A propos du bicentenaire de la naissance de l’écrivain allemand Georg Büchner (1813-1837) -- Deuxième partie

Par Sybille Fuchs
8 novembre 2014

Georg Büchner – révolutionnaire à la plume et au scalpel, exposition du 13 octobre 2013 au 16 février 2014 au Darmstadtium, Schlossgraben 164283 Darmstadt. Un catalogue a été publié sous le même titre par l’éditeur Hatje Cantz.  

Le futur dramaturge et révolutionnaire Georg Büchner (1813-1837) grandit en Haute Hesse, une région qui faisait alors partie des territoires les plus pauvres et les plus rétrogrades d’Allemagne. Les petits paysans n’arrivaient guère à survivre sur les quelques hectares dont ils disposaient. La soi-disant « émancipation des paysans » mise en œuvre en 1811 n’avait en aucune façon amélioré leur situation. 

Eau-forte représentant Georg Büchner par A.Limbach basé sur une esquisse de A.V.Hoffmann) 

Alors qu’auparavant ils devaient fournir des produits de la terre ou des corvées au seigneur, ils étaient maintenant obligés de compenser leur « émancipation » en versant des sommes d’argent. Par conséquent, beaucoup d’entre eux s’endettaient au point de devoir abandonner leur ferme pour vivoter en tant que travailleurs journaliers, ou émigrer en Amérique. 

De plus, après la levée du blocus continental imposé par Napoléon, les filés et draps anglais envahirent le marché, anéantissant la possibilité de se tirer de la misère par des gains accessoires provenant du filage ou du tissage. De même, les lois douanières prussiennes empêchaient l’écoulement des biens dans des régions qui avaient été auparavant des débouchés et contribuaient au déclin de ces industries auxiliaires. 

Les paysans riches et les propriétaires fonciers privatisaient les communaux, les terres en propriété collective et les forêts. Le droit des pauvres de faire paître leur bétail ou de ramasser du bois s’en trouvait sérieusement restreint ou interdit. Les charges fiscales croissantes pesaient de plus en plus lourd. S’ensuivirent des crises alimentaires, des révoltes de la faim et les premiers soulèvements de la population rurale.

En 1830, des paysans insurgés se révoltèrent en Hesse. Environ deux mille paysans appauvris et travailleurs agricoles démunis, servantes et valets de la région du Vogelsberg marchèrent sur Büdingen dans la région de la Wetterau, munis de fléaux, de fourches, de faux et de gourdins, pillant les domaines des aristocrates, incendiant leurs propriétés, des postes de douane, des locaux administratifs et des postes de police, détruisant dossiers et registres fonciers. Cette insurrection fut écrasée avec une extrême brutalité. 

« Paix aux chaumières – guerre aux palais »

Avec son camarade d’armes August Becker et quelques autres compagnons, Georg Büchner fonda, en mars 1834 à Giessen, la « Société pour les droits humains », secrète et révolutionnaire. Il en rédigea le journal politique « Le messager hessois » (juillet 1834). 

Le messager hessois  

Ce faisant, il ne se contentait pas de faire de l’agitation mais il étayait ses dénonciations par des statistiques très évocatrices. Des chiffres précis démontrent l’inégalité sociale choquante, le gaspillage et le luxe régnant à la cour, dans les milieux dirigeants, au sein de leur armée et de leur appareil administratif et judiciaire aux dépens de la population rurale pauvre. Büchner calcule que les 700 000 habitants du Grand-duché de Hesse devaient fournir plus de six millions de florins par an, alors qu’eux-mêmes mouraient de faim. De nombreux passages du tract sont rédigés dans un langage très sobre et objectif, ce qui rend ses accusations d’autant plus incisives. 

