Des millions de manifestants au Brésil exigent le départ du gouvernement du Parti des travailleurs

Par Bill Van Auken
21 mars 2016

Des foules estimées à plusieurs millions de personnes ont manifesté dans les villes dimanche dernier pour exiger le départ du gouvernement du Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores-PT) et de sa présidente Dilma Rousseff.

Le plus grand des rassemblements a eu lieu à Sao Paulo, la capitale financière et industrielle du Brésil, où la sûreté municipale a évalué à 1,4 million le nombre de manifestants qui remplissaient entièrement l'Avenida Paulista au centre-ville. L'Instituto Datafolha, une maison de sondage de premier plan, a évalué la foule à 450.000 personnes, tandis que les organisateurs ont déclaré un chiffre improbable 3 millions de personnes.

L'incitation à ces rassemblements, qui étaient sensiblement plus grands que les manifestations similaires organisées il y a un an, est la colère à propos des pots-de-vin et des scandales politiques toujours plus importants qui ont siphonné des milliards de dollars du conglomérat de l'énergie Petrobras géré par l'État, ainsi que la frustration croissante à propos du déclin rapide de l'économie du Brésil qui traverse sa pire crise depuis la Grande Dépression des années 1930.

Les manifestations ont été encouragées encore plus par la demande des procureurs de l'État de Sao Paulo de placer Luiz Inacio Lula da Silva, l'ancien président et fondateur du PT, en «détention préventive» dans le cadre de sa mise en accusation pour avoir dissimulé le fait qu'il était propriétaire d'un appartement en bord de mer construit pour lui par une entreprise de construction qui était un entrepreneur majeur de Petrobras.

Les manifestants ont scandé «À bas le PT», «Démission Dilma» et «Arrêtez la corruption». Une minorité significative de manifestants portaient des bannières et des pancartes appelant l'Armée brésilienne à intervenir et à reproduire le coup d'État de droite de 1964 qui a plongé le plus grand pays d'Amérique latine dans 21 années de dictature militaire brutale.

Contrairement aux rassemblements survenus il y a un an, les manifestations de dimanche ont été ouvertement soutenues par les partis bourgeois de droite opposés à Rousseff et au PT, ainsi que par les principales associations d'employeurs et professionnelles telles que la FIESP (Fédération des industries de l'État de Sao Paulo). L'entrée était gratuite dans le métro à Sao Paulo pour encourager la participation.

Des sondages ont révélé que, même s'ils sont plus importants que ceux de l'année dernière, les rassemblements étaient à nouveau dominés par des sections de la classe moyenne. Une enquête réalisée par une importante société de sondage a révélé que 63 pour cent des manifestants avaient un revenu égal à au moins cinq fois le salaire minimum du Brésil.

Bien que l'orientation politique prédominante des protestations était de droite, les tentatives des adversaires politiques de droite du PT de capitaliser sur les manifestations ont été accueillies avec une hostilité colérique envers tous les politiciens et les partis.

Le gouverneur de Sao Paulo Geraldo Alckmin et le sénateur Aécio Neves, battu de justesse par Rousseff lors de l'élection de 2014, et tous deux du PSDB de droite (Parti de la Démocratie sociale brésilienne), ont rapidement été escortés hors de la manifestation de Sao Paulo par leurs gardes du corps après que la foule les ait encerclés en leur criant : «Vous êtes les prochains!» et en les dénonçant comme des «opportunistes» et des «escrocs». Dans d'autres villes, les tentatives par des politiciens de droite de s'adresser à la foule ont été enterrées sous les huées et les cris de «Pas de partis!».

La direction du Parti des travailleurs a annulé des rassemblements d'appui à Lula et Rousseff qui avait été appelés pour le jour même, mentionnant les craintes de confrontations violentes. Il ne fait aucun doute que ceux qui viendraient dans la rue en défense du PT seraient fortement dépassés en nombre par les adversaires du Parti.

