Quatrième conférence sur le centenaire de la Révolution russe

Spontanéité et conscience dans la Révolution de Février

Par Joseph Kishore
19 août 2017

Contexte de février : le développement combiné et inégal de la Russie et la théorie de la révolution permanente

Les événements de février 1917 en Russie ont marqué le début de convulsions révolutionnaires qui ont changé le cours de l’histoire. Le 22 février, la veille de la révolution, Nicolas II était encore l’empereur et l’autocrate de toute la Russie. Une semaine plus tard, la dynastie des Romanov apparemment invincible, qui avait régné sur la Russie depuis plus de 300 ans, était renversée, remplacée par le « double pouvoir » instable du gouvernement provisoire bourgeois et du soviet des députés ouvriers et soldats. C’était le cadre des conflits politiques qui allaient se développer au cours des huit prochains mois, menant à la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, sous la direction du parti bolchévique.

Pour commencer notre analyse de la Révolution de 1917, nous devons de nouveau examiner la façon dont la « Question russe » a été comprise et analysée par le mouvement révolutionnaire, car c’est seulement dans ce contexte qu’il est possible de comprendre les conflits politiques et sociaux qui se sont développés au cours de ces événements importants de 1917. 

Le principe fondamental du marxisme est que la révolution sociale — c’est-à-dire le processus de remplacement d’une classe dirigeante par une autre — n’a lieu que lorsque le développement des forces productives n’est plus possible dans le cadre des rapports de production existants. Le socialisme scientifique se fonde, non pas sur des fantaisies utopiques, mais sur les contradictions objectives du capitalisme et les intérêts sociaux de la classe ouvrière. En examinant la situation mondiale aujourd’hui, il est clair que le système capitaliste des États-nations est devenu un obstacle énorme au développement de la production et à l’avenir même de l’humanité.

Le marxisme a cependant commencé à s’enraciner en Russie dans des conditions où le niveau de développement social et économique considéré comme nécessaire pour un mouvement socialiste — en particulier, la prédominance des rapports de propriété capitalistes et une classe ouvrière de masse — était très faible. Même au début du vingtième siècle, la paysannerie représentait encore 85 pour cent de la population, en grande partie aux prises avec l’ignorance et la pauvreté. Malgré l’émancipation formelle des serfs en 1861, la propriété foncière était dominée par les grands propriétaires terriens. D’anciens rapports féodaux, abolis en Europe occidentale dans les grandes révolutions bourgeoises des dix-septième et dix-huitième siècles, subsistaient dans l’empire russe. Sur le plan politique, l’aristocratie tsariste dominait le pays et il n’existait pas de véritable mécanisme pour des formes démocratiques et parlementaires de pouvoir comme en Europe occidentale et aux États-Unis. Cela signifiait que les tâches immédiates du mouvement révolutionnaire en Russie avaient un caractère démocratique-bourgeois.

Le « père du marxisme russe », Georgi Plekhanov, a été le premier à reconnaître que la classe ouvrière russe, malgré sa taille relativement petite par rapport à la paysannerie, serait la force révolutionnaire décisive dans la révolution démocratique. « Le mouvement révolutionnaire en Russie ne triomphera qu’à titre de mouvement ouvrier, ou bien il ne triomphera jamais!  », a-t-il proclamé lors du congrès fondateur de la Deuxième Internationale en 1889. Sa conception était celle d’une révolution en deux étapes, dans laquelle la classe ouvrière jouerait le rôle de premier plan dans la révolution démocratique, mais le pouvoir serait nécessairement transféré d’une certaine façon à la bourgeoisie, permettant une période de développement capitaliste plus ou moins prolongée avant que la classe ouvrière ne soit suffisamment forte pour prendre le pouvoir elle-même.

Comme l’ont fait remarquer les camarades North et Volkov dans leur essai important sur Plekhanov publié à la fin de l’an dernier: « La valeur exceptionnelle de Plekhanov en tant que penseur politique réside dans le fait qu’il prévoyait le rôle décisif de la classe ouvrière, bien avant qu’elle ne devienne un groupe social de masse occupant une place spécifique dans la vie économique et politique, alors que le capitalisme en Russie n’avait encore fait que ses premiers pas »[i]. En effet, cette conception fondamentale et visionnaire est le fondement du développement ultérieur de tout le mouvement marxiste en Russie.

Les étapes ultérieures du capitalisme russe, toutefois, ont soulevé des problèmes critiques de perspective qui ont exposé les faiblesses et les conséquences de la conception de la révolution en deux étapes de Plekhanov. La révolution de 1905, comme nous l’avons vu lors de la conférence du camarade Fred Williams, a non seulement démontré l’énorme pouvoir social de la classe ouvrière, mais aussi le rôle contre-révolutionnaire de la bourgeoisie. Mais Plekhanov insistait sur le maintien d’une alliance avec la bourgeoisie. « Nous devons rechercher le soutien des partis non-prolétariens », soutenait-il, « et non pas les repousser par des actes dépourvus de tact ». Trostky devait expliquer plus tard :

Par des prédications monotones de ce genre, le philosophe du marxisme montrait que le dynamisme vivant de la société lui était inaccessible. Les “manques de tact” peuvent repousser un intellectuel susceptible en tant qu’individu. Les classes et les partis sont repoussés par les intérêts sociaux.[ii]

Mais comment serait-il possible de transférer le pouvoir à une classe qui n’en veut pas, et qui est terrifiée par la classe — la classe ouvrière — qui est la principale force motrice de la révolution même? Pour la classe ouvrière, la logique de cette perspective signifiait qu’elle devait s’abstenir de faire avancer ses propres intérêts de peur d’effrayer la bourgeoisie et de la conduire dans le camp de la réaction. Comme nous le verrons, ce programme et cette perspective seront développés par les menchéviks et le Parti socialiste-révolutionnaire après la Révolution de février.

La perspective de Lénine, le chef des bolchéviks, était très différente. La révolution russe devait être une révolution démocratique bourgeoise, mais les tâches fondamentales de cette révolution ne seraient pas réalisées par la bourgeoisie ou en alliance avec celle-ci. La plus importante de ces tâches était la liquidation des rapports féodaux dans les campagnes. En Russie cependant, la bourgeoisie n’était pas plus disposée qu’elle n’était capable d’accomplir cette tâche. En réponse à la déclaration de Plekhanov en 1905 selon laquelle il fallait faire attention à ne pas repousser les partis non prolétariens par un « manque de tact », Lénine répondait que « les libéraux et les propriétaires terriens vous pardonneront des millions de “manques de tact” mais ne vous pardonneront pas une tentative de leur prendre la terre »[iii].

