A propos du bicentenaire de la naissance de l’écrivain allemand Georg Büchner – Quatrième partie

Par Sybille Fuchs
11 novembre 2014

Georg Büchner – révolutionnaire à la plume et au scalpel, exposition du 13 octobre 2013 au16 février 2014 au Darmstadtium, Schlossgraben 164283 Darmstadt. Un catalogue a été publié sous le même titre par l’éditeur Hatje Cantz.

Bien que Büchner s’abstînt dès 1835 de toute intervention révolutionnaire pratique, il ne croyait pas à une réconciliation pacifique des contradictions de classe. De même, il n’était pas convaincu par les appels abstraits de ses collègues écrivains qui faisaient partie de la Jeune Allemagne (Junges Deutschland). Le 1er janvier 1836, il écrivait de Strasbourg à sa famille :

Georg Büchner

« Au reste, pour ma part, je n’appartiens nullement à ce qu’on appelle la Jeune Allemagne, le parti littéraire de Gutzkow et de Heine. Seule une méconnaissance complète de l’état de notre société a pu faire croire à ces gens que la littérature au jour le jour permettrait de transformer complètement nos idées religieuses et sociales (…)

Je reviens du marché de Noël, partout des tas d’enfants en haillons qui grelottent, les yeux écarquillés et le visage triste, plantés devant ces splendeurs de farine et d’eau, de saleté et de papier doré. L’idée que, pour la plupart des êtres humains, même les plaisirs et les joies les plus misérables sont des trésors inaccessibles m’a rendu très amer. »i

« Lenz »

A Strasbourg, Büchner se consacra plus intensément à son étude des sciences naturelles, mais commença en même temps de travailler sur une nouvelle sur le poète du Sturm und Drang (Tempête et passion) Jakob Michael Reinhold Lenz, publiée en 1839 sous forme de fragment dans le périodique Telegraph für Deutschland. A part cela et pour gagner sa vie, il traduisit entre autres les drames de Victor Hugo Lucrèce Borgia et Marie Tudor (tous deux en 1833), imprimés par Sauerländer comme déjà La mort de Danton. De plus, il étudiait les écrits philosophiques de René Descartes et de Baruch Spinoza.

Büchner avait obtenu le matériel pour sa nouvelle Lenz d’amis qui avaient accès aux notes du pasteur alsacien Johann Friedrich Oberlin (qui a donné son nom à un collège aux États-Unis), chez qui Lenz, qui manifeste des signes croissants d’une psychose, avait trouvé refuge. Dans Lenz, Büchner se tient souvent très près des descriptions d’Oberlin et souvent, le reprend presque textuellement. S’appuyant entre autre sur ses connaissances médicales, il réussit à représenter avec beaucoup d’empathie les états tourmentés du poète qui vit entre le délire et la réalité. Il emploie une nouvelle technique narratrice alternant savamment entre la première et la troisième personne.

Les descriptions de la nature sont particulièrement impressionnantes lorsque Lenz, tourmenté par des visions, erre dans les Vosges pendant une tempête. La nature reflète l’état mental de l’homme qui perd sa raison. Büchner aimait les Vosges et les avait parcourues avec ses amis strasbourgeois. Le début de la nouvelle est déjà captivant :

« Le 20, Lenz passa par la montagne. Neige en altitude, sur les flancs et les sommets ; et dans la descente des vallées, pierraille grise, étendues vertes, rochers, sapins. L’air était trempé, froid ; l’eau ruisselait le long des rochers et sautait en travers du chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’atmosphère humide. Des nuages passaient dans le ciel, mais tout était d’une densité… puis le brouillard montait, vapeur humide et lourde qui s’insinuait dans l’épaisseur des fourrés, si molle, si flasque. Il avançait avec indifférence, la route lui importait peu, tantôt montait, tantôt descendait. Il n’éprouvait pas de fatigue, simplement, parfois, il trouvait pénible de ne pas pouvoir marcher sur la tête. Au début, il avait ressenti une poussée dans la poitrine, quand les pierres s’échappaient soudain, quand la forêt grise s’ébrouait sous lui et que le brouillard engloutissait toutes les formes, ou dévoilait à demi les majestueuses figures qui l’entouraient ; une poussée qui venait du fond de son être ; il cherchait quelque chose, quelque chose comme des rêves perdus, mais il ne trouvait rien.

