Le film Mommy de Xavier Dolan: l’histoire d’un jeune en difficulté

Par Laurent Lafrance
2 juillet 2015

Mommy est le cinquième long-métrage du réalisateur Québécois Xavier Dolan, âgé de 25 ans seulement. Avec son dernier film, le jeune cinéaste, qui est salué au Québec et à l’étranger comme un «prodige» et un «génie du 7e art», a remporté de nombreux prix en 2014 et 2015, y compris le Prix du jury au Festival de Cannes en 2014, ex-aequo avec le cinéaste vétéran Jean-Luc Godard pour son film Adieu au langage

Le film commence en annonçant que dans un Canada fictif, un gouvernement nouvellement élu impose une loi controversée stipulant qu’un parent dans une situation de détresse financière ou de danger peut confier à un hôpital public un enfant ayant des troubles sévères de comportement.

À la scène suivante, on voit Diane «Die» Després (Anne Dorval), une mère monoparentale dans la quarantaine venir chercher son fils Steve (Antoine-Olivier Pilon) au centre de rééducation duquel il s’est fait expulser pour comportement irresponsable et dangereux. Steve, un jeune de 15 ans très impulsif et enclin aux crises de colère, a un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et un trouble d’attachement. Faisant face à une intervenante plutôt pessimiste quant à la capacité de Steve à réintégrer une vie fonctionnelle, Diane répond avec confiance que les «sceptiques seront confondus».

Diane (Anne-Droval) et Steve (Antoine-Olivier Pilon)

Un peu plus tard, après une colère extrême de Steve qui dégénère en un conflit violent avec sa mère, les deux font la rencontre impromptue de Kyla (Suzanne Clément), la voisine d’en face. Pour une raison qui demeure mystérieuse, Kyla, une enseignante, est en congé de travail prolongé et souffre de bégaiements sévères. Celle-ci éprouve un attachement immédiat et profond envers Steve et Diane, et les trois développent une relation dans laquelle chacun trouve une sorte d’équilibre précaire. Steve continue de rendre la vie difficile à sa mère, mais les trois vivent des moments de bonheur ensemble.

Un drame frappe le trio lorsque Diane apprend que les parents d’un jeune du centre la poursuivent pour 250 000 dollars en raison de blessures graves causées à leur fils, résultant d’un délit commis par Steve lors de son séjour. Pour s’en sortir, Diane entame une relation amoureuse avec un voisin plus nanti qui lui fait de l’œil depuis un moment. Steve, toutefois, ruine cette relation au grand désarroi de Die qui voit la possibilité de payer sa dette anéantie. Leur relation s’envenime et Steve tente sans succès d’en finir une bonne fois pour toutes. Démunie face à la situation, Diane, avec la collaboration de Kyla, prend la décision d’amener Steve contre son gré dans un institut psychiatrique pour mineur. Ne pouvant accepter sa condition, Steve cherche de manière désespérée à y mettre un terme.

Contrairement à la vaste majorité des films projetés dans les salles de cinéma, Dolan a tenté de présenter des gens ordinaires et les difficultés sérieuses auxquelles ils peuvent être confrontés. Dans une certaine mesure, c’est ce qui en a fait un succès considérable auprès du public. Toutefois, la tendance du réalisateur à vouloir «provoquer» cache une incapacité à comprendre une réalité sociale plus complexe.

Un nombre croissant d’enfants et d’adolescents aux prises avec des déficits d’attention, des troubles d’attachement ou des problèmes de comportements abondent dans les écoles et dans la société en général. L’analphabétisme, la violence, la pauvreté et le suicide sont non seulement encore bien présents en 2015 dans la grande majorité des pays industrialisés, ils sont en hausse. Un tel fléau ne peut que prendre de l’ampleur dans une société de classe extrêmement polarisée où les politiques de l’élite dirigeante jettent des couches de plus en plus importantes de la population ouvrière dans la misère et la destitution.

Les enfants en difficulté sont souvent pris en charge par des institutions d’état largement sous-financées. La loi «fictive» annoncée au début du film laisse espérer qu’un certain regard sera posé sur le rôle du gouvernement dans la misère qui frappe Steve et sa mère. Malheureusement, le film ne fait aucune référence à la réalité du sous-financement et encore moins aux coupures massives du gouvernement dans l’aide aux jeunes et aux familles démunies.

