Une appréciation de l’écrivain allemand Günter Grass: 1927-2015

Par Sybille Fuchs, Wolfgang Weber et Peter Schwarz
7 octobre 2015

Günter Grass, décédé le 13 avril 2015 à l’âge de 87 ans, compte parmi les auteurs allemands les plus remarquables. C’était un merveilleux écrivain, narrateur et conteur, et ce jugement s’applique tant à ses œuvres moins connues qu’à son immense ‘trilogie de Dantzig’ (Le tambour, 1959, Le chat et la souris, 1961, Les années de chien, 1963). 

Günter Grass en 2006

Parmi les modèles de Grass, on trouve l’écrivain allemand Alfred Döblin, le romancier irlandais James Joyce et d’autres grands narrateurs du 20e siècle. Avec Siegfried Lenz, Heinrich Böll et Uwe Johnson, il fut une des voix déterminantes de la littérature allemande d’après-guerre et contribua de façon significative à une discussion, par la littérature, des traumatismes de l’histoire du 20e siècle. 

La réputation mondiale de Grass n’est pas seulement due à ses œuvres de fiction épiques, notamment son roman de début, Le Tambour. Le fait qu’il exprimait continuellement son opinion sur les questions politiques contemporaines, qu’il posait des questions incommodes tout en y apportant des réponses – ce qui lui valait régulièrement des critiques acerbes de la part de certains medias et secteurs de la politique – était étroitement lié à son œuvre artistique. 

Par ses vues critiques sur la société et l’histoire, le romancier tenta de percer le voile de l’oubli et de la dissimulation prônés par l’establishment politique de l’Allemagne d’après-guerre. Le nombre et le type de ses adversaires témoignent de sa constance. Ils vont de dirigeants de l’ère Adenauer (Konrad Adenauer fut chancelier de l’Allemagne de l’Ouest de 1949 à 1963) où de nombreux anciens nazis détenaient de positions élevées dans l’Etat et les affaires, à des politiciens et personnalités médiatiques de premier plan d’aujourd’hui. 

En sa qualité de conteur tout comme de moraliste critique, Grass avait toujours à cœur d’attirer l’attention sur les problèmes irrésolus du passé. Pour le faire il eut recours dans ses œuvres à une comédie drastique et grotesque qui étouffe souvent le rire dans la gorge. Cette technique artistique apparaissait déjà clairement dans Le tambour tout comme son style narratif souvent entrecoupé.

Le Tambour

Dans le premier roman de Grass, le « tambour », Oskar Matzerath, la trentaine, se trouve dans un asile d’aliénés où il écrit l’histoire de sa vie, au début des années 1950. Cette histoire commence en 1899, avec la conception, fortement comique, de celle qui sera la mère d’Oskar sous les « quatre jupes » d’Anna Bronski, une Kachoube (membre d’un groupe ethnique slave de l’ouest), engrossée par l’incendiaire et combattant pour la liberté polonais Josef Koljaiczek qui se cache de la police. 

Les épisodes, à savoir les expériences et les aventures d’Oskar, sont racontés l’un à la suite de l’autre. Au cours du récit, Oskar choisi parfois la perspective de l’auteur, parlant de lui-même à la troisième personne et à d’autres moments, il parle à la première personne. A plusieurs reprises, apparaît un commentaire ou une référence qui donne une perspective historique au récit, même si celle-ci n’a rien à voir avec l’action immédiate. Par exemple, le chapitre « Sous le radeau » se situe en 1899 tandis qu’en Afrique du Sud, « l’oncle Kruger se débroussaillait les sourcils »[i]

Le héros était « de ces nourrissons qui ont l’oreille fine. D’emblée ma psychologie était faite, parachevée »[ii]

Immédiatement après sa naissance, Oskar regarde une phalène virevoltant autour d’une ampoule. Il perçoit le bruit qu’elle fait comme un tambourinage sur l’ampoule. Sa mère lui promet de lui offrir un tambour pour son troisième anniversaire, promesse qu’elle tiendra. Oskar devient tambour. En même temps, il refuse toute croissance au-delà de son troisième anniversaire et prend ses distances par rapport aux « grandes personnes ». 