Lénine a plutôt avancé un programme de renversement de l’aristocratie tsariste par une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », le terme « dictature » étant utilisé dans le sens marxiste de pouvoir d’État. Pour Lénine, la classe ouvrière prendrait le pouvoir en alliance avec la paysannerie et mettrait en œuvre les mesures démocratiques les plus radicales. Cependant, cette révolution n’allait pas et ne pouvait pas transcender le cadre des rapports de propriété capitalistes. « La social-démocratie a constamment souligné la nature bourgeoise de la révolution imminente en Russie », a-t-il écrit en 1905, « et a insisté sur une démarche claire de démarcation entre le programme minimum démocratique et le programme socialiste maximum... » Il a ajouté: « Objectivement, les événements historiques ont maintenant posé devant le prolétariat russe précisément la tâche de mener à bien la révolution démocratique bourgeoise... Cette tâche confronte le peuple dans son ensemble, toute la masse de la petite bourgeoisie et de la paysannerie. Sans une telle révolution, le développement plus ou moins étendu d’une organisation de classe indépendante pour la révolution socialiste est impensable. »[iv]

La théorie de la révolution permanente de Trotsky rejetait la théorie en deux étapes de Plekhanov ainsi que la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » proposée par Lénine.

Trotsky reconnaissait que les tâches fondamentales de la révolution démocratique bourgeoise n’avaient pas encore été achevées. L’« inégalité » du développement capitaliste s’expliquait par l’état arriéré relatif de l’économie et de la société russes. Cependant, dans cette stagnation, des rapports de classe d’un caractère très avancé avaient été introduits, en raison de l’interaction de l’économie russe avec l’économie mondiale. Plutôt que de s’accompagner d’une croissance organique du capitalisme impliquant le développement d’une large couche de petit bourgeois et de petits artisans, écrivait Trotsky en 1906, « Le capital occidental fit irruption avec la coopération directe de l’absolutisme, et transforma en peu d’années bon nombre de vieilles villes archaïques en centres commerciaux et industriels; il créa même, en un court laps de temps, de nouvelles villes commerciales et industrielles en des lieux jusque-là absolument inhabités. »[v]

Trotsky fera référence à ce phénomène plus tard comme la « loi du développement combiné » — un « rapprochement de diverses étapes, la combinaison de phases distinctes, l’amalgame de formes archaïques avec les plus modernes ».[vi]

Ce caractère « combiné et inégal » du développement russe a déterminé la physionomie sociale et l’orientation politique des différentes classes. La vitesse et la concentration de l’industrialisation donnaient à la lutte des classes un caractère particulièrement explosif.

En ce qui concerne la bourgeoisie, elle dépendait complètement du capital étranger et donc de l’impérialisme européen. L’intensité de la lutte des classes signifiait que la bourgeoisie libérale russe était toujours terrifiée que le développement d’un mouvement révolutionnaire contre le tsar entraînerait la création d’un mouvement ouvrier contre la propriété privée. Elle allait donc constamment se réfugier dans les bras du tsar et elle cherchait une alliance avec l’aristocratie terrienne.

Ce phénomène avait déjà été vu en Europe, sous une forme quelque peu différente, pendant les révolutions de 1848. Les mouvements révolutionnaires en Hongrie, en Allemagne et en Autriche du milieu du dix-neuvième siècle s’étaient caractérisés par un haut degré de lutte ouvrière, et la bourgeoisie, craignant une telle révolution, s’allia à la réaction. « Aucune lutte ne peut être victorieuse », écrivait le révolutionnaire allemand Ferdinand Lassalle à Marx en 1849, « si les questions sociales n’y entrent que comme un élément vague et restent à l’arrière-plan, et si elle est menée extérieurement sous le drapeau de la renaissance nationale et de la république bourgeoise ».[vii] C’est dans leur rapport de 1850 à l’Autorité centrale de la Ligue des communistes que Marx et Engels parlent pour la première fois de la « révolution en permanence », pour désigner l’opposition ouvrière aux « phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques » qui « prêchent en général au prolétariat l’union et la réconciliation… où, pour ne pas troubler la bonne entente, les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées »[viii].

L’intensité des conflits de classe en Russie, un demi-siècle plus tard, était beaucoup plus grande, et l’appétit révolutionnaire de la bourgeoisie bien moindre qu’en 1848 en Europe, et nettement moindre qu’en 1789 au moment de la grande Révolution française. Le renversement du tsar et la résolution des « tâches démocratiques » revenaient donc à la classe ouvrière de la Russie, qui, selon Trotsky, jouerait le rôle principal dans la révolution en entraînant les masses paysannes dans son sillage.

Contrairement à Lénine, Trotsky insistait sur le fait que la classe ouvrière, une fois parvenue au pouvoir, ne pourrait se limiter à des tâches purement « bourgeoises », et qu’elle se trouverait contrainte de faire des incursions dans les rapports de propriété capitalistes pour commencer à introduire le socialisme. Ayant pris le pouvoir d’État, quel programme la classe ouvrière appliquerait-elle? Même s’il s’agissait d’établir un État en alliance avec la paysannerie, comment le parti de la classe ouvrière réagirait-il au chômage ou aux pénuries de nourriture, aux grèves des travailleurs ou aux lock-out imposés par les employeurs? En 1909, Trotsky critiqua Lénine qui croyait que « la contradiction qui existe entre les intérêts de classe du prolétariat et les conditions objectives [c’est-à-dire la stagnation de la Russie] sera résolue par une limitation volontaire du rôle politique assumé par le prolétariat » qui exercera « un ascétisme de classe ».

Alors que les menchéviks, partant de la notion abstraite selon laquelle « notre révolution est bourgeoise », en viennent à l’idée d’adapter toute la tactique du prolétariat à la conduite de la bourgeoisie libérale jusqu’à la conquête du pouvoir par celle-ci, les bolchéviks, partant d’une conception non moins abstraite, « Dictature démocratique mais non socialiste », en viennent à l’idée d’une auto-limitation du prolétariat détenant le pouvoir à un régime de démocratie bourgeoise. Il est vrai qu’entre menchéviks et bolchéviks il y a une différence essentielle : tandis que les aspects anti-révolutionnaires du menchévisme se manifestent dès à présent dans toute leur étendue, ce qu’il y a d’anti-révolutionnaire dans le bolchévisme ne nous menace — mais la menace n’en est pas moins sérieuse — que dans le cas d’une victoire révolutionnaire.[ix]

La révolution en Russie ne pouvait être dirigée que par la classe ouvrière et, après avoir pris le pouvoir, celle-ci serait amenée à introduire des mesures de caractère socialiste. C’était l’un des sens dans lequel la révolution serait « permanente ».

Mais comment cela serait-il possible dans la Russie arriérée? Comment les formes les plus avancées de rapports sociaux pouvaient-elles être introduites dans un pays qui était si économiquement sous-développé, composé en majeure partie de paysans? La clé pour résoudre ce dilemme repose sur la compréhension de la Russie et de la Révolution russe, non pas comme un événement national isolé, mais comme une composante d’une révolution internationale.