Bien que Dolan ait affirmé avoir fait un film sur la «working class», Mommy jette peu de lumière sur les conditions que vivent les travailleurs de manière plus large. Les difficultés relationnelles de Steve et Diane – leur «amour impossible» – domine tout le reste, y compris leur état permanent de précarité et de pauvreté.

Steve et Die font partie des éléments les plus vulnérables de la classe ouvrière, tant au point de vue économique que psychologique, et ils sont campés avec un degré considérable d’empathie et d’humanité. Toutefois, Dolan n’a pas su éviter certains stéréotypes. On a l’impression que pour le réalisateur, la population ouvrière est généralement vulgaire, «kitsch» et rétrograde.

Dans la mesure où Dolan a voulu montrer la source des souffrances du duo mère-fils, il n’a fait que gratter la surface, sans percer les apparences et les clichés.

En entrevue, le réalisateur a affirmé entre autres que les comportements de Steve étaient le résultat de son trouble d’attachement ambivalent. Mais cette explication simpliste n’explique rien. Trop souvent, la famille ou les parents soi-disant dysfonctionnels sont pointés du doigt pour justifier les problèmes de leurs enfants. La cause des souffrances de l’adolescent ne peut toutefois pas être réduite à un diagnostic clinique ou uniquement à des problèmes individuels. De bien plus grandes questions historiques et sociales sont en jeu.

Le parcours des personnages demeure assez nébuleux tout au long du film. On ne comprend jamais vraiment d’où ils viennent, comment ils sont devenus ce qu’ils sont (Kayla étant le cas le plus évident). Malgré des acteurs de talent, les personnages ont quelque chose d’abstrait, on sent qu’ils ne sont pas faits de chair et d’os. Leurs choix et actions sont souvent incompréhensibles, et parfois même absurdes.

Les principaux personnages de Mommy: Diane, Steve et Kyla (Suzanne Clément)

On sent que Dolan, de manière consciente ou non, voit la réalité à travers le prisme des questions identitaires. Dans ses films, l’oppression n’est pas liée aux questions de classe, mais aux diverses identités – le genre, l’orientation sexuelle, etc. Les travailleurs sont présentés non pas comme une force sociale, mais comme un groupe marginalisé parmi tant d’autres.

«J’ai une fascination pour les individus qui se définissent à travers leur vision du monde, et la vision que le monde a d’eux, les gens marginalisés versus ceux qui se réclament être de la norme», a expliqué Dolan en entrevue. Cette conception plutôt amorphe laisse sous-entendre que la société dans son ensemble est oppressante et non pas que l’oppression, peu importe sa forme, est un symptôme d’un système de profit fondé sur l’exploitation d’une majorité par une petite minorité.

On ne peut pas rendre le réalisateur entièrement responsable de son incapacité à investiguer plus en profondeur la réalité sociale. Ce problème est en partie le résultat d’un climat politique et culturel stagnant, dominé par la petitesse intellectuelle et l’égocentrisme des classes moyennes aisées. La situation est compliquée par le fait que la classe ouvrière, exclue de la vie publique par la «gauche» officielle, n’arrive pas encore à faire entendre sa voix.

Dans de telles circonstances, il n’est pas surprenant que le désespoir soit un thème récurrent chez Dolan. Ce thème trouve son expression la plus frappante à la fin du film, où tout indique que les «sceptiques» ne sont finalement pas «confondus». Bien que Diane exprime que «J’ai fait ce que j’ai fait parce que, comme ça, y’a de l’espoir», Steve est incapable de changer, emprisonné dans ses conditions d’existence et poussé à trouver une solution fatale et violente à ses problèmes individuels.

Malgré tout, on sent que Dolan est un artiste sérieux et sensible. Bien qu’il semble à son aise avec le vedettariat et la vie mondaine que lui amènent sa popularité, on peut tout de même espérer qu’à l’avenir, le jeune réalisateur saura tourner son regard vers les grands enjeux de notre époque.