Le tambour  

« Aujourd’hui, Oscar dit simplement: le papillon de nuit jouait du tambour… l’homme tape sur des timbales, des cymbales, des chaudrons et des tambours. Il parle de portes à tambour, de fusils- mitrailleurs à tambour; on vide une école au son du tambour. On rassemble les militaires au son du tambour, on enterre au son de tambours voilés… tout cela n’est rien à côté de l’orgie de tambour qu’instrumenta, sur deux vulgaires ampoules de soixante watts, à l’occasion de ma naissance, le papillon de nuit. »[iii] 

Lorsqu’il reçoit son tambour, il décide : « … de n’être en aucun cas politicien comme Adolf et encore bien moins négociant en produits exotiques, mais de mettre un point c’est tout, de rester comme ça – et je restai comme ça, je m’en tins à cette taille, à cet équipement, de nombreuses années durant. »[iv]. Ce fut un rejet clair de son père petit-bourgeois et plus tard membre du parti nazi, Alfred Matzerath, qui voulait lui léguer la boutique, et une allusion à quelqu’un qui décida de devenir politicien (c.-à-d. Adolf Hitler). 

Le jeune Oskar est hautement subversif – par exemple, lorsqu’il crée un chaos à un rassemblement du parti nazi en battant le tambour sous la tribune de l’orateur, poussant tout le monde à danser. Cette scène est brillamment représentée dans le film du même titre par Volker Schlöndorff (1979). 

Mais Oskar peut aussi se servir efficacement de sa voix pour altérer le cours des événements ou les projets des gens, par exemple lorsqu’on veut lui prendre son tambour. Avec sa voix, il peut produire des fréquences capables de briser le verre, un talent dont il ne se sert pas seulement comme arme pour se défendre, mais aussi pour divertir les soldats au théâtre du front et gagner ainsi sa vie. Le Tambour a souvent été décrit comme un roman d’initiation décrivant le développement d’un caractère, mais à maints égards, il est tout à fait le contraire. Pendant plus de deux décennies, Oskar ne se « développe » pas; il est plutôt un observateur perspicace, un commentateur, enfantin et naïf en apparence, de la vie des adultes, de leur environnement petit-bourgeois et des événements dans lesquels ils sont entraînés et dont ils deviennent coupables, en particulier les crimes du national-socialisme et de la guerre – des événements qu’ils ne causèrent pas, mais qu’ils ne firent rien pour empêcher. 

Oscar, pour sa part, continue de battre le tambour, mais il se considère aussi comme partiellement responsable. De la mort de son oncle, ou père éventuel, Jan Bronski par exemple, qui participe à la défense de la poste polonaise de Dantzig contre les nazis et qui est fusillé par la suite. Grass a reconnu parler ici de sa propre expérience: à treize ans, il s’était senti coupable de ne pas avoir demandé ce qu’était devenu son oncle qui fut tué, comme le personnage du roman, pendant ce même événement.

La langue de Grass 

Le langage de Grass est imprégné d’influences baroques et classiques comme, parmi d’autres, les contes des frères Grimm,. Elle est vivante et captivante. Dans son style narratif surréel, il combine l’histoire contemporaine, des épisodes décrits de façon grotesque, des caractères dessinés avec précision, l’érotisme cru et toutes sortes de plaisirs sensuels, avec des événements improbables, afin de révéler une vérité plus vaste ou dissimulée. Pour le faire, il a recours à une large gamme de métaphores et d’allégories, souvent basées sur le monde animal. 

Günter Grass en 1986

Cela est manifeste dans le troisième volume de sa trilogie de Dantzig, Les années de chien. Dans ce livre, les chiens et les épouvantails deviennent les symboles d’actions humaines. Le roman traite du chien d’Hitler et de sa fameuse lignée, parodiant ainsi la politique raciale nazie. 

Dans La ratte (1986), le thème, tout en faisant allusion à la classification écœurante des Juifs en tant que rats par les nazis, est l’apocalypse que l’humanité engendre avec ses guerres et sa destruction de l’environnement. 

Les animaux jouent aussi un rôle important dans l’art plastique de Grass. A l’origine, il a fait un apprentissage de tailleur de pierre et étudié la sculpture et les arts graphiques. Il a produit des sculptures jusqu’à ces dernières années et a laissé une vaste œuvre graphique. Il illustrait souvent lui-même ses livres. Il avait tout récemment produit une nouvelle version des Années de chien illustrée par lui-même. 

Sa pratique initiale des arts visuels l’a certainement aidé à développer un regard curieux et sans complexe sur la réalité sociale. Cela le distinguait des voix misanthropes et pessimistes de contemporains tels le philosophe allemand Theodor W. Adorno qui déclara qu’après Auschwitz, il n‘était plus possible d’écrire des poèmes, la musique ne pouvait plus être belle et les beaux-arts plus compris. 