En pleine Révolution de 1905, Trotsky écrivait:

En liant tous les pays entre eux par son mode de production et son commerce, le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique... ... Cela donne immédiatement aux événements qui se déroulent actuellement un caractère international, et ouvre un large horizon. L’émancipation politique de la Russie sous la direction de la classe ouvrière élèvera cette classe à des sommets historiques inconnus jusqu’à ce jour et en fera l’initiatrice de la liquidation du capitalisme mondial, dont l’histoire a réalisé toutes les prémisses objectives.[x]

Les douze années qui ont passé entre 1905 et le déclenchement de la Révolution de février n’ont fait que confirmer l’analyse de Trotsky. Sur les champs de bataille sanglants d’Europe, le destin des travailleurs de tous les pays était lié ensemble. La Grande Guerre et la colossale rupture du système des États-nations marquaient également la fin de tout programme national. Elles plaçaient à l’ordre du jour la réorganisation socialiste de l’économie mondiale. C’est là un autre sens dans lequel la révolution devait être « permanente ». Écrivant alors que le massacre de masse international faisait rage, Trotsky expliquait ceci:

Une révolution bourgeoise nationale est impossible parce qu’il n’y a pas d’authentique démocratie bourgeoise révolutionnaire en Russie. L’heure des révolutions nationales est passée — au moins pour l’Europe — exactement comme l’heure des guerres nationales est passée. Il y a un lien profond entre ces deux faits. Nous vivons à l’époque d’un impérialisme qui n’est pas seulement un système de conquêtes coloniales mais implique aussi un régime intérieur bien déterminé. Ce n’est plus une question d’une nation bourgeoise en opposition avec un ancien régime, mais du prolétariat en opposition avec la nation bourgeoise.[xi]

Cette perspective est devenue le fondement stratégique essentiel du parti bolchévique entre avril et octobre, mais pas avant une lutte interne menée par Lénine, sur laquelle je reviendrai plus tard dans cette conférence.

Cinq jours

C’est à la lumière de cette introduction que nous devons examiner les événements de février 1917 et la Révolution russe dans son ensemble. Le développement de la Russie au cours de cette année fatidique, et en fait, la dégénérescence nationaliste et stalinienne subséquente de l’Union soviétique, ont fourni une confirmation puissante sous différentes formes de l’exactitude de la théorie de la révolution permanente de Trotsky.

Bien que plus d’informations aient été découvertes par les historiens au cours des quatre-vingts dernières années, et qu’il existe un certain nombre de travaux précieux sur la Révolution de février, le meilleur compte-rendu de la Révolution russe dans son ensemble reste l’Histoire de la révolution russe de Trotsky. Si le résultat principal de cette conférence est d’encourager davantage de personnes à lire ce livre, je le prendrai comme un succès.

Le fait le plus immédiat de la Révolution de février, comme avec la révolution de 1905, est que sa principale force motrice a été la classe ouvrière, et en particulier la classe ouvrière de Petrograd.

Même avant le 23 février, la lutte des classes en Russie s’était intensifiée sous l’impact de la guerre et des conditions économiques désastreuses. Bien que le nombre de grévistes ait chuté, passant du nombre de 1,3 million qu’il était pour la période de janvier à juillet 1914, juste avant le début de la guerre, à moins de 10.000 pour la période d’août à décembre de la même année, il était passé à plus de 500.000 en 1915, et à près d’un million en 1916. Au cours des semaines qui ont précédé la Révolution de février, le nombre de grèves s’est rapidement développé, avec 186.000 travailleurs en grève pour commémorer le massacre du dimanche sanglant de 1905 et le lock-out des 25.000 travailleurs de l’usine Poutilov, la plus grande usine de Petrograd, le 22 février. Les grèves avaient un caractère de plus en plus politique: elles réclamaient notamment la fin de la monarchie et de la guerre.

La révolution proprement dite commença avec l’éruption des manifestations et des grèves sauvages des travailleurs du district de Vyborg fortement industrialisé, où le parti bolchévique avait sa principale base de soutien.

Le 23 février (8 mars dans le calendrier occidental), Journée internationale de la femme, les travailleuses du textile du district de Vyborg, exaspérées par les longues heures de travail, la guerre sans fin, les pénuries alimentaires et les queues pour avoir du pain, se rassemblèrent le matin et quittèrent le travail. Elles firent appel à leurs collègues des usines voisines, comptant notamment de grandes usines métallurgiques, pour qu’ils les rejoignent.[xii]

Un ouvrier de l’usine New Lessner, une usine de construction de machines dans le district de Vyborg et l’une des plus grandes usines de Petrograd à l’époque, a décrit ce qui a suivi:

Des voix de femmes ont été entendues dans l’allée sur laquelle les fenêtres de notre département donnaient, criant « À bas la guerre À bas le coût élevé de la vie! À bas la faim! Du pain pour les travailleurs! » Une foule massive de femmes militantes remplissait l’allée. Certaines nous voyant ont commencé à brandir les bras et à crier: « Sortez! Arrêtez de travailler! » Des boules de neige claquaient sur les fenêtres. Nous avons décidé de nous joindre aux manifestations.[xiii]

Bien que la politique du parti bolchévique n’était pas alors d’appeler à la grève, le Comité de Vyborg se réunit et décida de soutenir la grève. Des décisions similaires furent prises dans d’autres usines, impliquant des travailleurs associés aux partis menchévique et socialiste-révolutionnaire, ainsi qu’aux bolchéviks. Plus de 100.000 travailleurs, soit environ le tiers de la main-d’œuvre industrielle, étaient ainsi en grève avant la fin de la journée.

Le lendemain, le vendredi 24 février, la grève prit de l’ampleur et engloba la moitié des travailleurs industriels, soit plus de 200.000 ouvriers, puis commença à s’étendre au-delà du district de Vyborg. Les usines géantes, les centres de production industrielle, y compris de la production de guerre, étaient devenus des centres d’activité et d’agitation révolutionnaires. Cette journée vit également le début des affrontements avec la police. L’armée, cependant, n’avait pas encore reçu l’ordre de tirer sur les manifestants, et on voyait les premiers signes de fraternisation entre travailleurs et soldats.

Le troisième jour, le samedi 25 février, la grève s’étendit et devint pratiquement générale. Près de 250.000 travailleurs y participèrent. La police jouait un rôle de premier plan dans la répression des grèves et des manifestations. Un conflit commença à poindre entre les soldats en ville et la police. Dans un incident, des soldats cosaques non seulement refusèrent d’aider la police à briser une manifestation, mais ils attaquèrent même les agents et tuèrent leur commandant.

Le tsar Nicolas II ordonna alors à Khabalov, le commandant du district militaire de Petrograd, de prendre des mesures plus drastiques pour réprimer une rébellion qui pourrait mettre en danger l’effort de guerre. «Je vous ordonne de faire cesser tous ces troubles dans la capitale à partir de demain. Ceux-ci ne peuvent être autorisés en ces temps difficiles de guerre avec l’Allemagne et l’Autriche.» Khabalov répondit avec une ordonnance interdisant les rassemblements de rues. Des arrestations eurent lieu dans la soirée, notamment celles de cinq membres du Comité bolchévique de Petrograd, les bolchéviks étant alors laissés sous la supervision directe de l’organisation de Vyborg.

Le quatrième jour était le dimanche 26 février et les usines étaient fermées. Mais les manifestations se poursuivaient, et Khabalov exécuta les ordres de Nicolas II avec une violence sanglante. Parvenant à mobiliser des unités militaires plus fiables, notamment les escouades d’instruction militaire composées de sous-officiers, il ordonna aux troupes de tirer dans la foule. Des centaines de travailleurs furent tués, et des milliers d’autres blessés.