Tout lui paraissait si petit, si près de lui, si mouillé, il aurait bien mis la terre à sécher derrière le poêle. Il n’arrivait pas à comprendre qu’il lui fallût tant de temps pour grimper jusqu’au bas d’une descente, gagner un point éloigné. Il pensait qu’il devait tout pouvoir franchir en quelques enjambées […] alors c’est une déchirure qui lui traversait la poitrine, il s’immobilisait, suffoquant et le corps ployé vers l’avant, la bouche et les yeux grands ouverts, pensant qu’il allait aspirer en lui la bourrasque, tout étreindre en lui-même, puis s’étendait, et son corps recouvrait la terre, s’enfouissait dans l’univers, et c’était une jouissance qui lui faisait mal ; ou bien, il s’immobilisait et posait sa tête dans la mousse et fermait les yeux à demi, et tout s’en allait alors, loin de lui, la terre se dérobait sous lui, elle devenait aussi menue qu’une étoile errante et s’immergeait dans un fleuve tumultueux dont les eaux claires défilaient sous son corps. »ii

Jakob Michael Reinhold Lenz

Un des passages les plus importants et les plus brillants de la nouvelle est une discussion que Lenz mène, pendant une de ses phases lucides, avec son ami Christoph Kaufmann au sujet de l’art. Büchner lui prête sa propre conception de l’art, opposée à l’idéalisme et l’idéalisation :

« A table, Lenz retrouva sa bonne humeur, on parla de littérature, il était sur son terrain ; c’était en ce temps-là le début de la période idéaliste ; Kaufmann était un partisan de ce courant, Lenz portait violemment la contradiction. Il lui dit que les écrivains dont on disait qu’ils rendaient la réalité n’avaient pas non plus la moindre idée de ce qu’était cette réalité, mais que, malgré cela, ils étaient de loin plus supportables que ceux qui voulaient la transfigurer. Il dit encore : Le Bon Dieu a bien fait le monde tel qu’il doit être, et nous ne pouvons guère barbouiller grand-chose de mieux ; la seule chose à laquelle nous devons nous employer, c’est à créer un petit peu nous-mêmes à sa suite. En toute chose je demande : de la vie, une possibilité d’existence, et alors ça va. Nous n’avons pas alors à nous demander si c’est laid ou si c’est beau, le sentiment qu’on a créé quelque chose, quelque chose qui a de la vie, est bien au-dessus de ces deux notions, et c’est le seul critère en matière d’art. On ne le rencontre d’ailleurs que rarement, nous le trouvons chez Shakespeare, et on le perçoit tout entier dans les chansons populaires, chez Goethe aussi parfois. »iii

Bien que la nouvelle soit restée fragment, elle fait partie des exemples les plus remarquables de la prose narrative allemande. Le jeune Gerhard Hauptmann en était captivé, tout comme Marcel Reich-Ranicki, le grand critique littéraire germano-polonais.

Strasbourg, médecine, philosophie et poésie

A Strasbourg, Büchner se consacrait davantage à ses études de philosophie et des sciences naturelles. L’exposition de Darmstadt a montré de manière impressionnante, exemples d’expériences, préparations et appareils à l’appui, les grands progrès que faisaient la médecine et la science en général à l’époque de Büchner et auxquels celui-ci contribua.

Vers la fin de l’année 1835, Büchner se lança dans l’examen du système nerveux du barbeau, un poisson d’eau douce. L’année suivante, il fut invité par la société d’histoire naturelle de Strasbourg à donner une série de trois conférences en langue française au sujet du système nerveux du barbeau de rivière. Pas la suite, la société le nomma membre correspondant.

Johann Friedrich Oberlin

En juillet 1836, Büchner, alors âgé de 23 ans, soumit sa thèse sous le titre « Mémoire sur le système nerveux du barbeau (Cyprinus Barbus L.) », à la faculté de philosophie de l’université de Zurich, qui le nomma in absentia docteur en philosophie, le 3 septembre de cette même année. En novembre, il donna un cours d’essai à Zurich au sujet des nerfs crâniens et obtint un poste de chargé de cours.

Les recherches de Georg Büchner sur le système nerveux central étaient pionnières à l’époque et ont gardé leur validité jusqu’à nos jours, même si, bien entendu, elles ont été approfondies entre-temps par d’autres découvertes scientifiques. Le musée de Darmstadt présente un film qui montre les découvertes précises qu’il a faites.

