La lutte des enseignants de Detroit pour la défense de l’éducation publique

Par Jerry White
14 janvier 2016

Le World Socialist Web salue la lutte des enseignants de Detroit contre les conditions déplorables dans leurs écoles et exhorte les travailleurs, aux États-Unis et internationalement, à soutenir la position qu’ils ont prise en défense de l'éducation publique.

Lundi, des centaines d'enseignants ont participé à un « Sickout » [absence maladie] coordonné qui a fermé les deux tiers des 97 écoles du district. Mardi, 24 écoles ont été fermées. Les débrayages ont été organisés indépendamment de la Fédération des enseignants de Détroit (DFT), qui a longtemps collaboré à l'attaque bipartisane des enseignants et des écoles publiques.

Le WSWS condamne les attaques menées par le gouverneur du Michigan Rick Snyder et son administrateur d'urgence nommé par l'Etat, Darnell Earley, qui dénoncent hypocritement les enseignants et les accusent d'abandonner leurs élèves. Les ennemis des écoliers ne sont pas leurs enseignants, mais le gouverneur républicain et son homme de main démocrate, qui pillent les fonds des écoles et les caisses de retraite des enseignants pour remettre l’argent aux riches actionnaires et aux entreprises scolaires privées faisant du profit.

Le mouvement à Detroit a été largement organisé par les enseignants de la base associés à la page Facebook «Les enseignants DPS ripostent» qui souligne qu'elle n’est associée à aucune faction de la DFT ou de son syndicat affilié, la Fédération américaine des enseignants. Se décrivant comme «un syndicat au sein d'un syndicat », le mouvement des enseignants insurgés donne voix à la montée du militantisme et du sentiment de résistance qui se répand parmi les travailleurs à travers les États-Unis et dans le monde.

Ce n’est pas un hasard si l'opposition sociale prend la forme d'une rébellion contre les syndicats existants qui ont longtemps agi en tant que police industrielle pour les entreprises et le gouvernement. Leur suppression des grèves, qui ont chuté l'an dernier au deuxième plus faible taux enregistré depuis 1947, a permis à l'élite patronale et financière de mener une guerre inégale contre la classe ouvrière, entraînant le plus grand transfert de richesse du bas vers le haut de la société dans l'histoire américaine.

Les enseignants sont entrés en lutte quelques semaines seulement après que des dizaines de milliers de travailleurs de Fiat Chrysler, General Motors et Ford ont affronté le syndicat UAW (United Auto Workers), produisant le premier rejet d’un contrat national de l’UAW par la base chez Fiat Chrysler depuis 1982. Des millions d'autres travailleurs de l’industrie aérienne, sidérurgique, des télécommunications et ceux du secteur public (dont les enseignants), les employés de l'Etat et les postiers de l’US Postal Service, sont impatients d'en découdre après plus d'une décennie de baisse des salaires réels et de coupes dans les prestations de santé et les retraites.

Le président Obama a l'intention de visiter le Salon de l'auto de Détroit la semaine prochaine pour saluer le prétendu renouveau de l'ancienne Motor City, qu’il assimile, avec le reste de l'establishment politique et médiatique, aux profits records pour les constructeurs automobiles de Détroit et à l’embourgeoisement de certaines parties du centre-ville.

Cela a été financé en taillant dans les salaires et les prestations des travailleurs de l’automobile lors des faillites de General Motors et Chrysler en 2009 organisées par le gouvernement Obama; par l'éviscération des retraites et couvertures de santé des travailleurs municipaux et la privatisation des biens publics, en violation de la constitution d’état, dans la faillite de Detroit en 2013-2014. Ce vol du revenu des travailleurs n'a pu être réalisé sans le soutien de la DFT, de l'UAW et des autres syndicats.

Depuis, les travailleurs de l'automobile ne peuvent se permettre d'acheter les voitures qu'ils construisent et des centaines de milliers d'habitants de la ville vivent dans le plus complet dénuement. Alors que le gala de charité à 400 dollars l’entrée du salon de l’auto sera vendredi l'occasion pour les riches célébrités de montrer la dernière mode, les fourrures et les bijoux, à quelques pâté de maisons de là, les enfants de la ville sont entassés dans des classes de 45 à 50 élèves, dans des bâtiments scolaires gelés, infestés de rats et de cafards, aux toits qui fuient et couverts de moisissure noire.