Dans la soirée du 26, il se produisit un événement important qui annonça ce qui allait se passer le lendemain. Le régiment Pavlovsky de la Garde Impériale se révolta, les soldats étant en colère que leur propre escouade d’instruction militaire ait tiré sur les travailleurs.

Le matin du 27, la révolte des soldats commença par la mutinerie du régiment Volynsky. Les troupes abattirent leur commandant qui leur avait ordonné de tirer sur les travailleurs la veille. Les mutins se rendirent ensuite dans les autres régiments des alentours pour encourager la troupe à se révolter. Une à une, les diverses casernes se joignirent à la révolution. Les tentatives des officiers du tsar de rassembler des troupes loyales échouèrent. L’insurrection ouvrière prenait de l’ampleur. Les édifices gouvernementaux furent occupés et les prisonniers politiques libérés.

Qui a mené la Révolution de février? Aucun parti politique centralisé ne dirigeait ces événements. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires n’avaient pas prévu, pas plus qu’ils ne voulaient, une révolution ouvrière. Au cours des événements de février, les principaux membres de ces organisations se trouvaient dans la Douma, plaidant auprès des partis bourgeois pour qu’ils agissent et que la situation ne tombe pas hors de contrôle.

Le Mezhraiontsy (groupe inter-rayons) — auquel Trotsky, exilé à New York, était associé — publia une brochure le deuxième jour de la révolution, appelant à une république démocratique, au socialisme, à la fin de la guerre et à la création d’un gouvernement provisoire révolutionnaire. Mais il n’avait pas la même base de masse que les bolchéviks, en particulier à Vyborg.

Les organisations du parti bolchévique de niveau inférieur jouèrent un rôle important, en particulier le Comité du district de Vyborg. Toutefois, la direction centrale du parti était perpétuellement à la traîne des événements et la direction locale subissait la pression constante des militants ouvriers au sein du parti bolchévique pour agir plus agressivement, émettre des tracts, appeler à une grève générale et à l’insurrection. Au cours des événements de février, la plupart des dirigeants bolchéviques étaient en exil, y compris Lénine, qui était en Suisse, d’où il n’allait revenir qu’en avril.

Cela ne signifie pas néanmoins que la révolution ait été purement « spontanée », une théorie « mystique » comme l’a fait remarquer Trotsky « à la convenance non seulement de tous les messieurs qui, la veille encore, avaient quiètement administré, jugé, accusé, plaidé, commercé ou commandé, et qui se hâtaient, maintenant, de se rallier à la révolution; mais elle convenait à de nombreux politiciens professionnels et à d’ex-révolutionnaires qui, ayant dormi pendant la révolution; désiraient croire que, dans cette affaire, ils ne s’étaient pas conduits autrement que tous les autres »[xiv].

Ce sont des travailleurs qui ont dirigé la révolution. C’étaient des travailleurs qui avaient été formés et éduqués à travers des années de propagande socialiste et à travers les expériences amères de 1905. Ils avaient traversé la vague de grèves de 1912-1914 qui a failli se transformer en révolution avant le début de la guerre. Ils ont vu la lâcheté des libéraux. Certains peuvent avoir été influencés ou intimidés au moment du déclenchement de la guerre par la recrudescence du nationalisme, mais ils ont vu ce que la guerre avait fait.

Beaucoup de ces travailleurs auraient été fortement influencés par le parti bolchévique, qui avait gagné en influence avant le début de la guerre. La révolution a été dirigée, comme l’a écrit Trotsky, par « des ouvriers conscients et bien trempés qui, surtout, avaient été formés à l’école du parti de Lénine ». Mais cette direction, même si elle « était suffisante pour assurer la victoire de l’insurrection, n’était pas en mesure de mettre, dès le début, la conduite de la révolution entre les mains de l’avant-garde prolétarienne ».[xv]

Le double pouvoir

La classe ouvrière et les soldats de Petrograd avaient fait la révolution, mais ils n’avaient pas été capables de prendre le pouvoir politique. C’est plutôt un régime complexe et instable de « double pouvoir » qui apparut, et il allait durer jusqu’à la Révolution d’octobre.

Le 27 février, alors que le tsar était toujours au pouvoir, les représentants de la Douma se réunirent pour discuter de la façon de contenir la situation et d’apprivoiser la révolution. Ils décidèrent de former un Comité provisoire des membres de la Douma qui publia aussitôt une déclaration annonçant qu’il « se trouvait obligé... de prendre en main le rétablissement de l’État et de l’ordre public ».

Contrairement à la mythologie qu’elle professa ultérieurement, la bourgeoisie libérale, représentée par les principaux partis de la Douma, ne joua aucun rôle révolutionnaire. Terrifiée par les masses, elle chercha à conserver un régime autocratique, avec ou sans le Tsar Nicolas II. Pavel Milioukov, chef du Parti constitutionnel-démocrate bourgeois (cadets) reconnut plus tard: « Nous ne voulions pas de cette révolution. Nous ne voulions particulièrement pas qu’elle survienne en pleine guerre. Nous avons lutté désespérément pour qu’elle ne se produise pas ».[xvi]

Cependant, lorsque leurs efforts pour pousser le tsar à former un nouveau gouvernement échouèrent, et comme il devenait clair que les masses n’accepteraient jamais cela, les représentants de la bourgeoisie se tournèrent vers le haut commandement militaire pour forcer l’abdication du tsar. Des discussions avaient déjà eu lieu, avant la révolution, entre les militaires et les dirigeants des partis bourgeois quant à l’idée de former un nouveau gouvernement, et même de renverser Nicolas II en vue de créer de meilleures conditions pour poursuivre la guerre. Les puissances impérialistes alliées avaient montré un intérêt pour ces efforts.

Dépourvu du soutien des militaires, le tsar abdiqua le 2 mars, transférant le pouvoir à son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovich. Le gouvernement provisoire fut formé le jour même, dirigé par le Prince Lvov, dans l’intention de servir sous le nouveau tsar. Mais Mikhaïl lui-même abdiqua, craignant pour sa tête. La dynastie Romanov était ainsi abolie, en dépit des meilleures intentions des représentants bourgeois qui dirigeaient le nouveau gouvernement.

Le même jour que le Comité de la Douma était formé au Palais de Tauride, le 27 février, dans le même bâtiment, un autre organe de gouvernement était créé, celui-là bénéficiant du soutien des masses d’ouvriers et de soldats : le soviet des députés ouvriers, qui prendra plus tard le nom de soviet des députés ouvriers et soldats. Quelque 250 travailleurs, soldats et intellectuels socialistes ont participé à sa première réunion. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, un parti petit-bourgeois dont la base se trouvait dans la paysannerie, se retrouvaient au début à la tête du soviet.