« La justice, [depuis des siècles], est en Allemagne la putain des princes [allemands]. Chaque pas que vous faites vers elle construit une allée pavée d’argent massif, et c’est votre pauvreté et votre avilissement qui paient les verdicts que vous obtenez. Songez au papier timbré, à vos révérences dans les chancelleries et aux heures que vous y passez à attendre ! Songez aux émoluments des scribes et des greffiers ! Il vous est loisible de plaider contre le voisin qui vous vole une pomme de terre ; mais essayez donc de plaider contre le vol qui, au nom de l’État [et sous le prétexte de redevances et d’impôts], est commis chaque jour et s’en prend à votre bien pour qu’une légion de fonctionnaires inutiles profite de votre sueur ; essayez un peu d’engager une procédure contre l’arbitraire [des quelques panses repues] auxquelles vous êtes livrés, contre ce qui porte le nom de Loi, essayez d’accuser l’État de faire de vous ses bêtes de somme, essayez de réclamer contre la perte de vos droits d’hommes : quels tribunaux recevront vos plaintes, quels juges diront la justice ? Ce sont les chaînes de vos concitoyens de Vogelsberg traînés sous les fers à Rottenburg qui vous donneront la réponse. »[i] 

Mais Büchner ne se limite pas du tout à viser la situation dans le grand-duché et la condition de la paysannerie pauvre. Il décrit en quelques paragraphes la situation historique en Europe, à commencer par la Révolution française, lorsque « le peuple de France fut las de servir plus longtemps de bête de somme à son roi »[ii] et déclara les droits de l’homme : 

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 1789 

« Nul n’hérite par la naissance d’un droit ou d’un titre lui donnant une préséance, nul n’acquiert par la propriété un droit de préséance. La puissance souveraine réside dans la volonté de tous ou de la majorité. Cette volonté est la Loi, elle se manifeste par les assemblées ou les représentants du peuple ; ils sont élus par tous et chacun peut être élu ; ces élus expriment la volonté de leur électeurs, et ainsi la volonté de la majorité des représentants correspond à la volonté de la majorité dans le peuple ;… »[iii]

Le roi Louis XVI « prêta serment, jurant d’être fidèle à cette constitution ; mais il fut parjure envers le peuple, et le peuple le jugea comme il convient de juger un traître. Puis les Français abolirent la monarchie héréditaire et élurent librement une nouvelle autorité, à laquelle tout peuple a droit en vertu de la Raison et des Saintes Écritures. »[iv]

Après la victoire de la Révolution sur les armées d’intervention des princes et rois européens, la « jeune liberté grandit dans le sang des tyrans, sa voix fit trembler les trônes et les peuples s’exaltèrent. Pourtant, les Français troquèrent d’eux-mêmes leur liberté toute neuve contre la gloire que leur offrit Napoléon et ils l’élevèrent à la dignité d’empereur. »[v] 

Après la défaite de Napoléon, lorsque les « Bourbons ventrus » furent rétablis au pouvoir, le peuple s’insurgea à nouveau en 1830 et que « des hommes braves chassèrent le parjure Charles X du pays en juillet 1830, la France libérée opta pourtant pour la monarchie semi-héréditaire et se soumit, en l’hypocrite Louis-Philippe, à une nouvelle verge. »[vi] 

Ensuite, Büchner décrit comment les princes allemands – y compris le Grand duc de Hesse -, de peur de perdre totalement leur pouvoir, furent prêts à proclamer des constitutions.

« Le peule les crut, hélas! et le calme régna de nouveau. Voilà comment l’Allemagne fut dupée comme la France. Que sont, en effet, les constitutions en Allemagne ? Rien que paille battue dont les princes se sont attribué tout le grain. »[vii] 

Büchner décrit la fraude des lois électorales dans le grand-duché, « où personne n’est éligible, quelle que soient sa droiture et ses bonnes intentions, qui ne soit un riche propriétaire »[viii]. 

