Les féministes australiens tempêtent contre la vague de sympathie du public à l'endroit des victimes d'un drame familial mortel

Par Patrick Kelly et Linda Tenenbaum
3 mars 2016

Le mois dernier, Damien Little, âgé de 34 ans, a abattu avec un fusil ses deux fils, Koda, âgé de quatre ans, et Hunter, âgé de neuf mois. Il s'est ensuite précipité au volant de sa voiture en bas d'un quai pour se noyer. Ce double meurtre suivi d'un suicide à Port Lincoln, une ville d'Australie-Méridionale, a entraîné une effusion de douleur publique et de sympathie des gens ordinaires, à la fois dans la communauté locale et dans toute l'Australie.

Melissa Little, l'épouse de Damien, a publié une déclaration émouvante trois jours seulement après avoir perdu son mari et ses deux petits garçons: «Damien aimait et appréciait notre famille qui était très unie. Il pensait toujours à nous d'abord. Nous étions tout pour lui. Il a consacré tant d'heures à donner du temps de qualité et à enseigner aux garçons comment vivre et grandir. Je souhaite que l'on se souvienne de Damien comme un membre respecté et aimé, tant de notre famille que de la communauté.»

Les résidents de Port Lincoln se sont ralliés à la famille, déposant des fleurs et autres souvenirs commémoratifs au quai. Un appel de collecte de fonds en ligne pour Melissa a recueilli plus de 62.000 $. Plus de 600 personnes ont assisté au service funèbre de Damien, Koda et Hunter la semaine dernière. Melissa a écrit trois poèmes, un pour chacun des défunts, et une copie de ceux-ci a été remise à chaque participant au service funèbre. À la fin du service, 100 ballons blancs, jaunes et bleus, ont été lâchés: les couleurs du Lincoln South Football Club, une équipe où Damien était un joueur et entraîneur actif.

Cette réaction, accompagnée de nombreuses expressions de sympathie et de solidarité en ligne, est une autre indication de plus qu'un changement politique important vers la gauche survient parmi les travailleurs et les jeunes. En contraste frappant avec la propagande de la «loi et de l'ordre» ressassée et soutenue sans cesse par l'establishment politique et médiatique autour des mantras de la «responsabilité individuelle» et les «actes dépravés» d'individus «méchants», beaucoup de gens ordinaires ont interprété les actions de Damien Little comme la conséquence tragique d'une interaction complexe entre une grave maladie mentale et une crise sociale qui croît rapidement.

Cette attitude, cependant, n'est pas partagée par les différents colporteurs de féminisme, qui ne sont pas parvenus à dissimuler leur indignation. Selon eux, la cause tout indiquée de la violence domestique de ces dernières années est la seule responsabilité des «hommes». Pour renforcer cette affirmation, la «journée du ruban blanc» est devenu un événement d'inspiration féministe annuel, où les «hommes» sont censés porter un ruban blanc et faire des déclarations individuelles déclarant leur engagement à la «non-violence» envers les femmes.

Nina Funnell a écrit un article répugnant sur le site Web mamamia de la femme d'affaires multimillionnaire Mia Freedman, intitulé «Damien Little murdered his two boys. So why are we calling him a "top bloke"?» (Damien Little a tué ses deux garçons. Comment peut-on dire dire qu'il était un «bon gars»?)

Dénonçant le défunt et les appels de sa famille au public pour le respect et la sympathie, elle déclare: «Parce que nous vivons dans une société où les femmes et les enfants sont toujours considérés comme un prolongement des hommes auxquels ils sont liés, et parce que les femmes et les enfants sont souvent censés absorber passivement les explosions de violence des hommes à qui ils “appartiennent”, on nous dit de ne rien dire de mal quant aux choix de cet homme.»

De son côté, la commentatrice du magazine Age de Melbourne, Clementine Ford (qui en 2013 a lancé la campagne «Women for Gillard» pour mobiliser l'appui des femmes derrière l'ancienne première ministre travailliste du même nom), a insisté pour que l'on décrive ce qui est arrivé comme un «acte criminel». «Le choix de perpétrer la violence est exactement cela – un choix, ajoutant: bien que la santé mentale des hommes est une question importante, c'est aussi une déviation du vrai problème».

L'ancien parlementaire fédéral indépendant soi-disant «de gauche» Phil Cleary, s'est également prononcé, dénonçant les hommages à Damien Little par sa famille et ses amis comme «dégoûtants».

Que la vague de solidarité publique ait provoqué une telle réaction de colère parmi les commentateurs féministes fournit un aperçu révélateur du rôle politique de la politique identitaire. Son but est de semer la division au sein de la classe ouvrière en élevant des caractéristiques tout à fait secondaires, telles que le sexe, la race, la couleur de la peau, l'origine ethnique, l'orientation sexuelle, etc., au-dessus des divisions objectives fondamentales de la société fondées sur les classes. Ainsi, les féministes attaquent ceux qui expriment leur solidarité avec Little et ses partisans comme essentiellement des complices de son geste violent.

Leur réaction est une réponse de classe à la tragédie de la famille Little. Distant de la classe ouvrière et hostile envers elle, le milieu féministe professionnel fait partie d'une couche aisée de la classe moyenne supérieure qui a pris une solide assise au cours des dernières décennies au sein de l'establishment politique, médiatique et du monde des affaires. Ce milieu a été élevé à la notoriété nationale, surtout pendant le mandat de l'ancienne première ministre travailliste Julia Gillard (2010-2013) – et il y est resté depuis.