Le président du PT Rui Falcão avait utilisé sa page Facebook lundi dernier pour appeler à des rassemblements pour le vendredi 18 mars avec comme mots d'ordre «Pour la défense de la démocratie et des présidents Lula et Dilma; Contre le coup d'État; et Pour des changements économiques».

Ce dernier slogan est destiné à présenter le PT comme un adversaire de «gauche» aux politiques poursuivies par le gouvernement qu'il forme lui-même. Rousseff a en effet répondu à l'approfondissement de la crise économique du Brésil en tentant d'imposer un programme «d'ajustement budgétaire» pour sabrer les pensions, les salaires et les avantages sociaux des travailleurs, tout en veillant à ce que 20 pour cent du budget fédéral aille au paiement de la dette du Brésil, directement dans les coffres de Wall Street et des banques internationales.

Ces mesures d'austérité économiques aggravent la crise des travailleurs brésiliens dans des conditions où les licenciements atteignent le chiffre de 100.000 par mois et où le taux d'inflation dépasse les 10 pour cent.

Dans un autre signe que la crise économique s'approfondit, la Banque centrale du Brésil a rapporté lundi dernier que l'activité économique avait chuté d'un autre 0,6 pour cent en janvier, contredisant du coup les économistes qui prévoyaient une très légère hausse pour le mois.

Malgré ces indices de déclin économique, la valeur de la monnaie brésilienne a augmenté de 10,8 pour cent au cours du dernier mois, alors que les marchés boursiers et obligataires du pays ont augmenté considérablement au cours de la dernière semaine. Comme a publié le Financial Times, l'impulsion pour la reprise du marché est «venue de la sphère politique».

«La mise en détention de l'ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, et les implications de celle-ci sur sa protégée, l'actuelle dirigeante Dilma Rousseff, ont fait naître l'espoir parmi les investisseurs que les obstacles aux changements politiques pourraient être surmontés plus tôt que prévu», rapporte le journal.

Jefferson Luiz Rugik, qui dirige la maison de courtage Correparti de Sao Paulo, a déclaré au journal: «Tout ce qui est contre le gouvernement actuel et le président Dilma est bon pour le real... cela augmente notre possibilité d'avoir un autre gouvernement, plus crédible.»

Pendant plus d'une douzaine d'années, le PT a servi comme principal parti de la bourgeoisie brésilienne, servant les intérêts de celle-ci tout en favorisant des programmes de protection sociale limités pour freiner la lutte des classes, alors même que la polarisation sociale entre la petite élite financière et les masses des travailleurs et de pauvres n'a cessé de s'approfondir.

Maintenant, les couches dominantes au sein de la classe dirigeante brésilienne ont décidé qu'elles ont besoin d'un nouveau type de gouvernement, d'un caractère ouvertement de droite et potentiellement dictatorial, pour mener des attaques draconiennes contre le niveau de vie de la classe ouvrière. C'est là la force motrice derrière la campagne pour destituer Rousseff.

Les trahisons du PT, et en particulier du réseau de groupes de la pseudo-gauche qui l'ont favorisé comme substitut à la construction d'un parti révolutionnaire de la classe ouvrière, sont la cause de la situation politique actuelle où les travailleurs brésiliens font face à de graves dangers.

Le président de la Chambre des députés du Congrès brésilien, Eduardo Cunha, du PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), un ancien allié du gouvernement Rousseff, a appelé les membres de la Chambre à rester à Brasilia jusqu'à vendredi, jour où le Tribunal suprême fédéral du pays devait répondre aux questions sur les règles régissant la destitution, permettant du coup au processus de commencer.

Cunha, un fondamentaliste chrétien de droite, est accusé par les procureurs fédéraux d'avoir reçu, lui et ses alliés politiques, pas loin de 40 millions $ de Petrobras en pots de vin, blanchissant cet argent par l'entremise d'une méga-église évangélique. Il est accusé d'avoir personnellement amassé 5 millions $ reçus en pots de vin qu'il aurait versé dans des comptes bancaires suisses secrets.

(Article paru d'abord en anglais le 15 mars 2016)