Les manifestations droitières au Brésil: un avertissement pour la classe ouvrière

Par Bill Van Auken
19 mars 2015

Les informations des médias sur les manifestations droitières qui se sont déroulées dimanche au Brésil en faveur du renversement de la présidente Dilma Rousseff (Parti des Travailleurs – PT) ont fait état d’une participation de un à deux millions de personnes.

Si ces chiffres ont probablement été gonflés pour des raisons politiques, les manifestations soulignent néanmoins la très forte polarisation de classe qui existe au Brésil et les dangers politiques qui se posent à la classe ouvrière brésilienne.

Folha de S. Paulo, le quotidien brésilien au plus fort tirage, qui n’est nullement hostile à la politique droitière des manifestations, a décrit les actions de dimanche comme étant « une protestation venant d’un Brésil riche et bien portant » et motivé par des inquiétudes à propos de l’« inflation continue des services » qui vont des « femmes de ménage au stationnement dans le quartier de Vila Madelena, et comportent les écoles privées et l’assurance-maladie. » Il faut aussi noter que les protestations n’ont pas posé la moindre revendication sociale.

Un examen des organisations derrière la manifestation, notamment le Mouvement en ligne Libre Passage (MPL) montrent qu’elles sont inspirées et financées par des groupes droitiers dirigés par les frères milliardaires Koch aux Etats-Unis et le milliardaire le plus riche du Brésil, Jorge Paulo Lemann. Ces forces se sont emparées du scandale grandissant de corruption et de pots de vin impliquant le géant pétrolier Petrobras parce qu’elles espèrent s’en servir à leurs propres fins et s’enrichir grâce à la privatisation complète de la société pétrolière, contrôlée par l’Etat.

La mobilisation de centaines de milliers de gens sous les banderoles anticommunistes de la droite politique est sans précédent dans l’histoire récente du Brésil. Il faut remonter pour cela à plus d’un demi-siècle (mars 1964) lorsque des protestations organisées sous le slogan de la « Marche de la famille, avec Dieu, pour la liberté » avaient fait descendre dans les rues des centaines de milliers de Brésiliens de la classe moyenne, dans le cadre d’une campagne coordonnée de préparation au coup d’Etat militaire, appuyé par les Etats-Unis, qui eut lieu le mois suivant.

Les protestations droitières de l’époque furent organisées dans le but de renverser un gouvernement nationaliste bourgeois dirigé par le président Joao Goulart qui avait cherché à mettre en œuvre une série de réformes restreintes et qui furent rejetées en totalité par l’oligarchie dirigeante et ses patrons impérialistes américains.

Les protestations de dimanche dernier visent à évincer un gouvernement PT qui a appliqué la politique financière dictée par Wall Street et le capital brésilien tout en maintenant des programmes minimaux d’aide sociale tels bolsa familia (bourse familiale), conçus pour endiguer le mécontentement des couches les plus pauvres du pays. La bourgeoisie et les secteurs de la classe moyenne qui leur sont les plus proches, considèrent que même cette diversion mineure des ressources est un handicap intolérable pour les bénéfices et la fortune des riches.

Parmi les manifestants de dimanche se trouvaient d’éminents éléments fascistes qui exigeaient que l’armée renverse Rousseff et des pancartes en anglais visant clairement à garantir le soutien des Etats-Unis pour un autre coup d’Etat.

La dictature militaire brésilienne avait été discréditée pour sa répression brutale, ses meurtres et la torture infligés durant un régime qui avait duré plus de vingt ans. Si les forces droitières sont une fois de plus en mesure de faire de l’agitation en faveur d’un coup d’Etat militaire, c’est grâce au rôle réactionnaire joué par le PT et les divers groupes de la pseudo-gauche qui cherchent à promouvoir des illusions dans ce parti foncièrement capitaliste. Ensemble, ils ont œuvré pendant plus de trois décennies pour empêcher toute lutte indépendante de la classe ouvrière brésilienne.

La crise politique en train de se développer actuellement au Brésil est le résultat final d’un processus continu ayant débuté avec la création en 1980 du PT, avec à sa tête le dirigeant du syndicat des métallos, Luiz Inácio Lula da Silva.