En sa qualité d’artiste graphique et de sculpteur, Grass est demeuré fidèle au figuratif. Il rejetait l’œuvre moderne abstraite prônée par l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf lorsqu’il y était et l’œuvre de son voisin d’atelier aux beaux-arts de Düsseldorf, Josef Beuys, qui devint la star montante de l’art ouest-allemand, ne lui disait rien. 

Dans une interview qui mérite d’être lue donnée à l’hebdomadaire Die Zeit il y a un an, Grass dit à propos de Beuys : « Oui, il était dans le studio à côté, déambulait avec des sandales à la Jésus et s’inspirait de l’anthroposophie. Je l’ai rencontré de nombreuses années plus tard, c’était un type aimable, mais quand il commençait à parler philosophie – quelles âneries! J’ai vu des dessins de lui. Une pompe à miel et une sorte de baignoire – pas mon goût. » 

Le Turbot et Une rencontre en Westphalie

Le Turbot (1977) prend comme point de départ un conte des frères Grimm Le pêcheur et sa femme pour raconter une histoire sur l’humanité et son orgueil démesuré, qui prend pour cible les rôles différents de l’homme et de la femme et leur contribution respective au progrès et au possible déclin de l’humanité. 

En même temps, il s’agit de cuisine; la première phrase dit : « Ilsebill ajouta du sel. » Cuisiner, manger, jouir, jouent un rôle tout aussi important dans les œuvres de Grass que l’érotisme, et témoigne de l’intérêt culinaire de l’auteur. D’après Grass, l’alimentation, la nourriture et la cuisine n’étaient pas seulement significatives de l’histoire de l’humanité, mais avaient aussi une signification communicatrice et symbolique. 

Sculpture en bronze de Grass Le Turbot, à Sønderborg(Photo Roland Steinebach)

Grass était membre du Groupe 47, l’association littéraire influente à laquelle il fit lecture, en 1958, de son Tambour pas encore complété à l’époque. Il érigea un monument extraordinaire à ce groupe avec son roman-clé Une rencontre en Westphalie (1979). Il situa la « rencontre » dans l’époque baroque, plus précisément dans l’an 1647, ce qui ne devait rien au hasard. Les parallèles avec les années 1950 étaient manifestes. Selon le point de vue de Grass, l’enjeu était, aux deux époques, de trouver, par le truchement de l’art poétique, une orientation et une prise sur des événements violents et en plein bouleversement, afin de leur donner un sens et d’y apporter une solution. 

Dans le roman, des poètes venus de toute l’Europe et de tous les coins d’une Allemagne déchirée, dévastée par les campagnes brutales et destructrices de la Guerre de Trente ans (1618–1648), se retrouvent avec le désir profond de faire quelque chose pour la paix. L’invitation venait de Simon Dach, titulaire de la chaire de poésie à l’université Albertine de Königsberg. Dach représente l’organisateur du Groupe 47, Hans Werner Richter, à qui le livre est dédié. Grass a aussi clairement modelé les autres caractères sur des membres du Groupe 47, qu’il décrits avec une profonde connaissance de leur signification historique et artistique. 

Grass semble avoir pris comme modèle pour lui-même la figure de Gelnhausen (Grimmelshausen). L’auteur débordant d’activité du Simplicius Simplicissimus, roman picaresque écrit par Grimmelshausen en 1668, garantit que le groupe trouve un hébergement dans la ville westphalienne de Telgte. L’auberge d’Oesede qu’ils avaient initialement réservée est occupée par des soldats suédois. A Telgte, qui a été à l’abri des pires excès de la Guerre de Trente ans, la bien-aimée de Gelnhausen, Libouchka (la vagabonde également mise en scène par Bertolt Brecht dans Mère courage et ses enfants) leur ouvre son auberge. Dirigés par Simon Dach, les poètes, dont quelques-uns sont accompagnés de leurs éditeurs, présentent leurs manuscrits. 

Une rencontre en Westphalie

A l’instar du Groupe 47, les textes qu’ils ont apportés sont discutés, de même que l’état de la langue allemande après trente ans de guerre. Dans les intervalles, ils mangent et boivent, et quelques-uns des plus jeunes passent leurs nuits avec les servantes sous les combles. Après maints imbroglios et controverses ils se mettent d’accord sur un appel commun en faveur de la paix.