Gillard a entretenu avec soin ses partisans féministes alors que l'hostilité envers son gouvernement grandissait parmi toute la classe ouvrière. Les féministes ont soutenu avec enthousiasme sa coalition Parti travailliste-Verts alors qu'elle lançait des attaques impitoyables contre les réfugiés, les bénéficiaires de l'aide sociale, les Aborigènes et les autres couches opprimées des travailleurs et des jeunes. Les féministes ont également soutenu son alignement inconditionnel sur les préparatifs de guerre des États-Unis contre la Chine.

Liés aux couches les plus riches de la société par d'innombrables liens, les carrières et les privilèges de la base féministe de Gillard ont progressé en proportion inverse du sort de la classe ouvrière. En d'autres mots, la montée et la croissance des marchés boursiers, le rendement des placements immobiliers, les rémunérations faramineuses des conseils d'administration et les bénéfices des entreprises des 25 dernières années sont survenus au détriment direct des conditions de vie des gens ordinaires. Pour ces derniers, la sécurité d'emploi est devenue une chose du passé, alors que les salaires, pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale, sont en baisse. La santé publique, l'éducation, les soins aux personnes âgées et autres programmes sociaux ont été pillés, créant un cauchemar social permanent pour des millions de familles ouvrières.

Les détails de la situation de Damien Little soulignent l'ampleur du fossé social qui sépare la vie des féministes de la classe moyenne supérieure et celle de la classe ouvrière.

Damien a épousé Melissa, une enseignante à l'école primaire locale qui est devenue la mère de ses deux enfants, en 2007. Comme des millions d'autres ouvriers australiens touchés par trois décennies de désindustrialisation et de réformes économiques de «libre marché», Damien s'est démené pour trouver un emploi régulier. Il a travaillé comme ouvrier, chauffeur de camion et poseur de tapis. Au moment de sa mort, il avait une petite entreprise de nettoyage de tapis et de mobilier.

Les Little ont passé les deux années précédentes à vivre dans un hangar sur la propriété de la famille de Damien, alors qu'ils tentaient d'épargner de l'argent pour construire une maison. Soumise à un stress important, la santé mentale de Damien s'est rapidement détériorée. Son frère aîné, Shannon, a rapporté que Damien avait «sérieusement lutté» contre la dépression pendant deux à trois ans et qu'il a toujours refusé de demander une assistance médicale. «Il n'allait pas très bien», a déclaré Shannon au Daily Mail. Il en a vraiment arraché au cours des dernières années, mais il ne voulait pas être perçu comme faible... Nous avons réalisé que quelque chose allait très mal il y a quelques mois de cela. Et c'est là où tout a vraiment commencé à mal aller. J'aurais vraiment aimé qu'il obtienne l'aide dont il avait besoin.»

Le père de Damien, un chauffeur de camion à la retraite et agriculteur, a noté que son fils s'était «retrouvé dans un endroit bien sombre…» Sa mère, Sue, a déclaré au Advertiser d'Adélaïde qu'il ne pouvait plus faire face à la pression. «Il était très particulier dans tout ce qu'il faisait, a-t-elle expliqué. Je pense qu'il voulait être parfait: il voulait être un père et un mari parfait. Il voulait tout faire correctement. Il était très exigeant avec lui-même. Il voulait vivre une vie parfaite.»

Une «vie parfaite» – sinon même «tolérable» – c'est devenu une chimère pour d'innombrables travailleurs. La vie quotidienne de millions de travailleurs est devenue en effet une lutte frénétique pour garder la tête hors de l'eau alors qu'ils sont aux prises avec un coût de la vie qui ne cesse de monter et que l'endettement des ménages ne cesse de croître. Beaucoup parmi les plus vulnérables et les plus sensibles succombent et voient leur famille ou leur vie personnelle se briser et s'effondrer.

Comme dans les autres économies capitalistes avancées, la société australienne est ravagée par une épidémie de troubles mentaux. Selon une étude menée en 2007 par l'Australian Bureau of Statistics, 45 pour cent des personnes âgées de 16 à 85 ans (7,3 millions de personnes) ont, à un moment donné dans leur vie, connu un trouble mental. Plus de 20 pour cent des personnes interrogées ont déclaré avoir souffert d'un trouble mental au cours des 12 derniers mois. Les chiffres sont sans doute pires maintenant que les travailleurs et leurs familles subissent encore plus de stress depuis la crise financière mondiale de 2008. Le service d'aide téléphonique de crise Lifeline a signalé que 2015 a été l'année la plus occupée de ses 52 années d'existence, recevant plus d'un million de demandes d'aide.

Little et ses deux fils sont morts quelques jours après que le gouvernement travailliste d'Australie-Méridionale ait admis qu'il avait manqué à son engagement de veiller à ce que d'ici 2016, aucun patient en santé mentale ne passe plus de 24 heures au service d'urgence d'un hôpital. La moitié de tous les établissements de santé mentale de l'État sont actuellement en «code blanc», ce qui signifie qu'aucun autre patient ne peut être admis.

Divers politiciens travaillistes, libéraux et verts mentionnent la crise du bout des lèvres à l'occasion, tout en ne faisant rien pour investir les ressources nécessaires pour fournir des services publics en santé mentale librement accessibles à tous ceux qui en ont besoin. Le suicide est maintenant la principale cause de décès chez les Australiens âgés de 15 à 44 ans et la principale cause de décès prématuré.

Invoquer comme le fait le lobby féministe les mantras réactionnaires de la «responsabilité individuelle» et de «l'agressivité des hommes» ne peut expliquer pourquoi Damien Little s'est enlevé la vie après avoir pris celle de ses deux garçons. Toute véritable compréhension exige, au contraire, une analyse critique du contexte social plus vaste – la crise mondiale du système de profit capitaliste – dans lequel ses gestes ont été posés. Le but de la politique identitaire en général, et du féminisme en particulier, est précisément de diaboliser et de réprimer une telle approche.

(Article paru d'abord en anglais le 29 février 2016)