A 90 km de là, les habitants de Flint, un ancien centre de production dévasté et désindustrialisé de GM, ont eu leur approvisionnement en eau empoisonné par le plomb, dû aux actions criminelles de l'ancien administrateur d'urgence de la ville Darnell Earley, ce même pantin des banquiers choisi par le gouverneur Snyder pour exercer des pouvoirs dictatoriaux sur les écoles de Detroit.

Detroit est un symbole de l'échec du capitalisme américain, un système qui subordonne les besoins élémentaires de la vie au profit des grandes entreprises et des banques.

Pendant la première moitié du siècle dernier, les travailleurs de l'automobile à Flint, Detroit et ailleurs dans le pays ont arraché d'importantes concessions aux entreprises suite à des luttes de masse menées malgré une répression violente des patrons de l'automobile et de l'Etat. La classe dirigeante ne le pardonna jamais aux travailleurs, et dès les années 1970, avec l’accélération du déclin international de l'industrie américaine, l'élite patronale et financière lança une guerre contre la classe ouvrière.

Detroit, qui avait le revenu par habitant le plus élevé aux États-Unis dans les années 1960 et l'un des meilleurs systèmes scolaires de la nation, a été ravagée par les fermetures d'usines, les licenciements massifs et la destruction des services sociaux. On en a fait la grande ville la plus pauvre d’Amérique. Loin de s’y opposer, l'UAW, la DFT et les autres syndicats ont joué le rôle de partenaires subalternes dans l'attaque de la classe ouvrière.

Les écoles de Detroit sont placées depuis plus d'une décennie sous administration d'urgence. En 2011, le secrétaire à l'Education d'Obama, Arne Duncan, a appelé la ville «l’épicentre» de la «réforme» de l'éducation dans le pays. Dans la bouche des politiciens et commentateurs des médias, «réforme» est un mot de code pour le démantèlement de l'éducation publique et sa transformation en une entreprise privée à but lucratif, ouvertement organisée selon les intérêts de classe; la jeunesse ouvrière elle, est condamnée à fréquenter des parcs d’attente délabrés où l'éducation est rendue impossible.

Le gouvernement Obama a entièrement soutenu les efforts faits par le gouverneur Snyder et les démocrates locaux pour punir les enseignants pour les problèmes d'éducation dans une zone où plus de la moitié des enfants d'âge scolaire vivent dans des ménages en dessous du seuil de pauvreté, qui font face à la réalité constante de la faim, des coupures de l'électricité et d'eau.

Face à ces conditions quotidiennes horribles, à l'indifférence et à l'hostilité de l'establishment politique dont les syndicats, les enseignants ont conclu qu'ils n’avaient pas d’autre choix que de se battre. Dans une lettre ouverte aux parents, un enseignant expérimenté de l’éducation spécialisée de Detroit s’est excusé, non pas pour l’absence maladie, mais pour ne pas avoir résisté auparavant: «Moi, le professeur auquel vous avez fait confiance, avait le pouvoir de lancer une révolution et de se battre pour vous, et je ne l’ai pas fait. Ce soir, je vais vous faire la promesse que je ne vais plus me taire ».

L'éducation est au centre de la lutte pour l'égalité sociale. La classe dirigeante américaine, ivre de profits et déterminée à voler tout ce qui n’est pas inamovible, a répudié le principe démocratique que tous les enfants, indépendamment de leur origine socio-économique, ont droit à une éducation de haute qualité.

Le gouvernement Obama, tout en remettant des milliers de milliards aux escrocs financiers responsables du crash de 2008 et en en gaspillant tout autant à des guerres sans fin, a diminué de 11 pour cent les fonds de Titre I destinés aux districts pauvres comme Detroit et réduit le financement de l'éducation spécialisée de 9 pour cent.

La lutte pour défendre l'éducation publique pose la question de savoir qui contrôle la richesse de la société et décide de la façon dont elle est distribuée. Sous le capitalisme, la richesse produite par le travail collectif des ouvriers est monopolisée par les super-riches, qui contrôlent l'ensemble du système politique et les deux partis, démocrate et républicain.

Voilà pourquoi la lutte pour l'éducation, et celle pour tous les autres droits -- un emploi bien rémunéré, des services sociaux, une retraite confortable, un avenir pour la jeunesse à l’abri de la pauvreté, de la guerre et de la brutalité policière – nécessite le développement d'un mouvement politique de masse de la classe ouvrière pour mettre fin au capitalisme et instaurer, sous le socialisme, la propriété commune des forces productives et l'égalité sociale.

(article paru en anglais le 13 janvier 2015)