une chose à notre époque qui puisse être utile, c’est la violence. Nous savons ce que nous pouvons attendre de nos princes. Tout ce qu’ils ont concédé leur a été arraché par la nécessité. Et même les concessions nous ont été jetées comme une grâce mendiée, et un misérable jeu d’enfant, pour faire oublier à l’éternel jobard qu’est le peuple qu’il est emmailloté trop à l’étroit. (…) On reproche aux jeunes gens de recourir à la violence. Mais ne sommes-nous donc pas dans une situation de violence perpétuelle? Parce que nous sommes nés et que nous avons grandi au cachot, nous ne nous apercevons plus que nous sommes au fond d’un trou, pieds et poings enchaînés, un bâillon enfoncé dans la bouche. Qu’appelez-vous donc ordre légal ? Une loi qui fait de la grande masse des citoyens un bétail à corvées, pour satisfaire les besoins contre nature d’une minorité infime et corrompue ? Et cette loi, appuyée par la violence brutale des militaires et par la roublardise stupide de ses sbires, cette loi n’est qu’une violence brutale et perpétuelle qui est faite à la justice et à la saine raison, et je la combattrai de la bouche et de la main chaque fois que je le pourrai. »

Büchner prend néanmoins ses distances avec les insurgés de Francfort, parce que « … dans le moment présent, je considère tout mouvement révolutionnaire comme une entreprise vaine, et que je ne partage pas l’aveuglement de ceux qui voient dans les Allemands un peuple prêt à lutter pour ses droits ». Il n’est pas certain que cette affirmation corresponde vraiment à sa conviction profonde ou si elle sert à rassurer ses parents. En tout cas, il ne tardera pas à prendre lui-même part aux événements.

En juin 1833, il écrit de Strasbourg à sa famille : « …J’agirai certes toujours conformément à mes principes, mais j’ai appris ces derniers temps que seul le besoin nécessaire de la grande masse peut entraîner des changements, que tous les mouvements et les cris des individus ne sont que vain ouvrage de fou. Ils écrivent, on ne les lit pas ; ils crient, on ne les entend pas ; ils agissent, on ne les aide pas… Vous pouvez prévoir que je n’irai pas me mêler de la politique tortueuse de Giessen et des gamineries révolutionnaires… »

Par « politique tortueuse » et « gamineries révolutionnaires », il vise probablement les associations estudiantines (Burschenschaften) actives à Giessen dont la francophobie, le chauvinisme allemand et l’orientation vers le passé n’étaient certainement pas à son goût.

La même année, Büchner rejoint la faculté de médecine de l’université grand-ducale hessoise de Giessen afin de pouvoir faire un examen reconnu dans sa patrie. Ici, il fait connaissance de l’étudiant en théologie Auguste Becker, appelé « Becker le rouge » en raison de sa tignasse rousse. Par son entremise, il entre également en contact avec Friedrich Ludwig Weidig, recteur et théologien à Butzbach, chef de file du mouvement d’opposition en Hesse et initiateur de la tentative échouée d’insurrection à Francfort.

Avec ces hommes, Büchner s’indigne contre la situation catastrophique de la population rurale pauvre dans le grand-duché, et il commence à étudier intensément l’histoire de la Révolution française. Il participe à l’assemblée fondatrice d’une « association de presse » conspiratrice, qui revendique la liberté de la presse.

Notes:

Les citations de Georg Büchner sont tirées de Georg Büchner, œuvres complètes, inédits et lettres, Editions du Seuil, Paris, 1988

Franz Mehring, 1897, version française par la traductrice de l‘article

Lettre à sa famille, Strasbourg, décembre 1832

Lettre à sa famille, Strasbourg, 5 avril 1833

Lettre à sa famille, Strasbourg, juin 1833

A suivre

(Article original paru le 11 janvier 2014)