Dans son intervention finale, Simon Dach se réfère à « la main tenant une plume » qui émerge des débris. L’image exprime l’idée de la langue en tant que force unificatrice au-delà de toutes les différences religieuses, politiques et littéraires qui déchirent le pays et son peuple. La valeur élevée attribuée à la langue et sa capacité à promouvoir la compréhension de la vie lient Grass au baroque.

Les relations de Grass avec le SPD 

L’engagement social de Grass était incompatible avec l’abstentionnisme politique. Dès 1961, il soutenait les campagnes électorales de Willy Brandt, le chef du Parti social-démocrate, et a maintenu des liens étroits avec ce dernier lorsqu’il est devenu chancelier allemand. En 1970, il accompagna Brandt en Pologne et fut témoin de la scène où Brandt s’agenouilla devant le monument du ghetto de Varsovie – un geste qui eut valeur de symbole pour la nouvelle Ostpolitik (politique orientée à l’Est) du dirigeant allemand. Grass comprit cette politique comme un pas en direction de la réconciliation et l’appuya fermement. 

Grass avecWilly Brandt en 1972

Grass était aussi attiré par le SPD en raison de sa méfiance envers les bouleversements révolutionnaires. Dans sa jeunesse, il avait fait l’expérience de l’endoctrinement par les nazis et connaissait le « communisme » seulement sous la forme de son antithèse dégénérée, le stalinisme. Cette vision du monde fut concrétisée lorsqu’il passa plusieurs semaines dans un puits de mine avec de petits responsables nazis, des membres aigris du Parti communiste et de vieux sociaux-démocrates.

Il raconte ainsi, « Dans la mine de potasse, j’ai appris à vivre sans idéologie. J’avais toujours dans l’oreille les cérémonies matinales de la jeunesse hitlérienne, les serments dominicaux au drapeau, au sang et à la terre bien sûr, et puis il y avait les communistes qui tentaient de m’allécher au moyen de reliques similaires extraites de leur débarras idéologique. Ayant déjà été brûlé enfant, je me tenais prudemment à mes sociaux-démocrates taciturnes qui ni radotaient pas sur un Reich millénaire, ni sur une révolution mondiale et qui en 1946 avaient déjà jeté aux orties ce qui leur restait de lest idéologique. » (Works, vol. x, Darmstadt and Neuwied, 1987, p. 441)[v]

Grass s’est tenu fermement, toute sa vie durant, à la vue que la société ne pouvait être changée que progressivement, à petits pas. En mai de l’année dernière, il se décrivait lui-même dans l’interview précitée avec Die Zeit comme un « pessimiste aimant la vie », qui sait qu’on doit agir avec prudence. « Influencer les gens en vue d’un changement est un long chemin. Mais il faut en passer par là. »

Néanmoins, ses rapports avec le SPD sont demeurés ambivalents. Il ne rejoignit le parti qu’en 1982 et le quitta dix ans plus tard en protestant, lorsque le SPD répondit à une série d’affrontements anti-immigrés en restreignant le droit d’asile. Contrairement au SPD, qui glissait progressivement vers la droite, Grass a maintenu fermement ses convictions démocrates et antimilitaristes, même lorsque cela lui a valu des attaques soutenues.

Cela fut manifeste en 1990 dans sa réaction à la réunification allemande. A l’opposé de Brandt, qui se rallia à la ferveur nationaliste et l’encouragea, Grass réagit de façon critique et avec de sérieuses réserves.

Toute une histoire 

Grass consacra l’un de ses meilleurs romans, Toute une histoire (1995), à la réunification. Le roman se déroule entre la chute du mur de Berlin et la réunification, et s’alimente de l’histoire allemande depuis 1848.

Grass ne considérait pas la réunification comme le résultat d’un mouvement issu d’en bas, déterminé par le peuple, mais comme le résultat d’une initiative bureaucratique de l’appareil d’Etat de la RDA (l’Allemagne de l’Est). Il plaça la réunification de 1990 dans la continuité de la fondation, en 1871, du Reich allemand sous le leadership de Bismarck et de sa bureaucratie policière et militaire. A cet égard, il se basa sur l’écrivain allemand Theodor Fontane (Effie Briest entre autres), qui dans ses romans portait un regard de plus en plus critique sur la création du Reich allemand.