Parallèlement à son activité académique fructueuse, Büchner continue de travailler comme écrivain. Il a déjà un nouveau projet littéraire, son drame Woyzeck, qu’il ne pourra plus achever. Il ne paraît qu’en 1877 comme fragment dans le journal berlinois Mehr Licht (Davantage de lumière).

Woyzeck

Bien que resté fragment, Woyzeck fait sans aucun doute partie des pièces de théâtre les plus importantes de la littérature allemande et mondiale. Bien qu’il n’ait été imprimé que longtemps après la mort de Büchner, il est de nos jours l’un des drames allemands les plus souvent joués.

Le manuscrit, qui existe en plusieurs versions, est à peine lisible. Le frère de Büchner, Ludwig, ne put le déchiffrer et renonça à inclure la pièce dans son édition posthume des œuvres de Büchner.

C’est seulement à la fin des années 1870 que l’éditeur de l’intégrale des œuvres de Büchner, Karl Emil Franzos, entreprit le déchiffrage du manuscrit avec succès et en fit imprimer sa version en 1879. La création mondiale de la pièce n’eut pas lieu avant le centième anniversaire de Büchner, le 8 novembre 1913, au Residenztheater de Munich.

Karl Emil Franzos

La pièce est composée de scènes déconnectées dont la séquence a été fixée différemment dans les diverses tentatives de reconstruction. Elle n’est pas subdivisée en actes.

Dans son Woyzeck, Büchner tenta manifestement de mettre en pratique ce qu’il avait développé sur le plan théorique dans l’entretien au sujet de l’art dans Lenz. Il était aussi inspiré par la description de cas criminels survenus dans son environnement direct, notamment par les rapports et expertises établis au sujet du cas de Johann Christian Woyzeck, fils d’un perruquier, qui avait poignardé à mort la veuve Christiane Woost, âgée de 46 ans, à Leipzig le 21 juin 1821. Le cas avait soulevé un intérêt particulier dû à des expertises médicales divergentes sur la question de savoir si la responsabilité criminelle de l’assassin était diminuée en raison de son état mental dérangé. Ce dernier avait indiqué avoir entendu des voix avant de passer à l’acte. Il fut condamné pour assassinat le 27 août 1824.

Qu’est-ce qui rend cette pièce si captivante jusqu’à nos jours ? Elle est jouée et rejouée, son sujet est adapté au cinéma et mis en musique par des compositeurs importants – pour le meilleur et pour le pire. D’une part, la matière et les thèmes sont d’actualité aujourd’hui comme à l’époque de Büchner. Aujourd’hui, les medias rapportent presque tous les jours des crimes tragiques de ce genre, des crimes dans lesquels la privation sociale et la misère jouent toujours un rôle.

Le soldat et barbier Woyzeck est une créature exploitée et opprimée qui dans son désespoir, finit par commettre un assassinat. Les protagonistes sont des gens simples qui parlent un langage authentique, souvent en phrases incomplètes. Ils glissent fréquemment dans le dialecte hessois sans se comprendre, ils chantent des chansons populaires qu’on chante toujours aujourd’hui. L’isolement et le désespoir de Woyzeck se reflètent dans un conte évoquant ceux des frères Grimm, qu’une « grand-mère » raconte sur un ton particulièrement sinistre à un groupe d’enfants : « Il était une fois un pauvre enfant qui n’avait ni père ni mère, tout le monde était mort et il n’avait plus personne au monde. Tout le monde était mort, et il allait et criait jour et nuit… »iv

Par contraste, les représentants des couches plus élevées parlent en phrases ronflantes, sans la moindre compréhension ou compassion pour la souffrance des classes inférieures. Le docteur en particulier, qui débite des phrases en latin, est dépeint comme cynique et démasqué comme un imbécile recouvert d’un manteau d’érudition: « La nature! Woyzeck, l’homme est libre ; en l‘homme l’individualité se transfigure en liberté. Ne pas pouvoir retenir son urine !... As-tu déjà mangé tes pois, Woyzeck ? »v D’autre part, la pièce déborde de bouffonnerie et d’humour noir.

