Obama et Castro engagent la « normalisation » des liens entre Cuba et les Etats-Unis

Par Bill Van Auken
22 décembre 2014

Les discours simultanés prononcés par les présidents américain et cubain, Barack Obama et Raul Castro, mercredi dernier ont marqué un tournant historique dans la longue recherche d’un rapprochement entre le régime de Castro et l’impérialisme américain.

Les deux présidents ont annoncé que Washington et La Havane allaient restaurer pleinement leurs relations diplomatiques et échanger des ambassadeurs pour la première fois depuis janvier 1961, date à laquelle le gouvernement cubain avait nationalisé les entreprises américaines sur l’île juste avant l’invasion avortée de la CIA dans la baie des Cochons.

Obama a de plus annoncé que les Etats-Unis étaient en train de relâcher partiellement les sanctions économiques contre Cuba. Le ministre des Affaires étrangères, a-t-il dit, reverrait la désignation de Cuba comme d’un « Etat soutenant le terrorisme », inversion grotesque de la réalité car les USA ont sponsorisé et protégé des exilés cubains terroristes coupables d’avoir abattu un avion de ligne cubain et d’avoir commis des attentats à la bombe dans des hôtels et d’autres attaques qui ont coûté la vie à des milliers de personnes. Une telle désignation déclenche de sévères sanctions financières et autres restrictions de la part des Etats-Unis.

Tandis que l’embargo économique, qui a fait l’objet d’une loi du Congrès américain, reste en vigueur, Obama utilise son autorité exécutive pour relâcher son application dans un nombre de domaines clés. Les restrictions imposées aux citoyens américains allant à Cuba seront assouplies, et les sommes que les émigrés cubains peuvent envoyer à Cuba seront augmentées de façon substantielle (de $500 tous les trois mois à $2.000). D’autres citoyens américains pourront également faire de tels financements. De plus, les relations bancaires seront développées, permettant pour la première fois aux voyageurs américains d’utiliser des cartes de crédit délivrées par les banques américaines.

Les entreprises américaines auront le droit d’exporter des équipements de télécommunication et « d’établir à Cuba les mécanismes nécessaires, y compris l’infrastructure » afin de fournir des services Internet et de téléphonie. Les entreprises auront aussi le droit d’exporter des matériaux de bâtiment, de l’équipement agricole, des machines et d’autres biens afin de «donner des moyens au secteur privé naissant cubain » et d’encourager « une plus grande indépendance de l’économie par rapport à l’état. »

Ces démarches interviennent après plus d’un demi siècle de rupture des relations économiques par Washington avec La Havane et l’imposition contre cette nation insulaire des Caraïbes d’un embargo économique sévère, qui faisait partie d’efforts concertés et incessants de la part de gouvernements américains successifs, de la CIA et du Pentagone pour renverser le gouvernement cubain et assassiner ses dirigeants.

Ce n'est que dans la deuxième moitié de son discours que Castro a mentionné la reprise des relations diplomatiques, tout en avertissant de ce que « Cela ne veut pas dire que le principal a été résolu. L'embargo économique, commercial et financier, qui cause d'énormes dommages humains et économiques à notre pays, doit cesser ». Mais, a-t-il ajouté, « Le Président des États-Unis peut modifier son application en faisant usage de ses pouvoirs exécutifs. »

La vérité est que Cuba effectue son arrangement avec l'impérialisme américain presque entièrement aux conditions exigées par celui-ci.

L'annonce commune est le produit de plus de 18 mois de négociations secrètes sous la médiation du Canada et du Vatican. Le Pape François a exprimé ses « félicitations chaleureuses pour cette décision historique » dans une déclaration et les cloches ont sonné dans toute La Havane et dans d'autres villes, une expression de l'espoir qu’a l'Eglise catholique romaine qu'elle retrouvera son influence et ses propriétés perdues dans l'île.

Sur un plan plus fondamental ces changements sont liés à la politique menée depuis les cinq dernières années au moins par un gouvernement cubain cherchant agressivement des liens plus étroits avec Washington. En même temps, il avait introduit une série de mesures dans le but de stimuler l'investissement étranger et l'entreprise privée, tout en revenant sur des réformes gagnées par la Révolution cubaine.

Ceci comprend la destruction d'emplois dans le secteur public, la révision radicale de la loi de Cuba sur l'investissement étranger, l'ouverture d'un port à Mariel, ainsi que d’une « zone économique spéciale » à la chinoise, de 466 kilomètres carrés. La Havane propose aux investisseurs étrangers la pleine possession des entreprises, des exonérations d'impôts et une main d'oeuvre disciplinée par l'Etat, le gouvernement jouant le rôle de pourvoyeur de main d’œuvre.

Côté américain, la grande entreprise a œuvré agressivement pour la fin d'une politique qu'elle considérait comme l’abandon de bénéfices lucratifs sur Cuba au profit de leurs compétiteurs européens et asiatiques. En mai dernier, la Chambre de Commerce américaine a envoyé une délégation de plus d'une douzaine de PdG de grandes entreprises sur l'île pour évaluer les « réformes » du régime de Castro et les perspectives d'investissement à Cuba.

Font aussi partie du soi-disant dégel des relations des buts géostratégiques américains plus larges. La politique cubaine de Washington a isolé les Etats-Unis, l'opposition à l'embargo étant quasiment universelle tant en Amérique latine qu'au plan international. En outre, les Etats-Unis ont intérêt à perturber les liens serrés qui existent entre la Havane, la Russie et la Chine – toutes deux les cibles de menaces militaires grandissantes.

Les déclarations simultanées de Barack Obama et Raul Castro ont un caractère historique du fait notamment des tentatives prolongées des nationalistes petits bourgeois d’Amérique latine et d’une partie de la pseudo-gauche d’Europe, d’Amérique du Nord et d’ailleurs de promouvoir l'illusion que la révolution cubaine et le gouvernement Castro représentaient une sorte de nouvelle voie vers le socialisme. Une voie supposément où le socialisme ne requiert plus l'intervention révolutionnaire consciente de la classe ouvrière, celui-ci pouvant au lieu de cela être imposé par un régime nationaliste petit bourgeois conduit au pouvoir par une armée de guérilla.

Le gouvernement Castro a contré l'hostilité et les agressions de l'impérialisme américain en se tournant vers l'Union Soviétique. Ce pacte faustien a abouti à un désastre économique et politique lors de la dissolution de l'URSS par la bureaucratie stalinienne en 1991. Plus récemment, le régime cubain s'est appuyé sur des subventions généreuses de la part du Venezuela, gravement remises en cause à présent par la chute des cours du pétrole.

Il se tourne à présent directement vers l'impérialisme américain ; la direction cubaine espère qu'elle pourra reproduire la sorte de construction économique capitaliste créée par ses homologues chinois et maintenir et accroître ainsi sa richesse et ses privilèges aux dépens des travailleurs cubains.

Ces efforts et une intervention directe croissante de l'impérialisme américain dans l'île vont inévitablement accélérer la montée de l'inégalité et des tensions sociales à Cuba, créant les conditions de nouvelles explosions révolutionnaires.

(Article original paru le 18 décembre 2014)