Postes Canada et le gouvernement Trudeau conspirent pour briser la grève des postes

Par Keith Jones
21 novembre 2018

La Société canadienne des postes, propriété du gouvernement, a exigé lundi que ses 50.000 facteurs, trieurs de courrier, chauffeurs et commis postaux cessent toute action collective et acceptent que leurs conditions d'emploi soient dictées par un arbitre nommé par le gouvernement, si deux mois et demi de médiation supplémentaire ne permettent pas de parvenir à un règlement négocié.

Pour couronner le tout, Postes Canada a demandé aux postiers de renoncer à leur droit de grève et de négociation collective en guise d'offre de «trêve» ou de «période de réflexion» de Noël.

Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) n'a pas tardé à rejeter la proposition provocatrice de Postes Canada. Les travailleurs des postes ont une expérience amère des lois et des contrats de retour au travail du gouvernement libéral et conservateur dictés par des arbitres nommés par le gouvernement. Le contrat imposé aux postiers après que le gouvernement conservateur Harper a criminalisé la campagne de grèves tournantes de 2011 a réduit les pensions des postiers, réduit leur salaire réel et augmenté considérablement la main-d’oeuvre à plus bas salaire de Postes Canada.

Mais pendant que Postes Canada multiplie les provocations – mercredi dernier, la société a suspendu les garanties de livraison du courrier et, vendredi dernier, elle a informé les services postaux internationaux qu'elle n'accepterait plus les lettres et les colis étrangers – et le gouvernement libéral signale qu'il prépare une loi pour rendre illégale la campagne de quatre semaines de grèves tournantes des travailleurs postaux, le STTP continue de museler la lutte des travailleurs des postes.

Comme en 2011, le STTP refuse de déclencher une grève nationale générale; il a isolé la lutte des travailleurs et travailleuses des postes, bien que les problèmes auxquels ils sont confrontés – augmentation de la cadence de travail, changements technologiques, sous-traitance du travail, salaires à plusieurs niveaux et baisse des salaires réels – sont ceux auxquels sont confrontés les travailleurs et travailleuses des secteurs public et privé; il ne parle pas du tout de la menace que constitue la législation gouvernementale pour briser la grève.

En annonçant le rejet par le syndicat de l'offre bidon de trêve de Postes Canada, le président du STTP, Mike Palecek, a déclaré: «Nous ne faisons pas cela pour nuire au public, mais la proposition demande à nos membres de retourner au travail au moment le plus stressant de l'année, dans les mêmes conditions qui produisent le plus haut taux de blessures dans le secteur fédéral».

En fait, les travailleurs des postes subissent des blessures graves à un taux plus de cinq fois supérieur à la moyenne dans les industries sous réglementation fédérale, qui comprennent les chemins de fer, le débardage et le transport maritime. Les facteurs sont particulièrement vulnérables, car leur corps porte le fardeau de la pression exercée par Postes Canada pour qu'ils encaissent une augmentation considérable des livraisons de colis en raison de l'expansion des achats en ligne. Selon le STTP, les facteurs ont subi 30.000 blessures depuis 2014, ce qui signifie que bon nombre d'entre eux ont subi de multiples blessures.

Palecek, qui avait plus tôt demandé au gouvernement libéral de nommer de nouveau un médiateur pour assister aux négociations de contrat, a insisté sur le fait qu’«une entente pourrait être conclue, si seulement Postes Canada tentait de régler les problèmes et cessait de chercher des moyens de ne pas négocier».

Cela s'inscrit dans la lignée des tentatives systématiques déployées par le syndicat pour minimiser les enjeux de la lutte des postiers et de l'incompatibilité entre les revendications des postiers pour mettre fin aux bas salaires, aux emplois précaires et aux conditions de travail dangereuses et la volonté de Postes Canada, du gouvernement libéral et des grandes entreprises dans leur ensemble d'améliorer le rendement des investisseurs et la compétitivité du capital canadien dans un contexte de crise financière mondiale, sans précédent depuis la Grande Dépression des années 1930.

La semaine dernière, le STTP a rejeté une offre «de durée limitée» de Postes Canada pour un contrat de quatre ans. Elle incluait des augmentations salariales inférieures au taux d'inflation, maintenait la structure salariale à plusieurs paliers salariaux des bureaux de poste, aurait créé une nouvelle catégorie de travailleurs à temps plein «flexibles» qui pourraient être obligés de travailler par quarts de 4 à 12 heures chaque jour et aurait confié la question de la santé et sécurité à un comité.

Pourtant, alors même qu'ils accusaient Postes Canada d’avoir ignoré les principales revendications des postiers, Palecek et les dirigeants du STTP ont tenté d'embellir ce qui leur était offert, prétendant que c'était un progrès et la preuve que la stratégie de grèves tournantes du syndicat porte fruit.

Les travailleurs des postes devraient prendre ces commentaires comme un avertissement que la direction du STTP est en train de manœuvrer pour trouver un moyen de conclure une autre entente de concession avec Postes Canada.

Ce qui est encore plus révélateur, c'est l'attitude du syndicat face à la menace d'une loi de retour au travail du gouvernement.