Le phénomène du «double pouvoir» n’était pas unique à la révolution russe. L’existence de deux institutions gouvernementales s’est déjà produite dans des révolutions antérieures alors qu’une classe en remplace une autre. Une telle situation ne peut se résoudre que par une guerre civile. Le régime de dualité de pouvoirs qui est apparu après la Révolution de février a été toutefois singulier en ce sens que les dirigeants du soviet, qui jouissaient du soutien des ouvriers et des soldats — la force motrice de la révolution — ont travaillé consciemment et délibérément à remettre le pouvoir au gouvernement provisoire bourgeois. Le conflit de classe essentiel dissimulé dans le rapport entre ces deux organisations ne devait apparaître clairement que lorsque les bolchéviks furent élus en majorité à la tête du soviet plusieurs mois plus tard.

Les masses d’ouvriers et de soldats ne se tournaient pas vers la Douma, mais vers le soviet. Les partis à la tête du soviet, cependant, ne voulaient pas du pouvoir et n’étaient pas disposés à prendre des mesures pour répondre aux revendications des travailleurs et des soldats. Les aspirations démocratiques et sociales fondamentales des ouvriers et des soldats qui avaient fait la révolution entraient en collision avec les intérêts de la bourgeoisie, mais leurs représentants au soviet insistaient pour dire que la bourgeoisie devait régner.

Ce « paradoxe » s’est exprimé sous différentes formes. Tout d’abord, il y avait la question du pouvoir même et la reconnaissance du gouvernement provisoire. Immédiatement après l’abdication du tsar Nicolas, les dirigeants du Comité exécutif du soviet rencontrèrent les représentants de la Douma pour discuter des conditions sous lesquelles le soviet soutiendrait le nouveau gouvernement. Leurs conditions ne comprenaient aucune des exigences fondamentales des travailleurs et des soldats, qu’il s’agisse de la fin de la guerre, de la création d’une république, d’une réforme agraire ou de la journée de huit heures. Ils n’avaient qu’une revendication : la liberté d’agitation. Autrement dit, ils étaient disposés à donner tout le pouvoir à la bourgeoisie tant qu’elle acceptait de ne pas les arrêter.

La deuxième question, étroitement liée à la question du pouvoir, était celle de l’armement — ou du désarmement — des travailleurs et des milices ouvrières. Au cours de la révolution, les travailleurs les plus militants, toujours concentrés dans le district de Vyborg, avaient pris l’initiative de former des milices. Le Soviet reconnut ce fait établi en cherchant à placer les milices sous sa propre autorité, alors que le Comité de la Douma avait mis en place ses propres milices. Cela créait les conditions pour un éventuel conflit armé entre les deux milices, c’est-à-dire une guerre civile.

Comme l’a dit un historien de la Révolution de février : « Déjà, le 28 février, le Comité exécutif du soviet avait clairement exprimé son intention de coopérer avec le Comité de la Douma pour résoudre ce conflit en sacrifiant l’indépendance des milices ouvrières »[xvii]. Il travailla en effet pour unifier les deux milices, c’est-à-dire à désarmer les travailleurs dans les faits en subordonnant les milices ouvrières à l’autorité gouvernementale de la bourgeoisie, un geste concédé dans les décisions du Comité exécutif des 1er et 7 mars.

Troisièmement, il y avait la question du retour au travail dans les usines. Le Comité exécutif avait au début désigné le 5 mars comme date de retour au travail, sans modification des conditions de travail dans les usines. Les revendications des travailleurs pour la journée de huit heures avaient été rejetées selon le motif que cela effrayait la bourgeoisie.

Les travailleurs prirent toutefois les choses en main, beaucoup d’ouvriers des grandes usines quittant le travail en masse après huit heures de travail. N’ayant pas le choix, l’Association des fabricants finit par accepter à contrecœur la journée de huit heures, l’un des publicistes bourgeois faisant ce commentaire : «Pour le malheur des menchéviks, les bolchéviks avaient déjà contraint, par la terreur, l’association des fabricants à accepter l’instauration immédiate des huit heures»[xviii].

Quatrièmement, les rapports au sein de l’armée. Les représentants de la Douma ont tenté de reprendre le contrôle de l’armée, ordonnant aux soldats de se soumettre à la discipline de leurs officiers et de rendre leurs armes, ce que les dirigeants du Soviet appuyaient. Mais les soldats ont rejeté ces efforts, faisant pression sur le soviet de Petrograd pour adopter le 1er mars, le décret numéro 1. Ce décret ordonnait aux soldats de n’obéir à aucun ordre du Comité de la Douma contredisant ceux du soviet. Il demandait également aux soldats de prendre le contrôle des armes et d’élire des comités dans chaque régiment.

Le décret numéro 1 fut adopté en l’absence des principaux dirigeants menchéviks et S-R. Plus tard, ceux-ci tentèrent de renverser la décision en adoptant le décret numéro 2, qui limitait son application à Petrograd. Cet effort pour renforcer l’armée échoua, et la révolution encouragea la quasi-guerre civile qui couvait au sein des forces armées entre les soldats et leurs officiers.

Enfin, et surtout, il y avait la question dominante de la guerre même. Pour la bourgeoisie, le mot d’ordre était de « mener la guerre jusqu’au bout ». Après avoir passé sous silence la question de la guerre pendant deux semaines, le Comité exécutif adopta une résolution le 14 mars, un manifeste aux peuples du monde qui contenait de nombreuses phrases pacifistes mais promettait ceci : « Nous défendrons fermement notre propre liberté contre toutes les tentatives réactionnaires de l’intérieur et de l’extérieur. La révolution russe ne reculera pas devant les baïonnettes des conquérants et ne se laissera pas écraser par la force militaire étrangère. »

Autrement dit, la guerre continuerait. La résolution fut saluée par l’impérialisme britannique et les partis bourgeois en Russie.

Soukhanov, membre du Comité exécutif qui avait participé à la conférence contre la guerre de Zimmerwald en 1915, a candidement écrit plus tard dans ses mémoires:

Il était évident que la bourgeoisie ne pouvait rien avoir en commun avec un mouvement qui combattait l’idée de « mener la guerre jusqu’au bout ». Elle voyait, ou à tout le moins décrivait un tel mouvement comme simplement le résultat de la provocation allemande...

Il était clair a priori que, si on voulait compter qu’un gouvernement bourgeois et la bourgeoisie adhèrent à la révolution, il fallait temporairement mettre sur les tablettes les slogans contre la guerre et ranger la bannière de Zimmerwald, qui était alors devenue celle de la Russie, et surtout du prolétariat de Petrograd.[xix]

Lars Lih et la nouvelle falsification de l’histoire

Les événements de février et début mars marquaient la première étape de la révolution qui se déroulait. La prochaine étape devait être préparée en clarifiant nettement les tâches politiques posées par la nouvelle situation. Lénine en Suisse et Trotsky à New York réagirent en analysant, avec une précision incroyable, ce qui s’était passé. Trotsky, dans un article publié dans le Novy Mir du 6 mars (ancien calendrier), écrivait qu’« un conflit ouvert entre les forces de la révolution, dirigées par le prolétariat urbain, et la bourgeoisie libérale anti-révolutionnaire, temporairement au pouvoir, est absolument inévitable »[xx].