Grass établit un parallèle entre l’omniprésence et l’arrogance des privilégiés, l’ancienne classe des nobles et une couche ascendante d’hommes d’affaires, de banquiers, de commerçants et de spéculateurs nouveaux riches, que Fontane attaquait, d’une part, et les chasseurs d’aubaines, spéculateurs et les banquiers qui utilisèrent la réunification pour lancer une agressive campagne d’enrichissement et, avec l’aide de la Treuhand (l’agence qui privatisa les entreprises est-allemandes de 1990 à 1994), pour faire main basse sur les terres, la propriété et les entreprises de l’Est. 

Les protagonistes du roman sont le citoyen de l’ancienne RDA Theo Wuttke, jadis conférencier sur Theodor Fontane de la Ligue culturelle de la RDA et maintenant garçon de courses à la Treuhand. Wuttke qui s’identifie toujours à Fontane, répond au sobriquet de « Fonty », a une « ombre » qui le suit « 24 heures sur 24 », l’espion de longue date Hoftaller, lui aussi à l’image d’une figure historique – un agent de la police secrète prussienne du 19e siècle. Ils marchent ensemble à travers Berlin, la Marche de Brandebourg, le bassin houiller de la Lusace (une région enjambant l’Allemagne et la Pologne), engagés dans une dispute sur l’œuvre de Fontane, en désaccord marqué sur les acteurs du processus de réunification, leurs armes idéologiques et leurs victimes, que Grass voit surtout dans la population de l’ancienne RDA. 

Une scène clé de Toute une histoire est le mariage de la fille de Fonty dans le quartier berlinois de Prenzlauer Berg, peu de temps après l’union monétaire, où toute la parenté de l’Est et de l’Ouest est rassemblée. 

Friedel, le fils de Fonty, qui est resté à l’Ouest après la construction du mur et a participé au mouvement estudiantin de 1968, brandi le livre rouge de Mao et distribué des posters de Che Guevara, avant de se faire une situation plus tard comme chef d’une maison d’édition théologique, fait des discours incendiaires contre « ces criminels » de l’Est qui ont « foutu la jeunesse en l’air», et sur la responsabilité que portent les écrivains et les intellectuels de la RDA qui ont servi « l’Etat de non-droit ». Mais il s’avère par la suite que la seule préoccupation de Friedel, à l’instar de beaucoup d’autres prédateurs de l’Ouest, est de faire de l’argent – dans son cas, d’imposer la revendication de sa maison d’édition à la propriété du terrain de l’ancienne maison mère à Magdebourg. 

Le futur gendre de Fonty, un odieux entrepreneur du bâtiment de l’Ouest, est d’avis qu’« en RDA, les gens ont vécu du début à la fin comme dans un camp de concentration » et arrive à la conclusion que le marché immobilier est totalement sous-développé au Mecklembourg en raison de l’économie « aux ordres ». 

En conséquence de sa critique de la réunification, Grass provoqua une tempête de protestations dans les grands médias et leurs pages culturelles. Ceux-ci se jetèrent sur Grass comme une meute de chiens, l’accusant de minimiser les crimes du régime de la RDA et la souffrance de ses victimes. Le célèbre critique littéraire Marcel Reich-Ranicki a, c’est regrettable, massacré le livre en couverture du magazine Der Spiegel

En réalité, le roman – suivant la logique qui lui est propre – contient une critique tranchante des méthodes d’Etat policier utilisées par le régime stalinien de la RDA. Grass livra en même temps un portrait drastique et captivant de la société allemande après la réunification: une société qui n’est ni harmonieuse ni unie, mais plus divisée que jamais sur le plan social, l’unité n’étant qu’une camisole de force imposée d’en haut par l’Etat. 

Günter Grass a déclaré, parlant rétrospectivement sur les féroces disputes au sujet de son livre dans une interview avec Die Zeit en 2009, que le « défaitisme » dont il a été accusé à l’époque avait été dépassé par la réalité. « La grande crise financière que nous vivons aujourd’hui avait déjà commencé à apparaître à l’époque sous la forme du capitalisme prédateur. » 

Un thème intemporel de Toute une histoire est le rôle et la responsabilité des écrivains, des intellectuels et autres artistes. S’appuyant sur des principes fermes et humains, Grass défend des artistes et des écrivains comme Christa Wolf, critique et romancière est-allemande contre l’offensive idéologique destructrice lancée par les vainqueurs de l’Ouest. 

Grass portait en revanche un jugement impitoyable sur les laquais et lécheurs de bottes de la bureaucratie stalinienne comme Hermann Kant, l’ancien président de l’association des écrivains de la RDA. 