Depuis le début, il est évident que Postes Canada compte, comme elle le fait depuis des décennies, sur la menace d'une intervention gouvernementale pour réduire davantage les conditions de travail des employés des postes et extorquer encore plus de profits. Au cours des quatre dernières décennies, les gouvernements libéraux et conservateurs ont criminalisé une demi-douzaine de grèves postales.

Pourtant, jusqu'à la fin de la semaine dernière, les dirigeants du STTP n'ont pas dit un mot de la menace d'une intervention gouvernementale, et encore moins d'une stratégie visant à mobiliser les postiers et la classe ouvrière contre une loi antigrève du gouvernement. Cela s'est poursuivi même après que Trudeau eut déclaré au Parlement, le 8 novembre, que «toutes les options» seraient sur la table si le STTP ne parvenait pas rapidement à une entente avec Postes Canada, et pendant la majeure partie de la semaine dernière, alors que divers fonctionnaires du ministère du Travail réitéraient la menace de Trudeau.

Ce n'est que dimanche, comme l'ont laissé entendre les médias, que Palecek a finalement rompu son silence, alors que le gouvernement n'était peut-être qu'à quelques heures du dévoilement de la loi de retour au travail. «Nous avons un gouvernement, a dit le président du STTP, qui dit croire en la négociation collective. Nous espérons que leur patience correspondra à ces principes.»

Depuis, divers autres représentants du STTP ont abordé la question de l'intervention gouvernementale, mais toujours dans le but d'en appeler à Trudeau et aux libéraux et jamais dans le but d'exposer le gouvernement comme instrument de la grande entreprise et d'en appeler à la classe ouvrière pour l'affronter et le vaincre.

Il faut se rappeler que Palecek a joué un rôle majeur dans la campagne de «n’importe qui, sauf les conservateurs» dirigée par le Congrès du travail du Canada, qui faisait la promotion des libéraux comme une alternative «progressiste» aux conservateurs de Harper. Peu importe, pour eux, que les libéraux aient longtemps été le parti de gouvernement préféré de l'élite dirigeante canadienne et qu'ils aient, lors de leur dernier mandat sous Chrétien et Martin (1993-2006), effectué les plus importantes compressions de dépenses sociales de l'histoire canadienne, ordonné aux militaires canadiens de participer aux guerres et aux opérations de changement de régime en Yougoslavie, en Afghanistan et en Haïti, et brisé la grève des postes en 1997 pour accélérer la privatisation du secteur du détail à la SCP.

Le STTP et le CTC ont continué de promouvoir les libéraux. Le président du CTC, Hassan Yussuff, et le chef d'Unifor, Jerry Dias, se vantent d'avoir accès à un gouvernement qui a coupé des dizaines de milliards de dollars dans les soins de santé, ordonné une augmentation de 70% des dépenses militaires d'ici 2026 et créé une banque d'infrastructure pour travailler avec des entités telles que BlackRock et McKinsey dans la privatisation des infrastructures de base.

Lundi, peu après que le STTP a rejeté la demande de Postes Canada de renoncer à toute grève, la ministre du Travail, Patty Hadju, a salué la volonté des deux parties de poursuivre les négociations. «Ils ne sont pas ouverts à l'arbitrage volontaire», a ajouté Hadju, «alors nous étudions le dossier en ce moment, et nous aurons d'autres choses à dire dans les jours à venir».

Les commentaires du ministre du Travail laissent entendre que le gouvernement espère toujours qu'avec l'aide du CTC, il pourra inciter le STTP à accepter un contrat de concession sans avoir à utiliser la matraque de la loi.

Mais le patronat est de plus en plus impatient. Il a hâte que la grève prenne fin pour maximiser les profits de la manne annuelle des ventes de Noël, mais aussi parce qu’il craint une résurgence de la lutte des classes. Dimanche, le Conseil canadien du commerce de détail s'est joint à eBay pour demander au gouvernement de criminaliser immédiatement la lutte des postiers.

Le silence du STTP sur la menace d'une loi de retour au travail n'est pas nouveau. Les syndicats ont souvent utilisé ce stratagème pour désarmer politiquement les travailleurs, de sorte que lorsque les luttes ouvrières les confrontent de front aux représentants politiques des grandes entreprises, ils peuvent proclamer que les travailleurs sont isolés et que rien ne peut être fait, sinon que de se soumettre au gouvernement.

En fait, les alliés potentiels des postiers sont nombreux. Il s'agit notamment de travailleurs de partout au Canada et à l'étranger qui font tous face à la même attaque contre leurs droits sociaux et démocratiques de la part du patronat et de son État.

Mais pour que cette force puisse être mobilisée, les postiers doivent s'emparer de la direction de leur lutte, en l’arrachant des mains de l'appareil du STTP, en formant des comités d'action de base dans chaque centre de tri, dépôt postal et bureau de poste. Ces comités devraient immédiatement déclencher une grève illimitée à l'échelle du pays, se préparer à défier les lois de retour au travail du gouvernement libéral et chercher à faire de la grève des postes le fer de lance d'un mouvement de défiance plus large contre l'austérité, les concessions contractuelles et la criminalisation de la lutte des travailleurs.

(Article paru en anglais le 20 novembre 2018.)