Le 3 mars, Lénine télégraphiait des directives pour la Russie : « Notre tactique : méfiance absolue, aucun soutien nouveau gouvernement, Kérensky surtout soupçonnons, armement prolétariat seule garantie ». Dans la première de ses Lettres de loin, écrite le 7 mars, Lénine écrivait : « Quiconque prétend que les ouvriers doivent soutenir le nouveau gouvernement afin de combattre la réaction tsariste… trahit les ouvriers, trahit la cause du prolétariat, la cause de la paix et de la liberté. Car en fait, ce nouveau gouvernement, très précisément, est déjà ligoté par le capital impérialiste, par la politique impérialiste de guerre et de rapine... »[xxi]

Cette perspective a été développée dans les autres Lettres de loin de Lénine, dans lesquelles il décrivait un programme appelant au transfert du pouvoir aux soviets, à la fin immédiate de la guerre, à la confiscation des terres agricoles par la paysannerie, au contrôle ouvrier de la production et au début de la transition vers le socialisme.

Les positions de Lénine provoquèrent un conflit politique majeur au sein du parti bolchévique en mars et avril 1917, dans lequel il s’est battu pour une ligne politique qui était associée à Trotsky. Ce faisant, Lénine dut faire face à des sections du parti bolchévique, en particulier une faction de droite associée à Kamenev, Staline et Mouranov, qui étaient rentrés à Petrograd à la mi-mars et avaient assumé la direction de la Pravda, cherchant à pousser le parti à soutenir le gouvernement provisoire et la guerre.

Dans cette lutte, Lénine avait de puissants alliés au sein du parti bolchévique même, en particulier sa base ouvrière. Comme l’a souligné l’historien Alexander Rabinowitch, dès le 1er mars, le Comité du district de Vyborg du parti avait adopté une résolution « réclamant la saisie immédiate du pouvoir par les travailleurs et l’abolition du Comité provisoire de la Douma ».

Le Bureau du Comité central, dirigé par Shliapnikov, adopta une résolution déclarant que le gouvernement provisoire était un « représentant de la grande bourgeoisie et des grands propriétaires terriens» et qu’il fallait « engager une lutte pour la création d’un gouvernement provisoire révolutionnaire ». Lorsque cette résolution fut présentée au Comité du parti de Petrograd, elle fut rejetée en faveur d’une résolution déclarant que le parti bolchévique « ne s’oppose pas au gouvernement provisoire tant que ses politiques sont compatibles avec les intérêts... du peuple », une formule qui correspondait à celle des menchéviks.[xxii]

Ces faits historiques ont fait l’objet d’une constante falsification par les staliniens, dans le cadre d’un effort général visant à effacer de l’histoire toute trace de Trotsky, et de l’importance de la théorie de la révolution permanente, afin de justifier leur propre politique nationaliste et opportuniste. Pour les historiens sérieux, toutefois, la dynamique politique fondamentale de la Révolution russe est claire — le caractère contradictoire du double pouvoir, les rapports entre les soviets et le gouvernement provisoire, la signification des divergences au sein du parti bolchévique et l’impact du retour de Lénine en avril.

Nous assistons maintenant à une nouvelle campagne de falsification historique, de caractère essentiellement néo-stalinien. L’un des exemples les plus confirmés est l’historien Lars Lih, fortement promu par l’International Socialist Organization (ISO) et sa maison de publication, Haymarket. En fait, cet après-midi même, Lih participait à une table ronde avec un membre de l’ISO, Todd Chretien, lors d’une conférence sur le matérialisme historique à New York. Cette table ronde avait pour sujet les divisions au sein du parti bolchévique en mars.

Dans plusieurs articles récents, Lih fait valoir qu’il n’y avait pas de divergences fondamentales au sein du parti bolchévique dans les mois qui ont suivi la Révolution de février, qu’il y avait une continuité sans faille entre les révolutions de Février et d’Octobre, que le «double pouvoir» n’est pas un concept utile pour la compréhension de la période entre les deux révolutions, et, incroyablement, que la révolution russe n’avait rien à voir avec le socialisme.

L’essai de Lih, « Fully Armed: Kamenev and Pravda in March 1917 », publié en 2014, défend la thèse que la ligne de Staline et de Kamenev en mars «a bien préparé» les bolchéviks pour la conquête du pouvoir en octobre. En construisant son « récit », Lih ne cite qu’un seul des éditoriaux publiés dans la Pravda après que Kamenev, Mouranov et Staline soient revenus d’exil le 15 mars. Cet éditorial, non signé mais attribué à Kamenev, affirme:

Tout comme nous appuyons énergiquement [le nouveau gouvernement] dans la liquidation complète de l’ancien régime et de la monarchie, dans la mise en œuvre des libertés, etc., nous décrierons aussi énergiquement chaque échec du gouvernement provisoire à agir selon ses intentions déclarées, chaque écart de la lutte décisive requise, chaque tentative de lier les mains du peuple ou d’éteindre le feu révolutionnaire.[xxiii]

Cet éditorial est en contradiction directe avec Lénine qui, dans l’une de ses Lettres de loin, disait de celui qui appelait à soutenir le nouveau gouvernement dans sa lutte contre l’ancien régime qu’il « trahit la cause du prolétariat ». En fait, lorsque la Pravda publia cette lettre plus tard, la seule des Lettres de loin qui ait alors été publiée, la rédaction en supprima plusieurs passages, dont celui-là. Clairement, elle avait compris la signification de ce que Lénine écrivait.

Lih écarte l’interprétation évidente de l’article de Kamenev et s’en prend aux « lecteurs inattentifs » qui n’ont tout simplement pas lu l’éditorial au complet. L’éditorial affirme plus tard, selon la traduction de Lih, que « les chemins des forces démocratiques et du gouvernement provisoire divergeront — lorsque la bourgeoisie aura repris ses esprits, elle tentera inévitablement d’arrêter le mouvement révolutionnaire et ne lui permettra pas de se développer jusqu’à la satisfaction des besoins essentiels du prolétariat et de la paysannerie... Cette pleine satisfaction de leurs revendications ne sera possible que lorsque le pouvoir complet et total sera entre leurs mains. »

C’est en fait un argument tout à fait menchévique. Le gouvernement provisoire — c’est-à-dire la bourgeoisie — mène des actions révolutionnaires. Il faut donc le soutenir. De la façon opportuniste la plus typique, les tâches révolutionnaires sont reportées à un avenir indéfini. C’est un argument pour justifier le soutien au gouvernement provisoire.

Lih complète la déclaration de Kamenev avec sa propre explication:

La grande masse de soldats et des travailleurs, éveillée depuis peu à la vie politique, faisait encore confiance au nouveau gouvernement provisoire qui jouissait d’excellentes références anti-tsaristes. Cette confiance n’était pas seulement basée sur un espoir révolutionnaire exalté, comme on le décrit habituellement avec une certaine condescendance. Dans les faits, le gouvernement provisoire a effectivement pris des mesures révolutionnaires en démantelant l’appareil policier tsariste, en libérant les prisonniers politiques, en mettant en place des garanties de liberté politique élémentaire, en jetant les bases d’un système électoral national et ainsi de suite.[xxiv]

Tôt ou tard il y aurait un choc, et c’est seulement alors qu’il faudrait s’opposer au gouvernement provisoire, ce qui est arrivé plusieurs mois plus tard. Ainsi selon Lih, la ligne de Kamenev « a amené les bolchéviks jusqu’à Octobre ».