Friedrich Ludwig Weidig 

Par l’entremise de Friedrich Ludwig Weidig, théologien à Butzbach, le tract fut imprimé secrètement à Offenbach et distribué par les conspirateurs. Toutefois, Weidig l’avait préalablement révisé, lui conférant non seulement une note plus chrétienne, mais le remodelant aussi largement à son goût, visant une alliance avec les libéraux bourgeois et les intellectuels des associations estudiantines de la droite (Burschenschaften). Son idéal politique était un empire à l’image du Moyen-âge, gouverné par un empereur élu par un nombre de princes électeurs.

Büchner par contre, qui avait probablement eu connaissance des premières grèves prolétariennes en France et de la révolte des Canuts de Lyon en 1832, eut de vives altercations avec Weidig concernant l’orientation politique du mouvement. Büchner rejetait une alliance avec les bourgeois riches parce qu’il savait qu’une transformation fondamentale de la société ne pouvait être initiée que par les masses déshéritées. D’après lui, cette force se trouvait, en Hesse, où l’industrie capitaliste n’était qu’à ses débuts, dans la population rurale pauvre.

Pour Büchner, il s’agissait de gagner les masses tombées dans la misère pour une révolution politique. Dans des conversations et des lettres à ses amis, il prit par la suite avec véhémence ses distances des modifications apportées au texte par Weidig. Il se fâchait notamment du fait que Weidig avait remplacé l’expression « les riches » par « les nobles ». Bien que le manuscrit original de Büchner n’ait pas été conservé, sa position ressort clairement de ses propos, de même que du dossier judiciaire. Il était clair pour lui que l’enjeu n’était pas seulement un changement des structures politiques, mais une révolution sociale et l’établissement de l’égalité sociale.[ix] 

De nombreux exemplaires du Messager hessois furent saisis par les autorités. Karl Minnigerode, un ami d’école de Büchner, trahi pas un des conspirateurs, tomba aux mains de la police portant 150 exemplaires du tract sur lui, et fut mis aux arrêts. Un mandat d’arrêt fut également délivré contre Büchner. Après une perquisition à son domicile, il fut interrogé par le juge universitaire Konrad Georgi, sadique et alcoolique. Cependant, pour des raisons tactiques, il ne fut pas tout de suite arrêté, probablement parce que les autorités voulaient d’abord découvrir l’étendue complète de la conspiration. Mais il était clair pour Büchner que dorénavant il se trouverait sous observation et serait espionné. 

L’exposition de Darmstadt présentait des cartes montrant la dissémination du tract. En dépit de la terreur policière et des confiscations, il atteignit des parties relativement larges de la Hesse. Mais seulement peu d’entre les destinataires osaient transmettre le tract à autrui. Beaucoup d’entre eux le remirent, lu ou non, aux autorités. La répression brutale de la révolte de 1830 avait marqué les esprits, et il n’y eut pas de soulèvement. Vu que la classe ouvrière existait alors à peine en Hesse comme dans l’ensemble de l’Allemagne, les conditions n’étaient pas réunies pour une révolution sociale et l’expropriation des « riches ». 

Afin d’échapper à d’autres persécutions politiques, Büchner tourna le dos à Giessen et rentra d’abord chez ses parents à Darmstadt. Là, il n’abandonna pourtant pas ses activités révolutionnaires, mais fonda une section de la société secrète à Darmstadt. Pendant ces semaines, il se préoccupait beaucoup du sort de ses amis et conspirateurs arrêtés.

A suivre

Notes

Les citations de Georg Büchner sont tirées de Georg Büchner, œuvres complètes, inédits et lettres, Editions du Seuil, Paris, 1988

[1] Georg Büchner p. 75

[1] Ibid. p. 78

[1] Ibid. p.78 s.

[1] Ibid. p. 79

[1] Ibid. p. 79

[1] Ibid. p. 79

[1] Ibid. p. 80

[1] Ibid. P. 80

[1] Cf. Hans Mayer, Büchner und seine Zeit, Wiesbaden 1946, S. 94ff

(Article original paru le 13 janvier 2014)