A l’époque, une multitude de petits-bourgeois de gauche avaient promu le PT comme une nouvelle voie brésilienne « démocratique » vers le socialisme sur la base d’une politique du réformisme national et du syndicalisme. Divers groupes, dont ceux affiliés aux tendances révisionnistes ayant rompu avec la Quatrième Internationale, ont fait tout leur possible pour se liquider au sein du PT en proclamant qu’il s’agissait d’un substitut viable à la construction d’un parti révolutionnaire international. Le Secrétariat unifié pabliste était allé jusqu’à dire avec insistance que « l’existence même [du PT] produisait une dynamique qui diminuait sensiblement la possibilité de la collaboration de classe. »

Au cours des années qui suivirent, le PT remporta de plus en plus de succès électoraux tout en virant progressivement vers la droite. Il remporta finalement la présidence pour Lula en 2002, un poste qu’il occupa pendant 12 ans. Le PT était devenu l’instrument de gouvernance de prédilection de la bourgeoisie brésilienne, il appliqua les diktats du FMI et ceux du capital international et brésilien. Durant ce processus, la direction du PT qui inclut d’anciens étudiants radicaux, d’anciens guérilleros et des syndicalistes a subi une transformation de son mode de vie et de ses comptes en banque, accumulant des millions par le biais de divers programmes corrompus.

Cela a atteint son apogée dans le scandale de Petrobras. Des inculpations furent prononcées portant sur près de 4 milliards de dollars pillés dans cette société pour garantir des contrats surfacturés à des entreprises privées en échange de pots-de-vin qui ont atterri dans les coffres électoraux et les comptes bancaires du PT et de ses alliés politiques.

Parmi la soixantaine de politiciens inculpés dans cette affaire figure Antonio Palocci, ancien ministre des Finances et le chef de cabinet de Rousseff qui avait débuté sa carrière politique en tant que membre de l’OSI (Organiste socialiste internationaliste) affiliée à l’OCI (Organisation communiste internationaliste) de Pierre Lambert. Egalement inculpé lundi, João Vaccari Neto, le trésorier du PT qui avait été auparavant le président du syndicat des employés de banque et une figure de proue de la fédération syndicale CUT. Miguel Rosetto, le principal porte-parole de Rousseff en ce qui concerne le scandale est un membre de longue date du groupe pabliste brésilien affilié au Secrétariat unifié.

En plein milieu des divulgations de corruption généralisée, le gouvernement Rousseff continue d’appliquer des mesures d’austérité drastiques qui s’en prennent aux dépenses sociales et aux droits fondamentaux de la classe ouvrière. Les licenciements se multiplient, les prix ne cessent de grimper, et le Brésil demeure le pays économiquement le plus polarisé du monde.

Si, dans ces conditions, la droite et capable de faire descendre les gens dans les rues du Brésil c’est parce que la soi-disant « gauche » qui gravite autour de l’instrument politique droitier de la bourgeoisie qu’est le PT, n’est pas un moyen de lutte sociale ou même d’opposition mais bien plutôt une partie intégrale de la structure capitaliste existante, dont le rôle est de contenir et d’étouffer les luttes des travailleurs.

Ceci crée des dangers identiques à ceux posés en France où le Front national est en mesure de faire appel au mécontentement social en raison du rôle réactionnaire joué par le pro-patronal Parti socialiste de François Hollande, soutenu par les groupes de la pseudo-gauche petite bourgeoise comme le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). En Grèce, la capitulation éclair de Syriza, parti bourgeois promu sur le plan international par les groupes de la pseudo-gauche, devant les banques internationales a ouvert un chemin aux forces fascistes comme Aube dorée.

La question décisive est celle de la direction révolutionnaire de la classe ouvrière. Au Brésil, ceci signifie une lutte pour gagner les travailleurs à un programme socialiste et internationaliste sur la base d’un combat politique impitoyable contre le Parti des Travailleurs et tous les groupes de la pseudo-gauche et les syndicats qui se trouvent dans son orbite. Ces tâches ne peuvent être accomplies que par la construction d’une section du Comité International de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 18 mars 2015)