Cette analyse est fausse du début à la fin. Le nouveau gouvernement ne jouissait pas d’« excellentes références anti-tsaristes ». Bien au contraire, il cherchait à préserver l’autocratie à tout prix. Les masses d’ouvriers et de soldats ne se tournaient pas vers le gouvernement provisoire pour obtenir des mesures révolutionnaires, mais plutôt vers le soviet, alors dirigé par des partis politiques qui tentaient d’encourager le soutien au gouvernement provisoire. Pour Lénine et Trotsky, il fallait poursuivre la différenciation politique, encourager la méfiance absolue envers le gouvernement et des personnages comme Kérensky et ne pas semer l’illusion que le gouvernement lancerait des réformes démocratiques et mettrait fin à la guerre.

Dans ses affirmations, Lih passe complètement sous silence la question la plus fondamentale du conflit qui faisait alors rage au sein du parti bolchévique en mars, à savoir celle de la guerre. Il passe sous silence les nombreux éditoriaux et articles publiés en mars, dans lesquels Kamenev et Staline adoptèrent une position défensiste sur la guerre, qui correspondait à leur soutien au gouvernement provisoire.

Un éditorial du 15 mars écrit par Kamenev et intitulé « Pas de diplomatie secrète ! » est un document tout ce qu’il y a de plus menchévique. « La guerre continue, la Grande Révolution russe n’y a pas mis fin », débute l’éditorial. « Et personne ne nourrit l’espoir qu’elle finisse demain ou après-demain. Les soldats, les paysans et les ouvriers russes, qui sont partis à la guerre à l’appel du tsar maintenant renversé et qui ont versé leur sang sous ses drapeaux, se sont maintenant libérés, et les drapeaux tsaristes sont maintenant remplacés par les drapeaux rouges de la révolution. »

C’est-à-dire, la guerre est devenue une guerre de libération révolutionnaire, dirigée par le gouvernement provisoire — soit la même ligne défendue par les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires. Kamenev poursuit ainsi : « Lorsqu’une armée fait face à une autre armée, la politique la plus absurde serait de proposer que l’une d’elle dépose les armes et retourne chez elle. Cette politique ne serait pas une politique de paix, mais une politique d’asservissement, une politique que tout peuple libre rejetterait indignement. Non, l’armée doit rester fermement à son poste, répondre balle pour balle et obus pour obus. C’est impératif. »

Démontrant une prostration abjecte devant les puissances impérialistes alliées, Kamenev continuait ainsi:

La Russie est liée par alliance avec l’Angleterre, la France et d’autres pays. Elle ne peut agir sur la question de la paix sans ces pays. Mais cela signifie que la Russie révolutionnaire, qui s’est libérée du joug tsariste, doit directement et ouvertement se tourner vers ses alliés et leur proposer d’examiner la question de l’ouverture de négociations de paix...

Notre slogan n’est pas la désorganisation de l’armée révolutionnaire et de l’armée qui devient de plus en plus révolutionnaire, pas plus que le slogan vide « À bas la guerre ». Notre slogan est : pression sur le gouvernement provisoire afin de l’obliger ouvertement, devant toute la démocratie mondiale, à tenter immédiatement d’inciter tous les pays belligérants à ouvrir immédiatement des négociations afin de trouver un moyen de mettre fin à la guerre mondiale. D’ici-là, tout le monde doit rester à son poste.[xxv]

Kamenev terminait son éditorial en « accueillant chaleureusement » l’appel du Soviet rédigé par Soukhanov, dont j’ai parlé plus tôt.

La position pro-guerre de Kamenev a été reprise par Staline, malgré les falsifications subséquentes de la bureaucratie stalinienne. Dans son article du 16 mars intitulé « La guerre », Staline rejette le slogan « À bas la guerre ! » et affirme plutôt : « Les ouvriers, les soldats et les paysans doivent organiser des réunions et des manifestations afin d’exiger que le gouvernement provisoire incite ouvertement et publiquement tous les pouvoirs belligérants à entamer immédiatement des négociations en faveur de la paix, sur la base de la reconnaissance du droit des nations à l’autodétermination »[xxvi].

Faire pression sur le gouvernement provisoire pour forcer ce gouvernement bourgeois à mettre fin à la guerre, ce gouvernement composé et dirigé par des individus et des organisations qui ont été les partisans les plus fervents de la guerre tout au long de son cours sanglant !

Il suffit de comparer ces déclarations avec les écrits de Lénine pour voir l’étendue du fossé politique entre les deux positions. Le 9 mars, Lénine écrivait : « Mais il est absolument inadmissible de se dissimuler et de dissimuler au peuple que ce gouvernement veut la continuation de la guerre impérialiste, qu’il est un agent du capital anglais, qu’il veut la restauration de la monarchie et l’affermissement de la domination des grands propriétaires terriens et des capitalistes. » Puis le 12 mars, il ajoutait : « Inviter le gouvernement Goutchkov-Milioukov à conclure au plus tôt une paix honnête, démocratique et de bon voisinage, c’est imiter le bon curé du village qui, dans son sermon, invite les hobereaux et les marchands à vivre “selon la loi divine”, à aimer leur prochain et à présenter la joue droite quand on les frappe sur la joue gauche »[xxvii].

La défense de Kamenev — et par implication de Staline — par Lih est associée à une autre position, élaborée lors d’un rapport qu’il a prononcé le mois dernier à l’Université du Michigan, selon lequel il est impossible de dire que la Révolution de février était « démocratique-bourgeoise » et que la Révolution d’octobre était « socialiste ». Selon Lih, c’est un mythe véhiculé entre autres par Trotsky et ses partisans, qui l’ont utilisé pour suggérer qu’avant le retour de Lénine en Russie, Staline et Kamenev n’avaient pas l’intention d’aller au-delà d’une révolution démocratique-bourgeoise, tandis que Lénine appelait à une révolution socialiste dans ses Thèses d’avril.

Toute l’année 1917 devrait plutôt être comprise comme une « révolution démocratique anti-bourgeoise ». Lih affirme que l’objectif d’une révolution socialiste ne faisait pas partie du message bolchévique tout au long de 1917.[xxviii]

Dans tous ses arguments, Lih mise sur l’ignorance de ses lecteurs. L’affirmation selon laquelle les bolchéviks n’ont pas avancé un programme socialiste est démentie par une analyse des documents du parti, notamment de la conférence d’avril qui a suivi le retour de Lénine. Les rédacteurs de la Pravda n’avaient aucune illusion quant à la signification des propositions de Lénine. Ils écrivaient le 8 avril, après la publication des Thèses d’avril de Lénine : « Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, il nous paraît inacceptable dans la mesure où il présente comme achevée la révolution démocratique bourgeoise et compte sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste »[xxix].

Dans « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer », écrit en septembre 1917, sous la section intitulée : « Peut-on aller de l’avant si l’on craint de marcher au Socialisme ? », Lénine plaide contre les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires qui soutiennent que la révolution est purement démocratique-bourgeoise et qu’elle ne peut mettre en œuvre des mesures socialistes.