Contre le courant 

A la fin des années1990, Grass se rapprocha à nouveau du SPD. Il soutint les campagnes électorales de Gerhard Schröder en1998, 2002 et 2005 et maintint un contact étroit avec ce dernier. En 1999, après avoir reçu le prix Nobel, il justifia même la guerre du Kosovo et plus tard, il signa une déclaration défendant les « réformes » Hartz de l’aide sociale. Mais ses conflits avec l’élite dominante et le virage vers le militarisme, auquel Grass s’opposa avec véhémence, ne cessèrent pas pour autant. 

En 2003, par exemple, il prononça un discours passionné contre la guerre menée en Irak par les Etats-Unis, qu’il qualifia de « violation du Droit international », de « non-droit du plus puissant » et d’« écho d’une époque barbare ». « Bouleversés, impuissants mais pleins de colère nous sommes témoins du déclin moral de la seule puissance mondiale dominante, conscients que la folie organisée aura une conséquence certaine: l’encouragement de la croissance du terrorisme, d’une nouvelle violence et contre-violence », dit Grass à l’époque, prévoyant clairement la future évolution des choses. 

Il déplora que les Etats-Unis devenaient une caricature d’eux-mêmes et protesta « contre le non-respect de la loi brutalement appliqué par le plus puissant, contre la restriction de la liberté d’opinion, contre une politique de recherche de l’information comparable à celle des Etats totalitaires, et contre le calcul cynique que la mort de milliers et de milliers de femmes et d’enfants est acceptable lorsqu’il en va des intérêts économiques et de la politique de puissance. » 

A l’époque, le gouvernement Schröder s’opposait à une participation allemande à la guerre en Irak, ce que Grass interpréta incorrectement comme une opposition de principe à la guerre. Mais lorsqu’en 2006, il raconta dans ses mémoires, Pelures d’oignon, qu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale il avait été, garçon de 17 ans, enrôlé dans la Waffen-SS, il dut subir les attaques de la meute des chiens de presse, ainsi que celles du SPD. 

Nous avions alors fait ce commentaire: « Les attaques contre Grass sont aussi démagogiques que malveillantes. Elles n’ont aucun rapport avec les faits et se basent clairement sur des motifs politiques et idéologiques. Dans ses romans de jeunesse, Grass se confronta à la société complaisante et conservatrice de l’Allemagne d’après-guerre, qui avait placé de hauts responsables nazis à des postes dirigeants de l’Etat et lui présenta le miroir sans fard du troisième Reich… Il y en eut qui ne pardonnèrent jamais à Grass ce qu’il avait écrit et il se fit des ennemis pour la vie. Ce n’est pas un hasard si les attaques les plus virulentes à son égard viennent maintenant des milieux conservateurs et de droite. Tous ceux dont la complaisance et l’autosatisfaction avaient été secouées par Grass poussent maintenant des hurlements de triomphe. Enfin, braillent-ils en chœur, l’écrivain mondialement célèbre a été jeté à bas de son socle moral. Il n’avait aucun droit de nous critiquer et de nous dire nos quatre vérités. »[vi] 

Lorsqu’en 2012, âgé de 84 ans, Grass publia le poème en prose « Ce qui doit être dit », accusant Israël, puissance nucléaire, de mettre en danger une paix mondiale déjà bancale par ses menaces contre l’Iran, les attaques s’amplifièrent jusqu’à devenir un tapage assourdissant. Le flot d’injures, de calomnies et d’insultes que les médias soi-disant sérieux déversèrent sur lui dépassait tout ce qu’on avait vu auparavant. Il fut dénoncé comme un antisémite dont l’œuvre avait sa place dans la presse du NPD, le Parti national allemand néo-fasciste, et il fut comparé au ministre de la Propagande d’Hitler, Josef Goebbels. 

Grass ne se laissa pas intimider. Dans sa dernière interview, donnée au journal espagnol El Pais le 21 mars, il attaqua sévèrement la politique des puissances occidentales en Ukraine. « Nous courons le risque de commettre les mêmes erreurs que dans le passé », avertit-il. « Sans en être conscients, nous pourrions foncer tête baissée, comme des somnambules, dans une autre guerre mondiale. » 

(Article original paru le 15 avril 2015) 

Notes :

[i] Günter Grass, Le Tambour , traduit de l‘allemand par Jean Amsler, éd. du Seuil, Paris, 1961, p. 18

[ii] Ibid. p. 37

[iii] Ibid. p. 38

[iv] Ibid. p. 49

[v] Traduction de la version anglaise de l’article

[vi] Traduction de la version anglaise de l’article