Woyzeck doit trimer pour gagner sa vie et celle de Marie qui a un enfant de lui. Il est au service du capitaine qu’il doit raser. Le capitaine se moque de lui et réprimande sa moralité parce qu’il a un enfant « sans la bénédiction de l’Église »vi. Woyzeck se défend en invoquant sa pauvreté. Mais ce n’est pas le seul motif de son état psychique. Marie sa bien-aimée, pour laquelle et son enfant il endure tout, se laisse séduire par le fringant tambour-major. Woyzeck désespère et, physiquement et psychiquement détraqué, il lui enfonce un couteau dans la poitrine.

De plus, un professeur en médecine abuse de Woyzeck et s’en sert comme cobaye pour effectuer sur lui les tests dangereux de son « régime de pois ». En effet, de telles expérimentations sur l’homme furent conduites à Giessen par le chimiste Justus von Liebig (1803-1873) pour déterminer si on ne pouvait pas réduire le coût de la nourriture pour soldats par un régime de légumineuses riches en protéines qu’on pourrait substituer à l’alimentation chère à base de viande. Cette expérimentation avait des effets secondaires dangereux tels que des hallucinations, une perte de contrôle du sphincter associée à un besoin accru d’uriner; exactement les symptômes dont souffre le malheureux Woyzeck de Büchner.

Dès lors, le mobile du meurtre commis par Woyzeck se compose de plusieurs facteurs. D’une part il y a la jalousie qui doit aussi être interprétée comme déclencheur de sa psychose. Celle-ci est d’autre part renforcée par son vécu d’oppression sociale et d’humiliations, et par l’imposition inhumaine du régime ridicule des pois. A l’image de Danton, Woyzeck ne peut échapper à son destin, mais chaque scène démontre que ce destin est fait par des hommes. Les dernières scènes, brèves et tragiques, du meurtre de Marie et des efforts de Woyzeck pour se débarrasser du couteau fatal sont terrifiantes et inoubliables: « Voilà, au fond ! (Il jette le couteau dans l’eau.) Il s’enfonce dans l’eau sombre comme une pierre ! La lune est comme une lame rouge de sang ! Le monde entier veut-il donc le raconter? »vii

L’adaptation de Woyzeck la plus significative et durable est l’opéra composé par Alban Berg (1885-1935) en 1922 et créé en 1925. Le moderniste Berg – qui assista à l’une des premières productions de la pièce à Vienne en mai 1914 et décida aussitôt de la mettre en musique – donna à son opéra le titre Wozzeck parce que Karl Emil Franzos avait mal lu le titre de l’œuvre dans un manuscrit pratiquement illisible vieux de 38 ans, ce qui en dit long sur le destin tourmenté des œuvres de Büchner.

La dernière adaptation télévisuelle de Woyzeck (il y en a eu au moins dix) diffusée par Arte en octobre dernier est loin de rendre justice à la matière et ceci sous plusieurs aspects. Le réalisateur, Nuran David Calis, place l’action dans le district de Wedding à Berlin et n’utilise que partiellement le texte de Büchner. Il montre Woyzeck comme un homme qui rate tout ce qu’il entreprend, quoi qu’il essaie.

Comme l’écrit le Berliner Zeitung, « il vit dans une société qui voit les rapports se renverser lentement : le milieu inférieur de Berlin est formé par les membres de la soi-disant société majoritaire tels que Woyzeck. Au-dessus se trouvent les migrants turcs comme le tambour-major et le capitaine, l’un représenté comme un racoleur dans une Maserati noire, l’autre s’appropriant le troquet de Woyzeck pour le transformer en restaurant turc, gardant Woyzeck comme marmiton. »

Cette adaptation télévisuelle est un véritable échec. Elle est tout sauf une adaptation actuelle du Woyzeck de Büchner. Au contraire, tout est ici dilué dans un méli-mélo postmoderne faisant disparaître toute trace des contradictions de classe dégagées de façon claire et incisive par Büchner et des souffrances qu’elles infligent à l’humanité en général.

A suivre

Toutes les citations de Georg Büchner sont tirées de Georg Büchner, œuvres complètes, inédits et lettres, Editions du Seuil, Paris, 1988

i Georg Büchner, p. 546

ii Ibid. pp. 171 s.

iii Ibid. p. 178

iv Georg Büchner, p. 258

v Ibid. p. 249

vi Ibid. p. 247

vii Ibid. p. 261

(Article original paru le 15 janvier 2014)