Lénine écrit :

Dans l’histoire en général, et surtout en temps de guerre, il est impossible de piétiner sur place. Il faut ou avancer, ou reculer. Il est impossible d’avancer dans la Russie du vingtième siècle, qui a conquis la République et la démocratie par la voie révolutionnaire, sans marcher au socialisme, sans progresser vers le socialisme (progression conditionnée et déterminée par le niveau de la technique et de la culture : il est impossible d’« introduire » en grand le machinisme dans les exploitations paysannes comme il est impossible de le supprimer dans la production du sucre). …

La dialectique de l’histoire est précisément telle que la guerre, qui a extraordinairement accéléré la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État, a par là même considérablement rapproché l’humanité du socialisme.[xxx]

Bien que je ne puisse aborder la question en détail dans cette conférence, cette dernière citation souligne les conditions qui ont fait converger Lénine et Trotsky sur les questions de théorie et de programme. La guerre impérialiste avait mis à nu les contradictions du capitalisme en tant que système mondial et démontré que le sort de la classe ouvrière, une classe internationale, se décidait sur la scène mondiale. Il ne s’agissait pas d’une révolution démocratique-bourgeoise nationale, mais, pour reprendre la citation utilisée par le camarade Nick en conclusion de sa conférence, de la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile des opprimés contre les oppresseurs et pour le socialisme ».

Les falsifications de Lih confirment une fois de plus que l’histoire de la Révolution russe est d’une importance considérable pour notre époque. Tant de fois dans l’histoire du vingtième siècle, les bouleversements révolutionnaires de la classe ouvrière ont été subordonnés aux intérêts de la bourgeoisie, en particulier par les trahisons du stalinisme. En Chine en 1927, en Espagne dans les années 1930, en Inde et en Indochine dans les années 1940, dans toute l’Europe après la guerre, en Indonésie dans les années 1960, au Chili et en Amérique latine dans les années 1970, en Iran en 1979, en Égypte en 2011.

Aujourd’hui, alors que nous entrons dans une nouvelle période de guerre et de révolution, les partis de la classe moyenne aisée font tout en leur pouvoir pour bloquer un mouvement indépendant de la classe ouvrière pour le socialisme.

Ce qui a rendu la révolution russe si unique est l’existence d’une direction révolutionnaire, avec Lénine et Trotsky à sa tête, qui a guidé le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière à sa conclusion nécessaire : la conquête du pouvoir d’État. La prochaine étape de cette lutte, le retour de Lénine en Russie et la publication des Thèses d’avril, fera l’objet de la prochaine conférence.

Notes

[i] David North et Vladimir Volkov, « Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918) : Sa place dans l’histoire du marxisme », World Socialist Web Site, 3 avril 2017.

[ii] Léon Trotsky, « Trois conceptions de la révolution », <https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1939/08/390800.htm>

[iii] Ibid.

[iv] Traduit de l’anglais, V.I. Lenin,“The Revolutionary-Democratic Dictatorship of the Proletariat and the Peasantry,” Collected Works, Vol. 8, (Moscow: Progress Publishers, 1965), pp. 294; 298.

[v] Traduit de l’anglais, Leon Trotsky, “The Towns and Capital,” The Permanent Revolution; Results and Prospects, (London, New Park Publications, 1971), p. 183.

[vi] Traduit de l’anglais, Leon Trotsky, History of the Russian Revolution (London: Pluto Press, 1977), p. 27.

[vii] Cité (et traduit de l’anglais) dans “1789–1848–1905” in Permanent Revolution; Results and Prospects, p. 191.

[viii] Karl Marx et Friedrich Engels, « Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes », mars 1850, (https://www.marxists.org/francais/marx/works/1850/03/18500300.htm)

[ix] Traduit de l’anglais, Leon Trotsky, 1905 (New York: Vintage Books, 1971), pp. 316–17.

[x] Traduit de l’anglais, Trotsky, “Europe and Revolution,” Permanent Revolution; Results and Prospects, pp. 239–40.

[xi] Traduit de l’anglais, Trotsky, 1905, p. 322.

[xii] Toutes les dates dans le récit de la Révolution de février et après sont données dans le calendrier julien, ancien style.

[xiii] Traduit de l’anglais, Rex. A. Wade, The Russian Revolution, 1917 (Cambridge: Cambridge University Press, 2017), p. 29.

[xiv] Traduit de l’anglais, Trotsky, History of the Russian Revolution, p. 161.

[xv] Ibid., p.171.

[xvi] Cité (et traduit de l’anglais) dans Tsuyoshi Hasegawa, The February Revolution: Petrograd, 1917 (Seattle: University of Washington Press, 1989), p. 227.

[xvii] Traduit de l’anglais, Tsuyoshi Hasegawa, “The Formation of the Militia in the February Revolution: An Aspect of the Origins of Dual Power,” Slavic Review, Vol. 32, No. 2, June 1973, p. 313.

[xviii] Traduit de l’anglais, Trotsky, History of the Russian Revolution, p. 258.

[xix] Traduit de l’anglais, N.N. Sukhanov, The Russian Revolution 1917: A Personal Record Vol. 1 (Princeton: Princeton University Press, 1984), p. 12.

[xx] Traduit de l’anglais (depuis une traduction originale de Fred Williams), Leon Trotsky, “The Growing Conflict”, Novy Mir, 6 mars 1917.

[xxi] Traduit de l’anglais, V.I. Lenin, “Letters from Afar,” Collected Works, Vol. 23, (Moscow: Progress Publishers, 1964), pp. 292; 305.

[xxii] Traduit de l’anglais, Alexander Rabinowitch, Prelude to Revolution: The Petrograd Bolsheviks and the July 1917 Uprising (Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, 1991), p. 34–35.

[xxiii] Cité (et traduit de l’anglais) dans Lars T. Lih, “Fully Armed: Kamenev and Pravda in March 1917,” The NEP Era: Soviet Russia 1921–1928, Vol. 8 (Idyllwild, CA: Charles Schlacks, 2014), pp. 55–68.

[xxiv] Traduit de l’anglais, Ibid., p. 58.

[xxv] Traduit de l’anglais (depuis une traduction originale de Fred Williams), Pravda, mercredi 15 [28] mars 1917.

[xxvi] Traduit de l’anglais, Pravda, jeudi 16 [29] mars 1917, in Josef Stalin, Works, Vol. 3, (Moscow: Progress Publishers, 1953), p. 8, [souligné dans l’original].

[xxvii] Traduit de l’anglais, Lenin, “Letters from Afar,” Collected Works, Vol. 23, pp. 315; 336.

[xxviii] Lih a présenté ces arguments dans un rapport qu’il a donné à la conférence Revolutionary Longings tenue à l’université Ann Arbor du Michigan en mars 2017.

[xxix] Traduit de l’anglais, Trotsky, History of the Russian Revolution, pp. 326–27.

[xxx] Traduit de l’anglais, V.I. Lenin, Collected Works, Vol. 25, (Moscow: Progress Publishers, 1964) pp. 362–63.