Les enseignants de Los Angeles se préparent à faire grève

Par Jerry White
10 janvier 2019

Plus de 33.000 enseignants de Los Angeles, en Californie, vont faire grève aujourd’hui dans le deuxième plus grand district scolaire du pays. L’action sera la plus grande grève des personnels enseignants aux États-Unis depuis la vague de débrayages au niveaux des États en 2018, qui a commencé avec les grèves sauvages des enseignants de Virginie occidentale, il y a presque un an.

La position prise par les enseignants de Los Angeles exprime le sentiment de combativité et la volonté de résistance croissants parmi les travailleurs aux États-Unis et dans le monde, qui ont émergé l’année dernière, après des décennies de répression par les syndicats. L’année 2019 commence avec la poursuite des manifestations par les Gilets jaunes en France, une grève générale de millions de travailleurs en Inde, l’opposition montante des travailleurs américains de l’automobile aux licenciements chez General Motors. La colère de centaines de milliers d’employés fédéraux grandit face au lock-out imposé par l’Administration Trump et à l’absence de salaires.

Les problèmes auxquels font face les travailleurs partout dans le monde sont universels: la précarité de l’emploi et la baisse du revenu réel, l’austérité gouvernementale incessante, les atteintes aux droits démocratiques fondamentaux et l’explosion des inégalités sociales.

Les enseignants de Los Angeles ont contre eux l’ensemble du système politique. Le Parti démocrate contrôle tous les leviers du pouvoir d’État, à Los Angeles et en Californie, depuis le conseil scolaire local et le gouvernement municipal jusqu’au gouvernement et à la législature de l’État à Sacramento, où les Démocrates ont de fortes majorités dans les deux chambres du Congrès.

Le nouveau gouverneur de Californie, le démocrate Gavin Newsom qui a prêté serment lundi, s’est engagé à poursuivre les politiques «prudentes sur le plan fiscal» de son prédécesseur démocrate, Jerry Brown, qui a procédé à certaines des coupes les plus profondes dans l’éducation de l’histoire du pays. Alors que les démocrates ont offert à la Silicon Valley, aux industries du divertissement, de la défense, et à la finance, d’énormes réductions d’impôts, ils ont affamé le système scolaire public. Autrefois connue pour ses universités publiques gratuites et l’un des meilleurs systèmes scolaires du pays, de la maternelle jusqu’au bac, la Californie se classe maintenant, sur 50 États, au 43e rang pour les dépenses par élève.

L’État et Los Angeles en particulier ont également été à l’avant-garde d’une conspiration nationale de puissants intérêts commerciaux, comprenant les milliardaires Eli Broad et Bill Gates, pour privatiser l’éducation publique et céder les deux mille milliards de dollars du «marché de l’éducation» américain à l’oligarchie financière.

À Los Angeles, c’est le surintendant Austin Beutner, un ancien associé de la société d’investissement Blackstone, qui dirige les opérations. Son expérience du pillage des ressources publiques remonte au début des années 1990, lorsque l’administration Clinton l’a nommé à la tête du département d’État pour l’aider à démanteler les actifs publics de l’ex-Union soviétique.

Beutner a toujours refusé d’accéder aux demandes des enseignants en vue d’améliorer les salaires, d’embaucher davantage de bibliothécaires, de conseillers et d’aides-enseignants spécialisés, de réduire l’effectif des classes et d’empêcher l’expansion des écoles à charte. Au lieu de cela, il s’est préparé pendant des mois à une grève, signant des contrats pour engager des milliers d’enseignants suppléants comme briseurs de grève et demandant une injonction après l’autre.

Les grèves de l’année dernière en Virginie-Occidentale, en Oklahoma, en Arizona et dans d’autres États ont été déclenchées par des enseignants de base utilisant les médias sociaux. Les syndicats, quant à eux, ont fait tout leur possible pour isoler les enseignants et mettre fin aux débrayages.

Une fois de plus, les enseignants de Los Angeles ont face à eux des syndicats qui ne sont pas des organisations luttant en leur nom, mais un ennemi qui fait tout pour supprimer leur résistance à cette attaque historique. Malgré un mandat de grève quasi unanime, l’UTLA (Enseignants réunis de Los Angeles) a maintenu les enseignants au travail sans nouveau contrat pendant 20 mois.

Au choc et à la consternation des enseignants, le président de l’UTLA, Alex Caputo-Pearl, a annoncé lundi après-midi que le syndicat abandonnait les revendications les plus critiques des enseignants contre l’expansion des écoles à charte, les tests standardisés illimités et autres programmes utilisés pour privatiser l’éducation publique. C’est un signal que le syndicat prépare une capitulation complète.

Si la grève a lieu ce 10 janvier — et il y a toujours une possibilité que le syndicat tente de l’annuler — c’est parce qu’il y a une atmosphère tellement militante chez les enseignants que les dirigeants syndicaux se sentent incapables d’empêcher une grève. L’objectif de l’UTLA et de ses syndicats fondateurs, la NEA (Association nationale d’éducation) et l’AFT (Fédération américaine des enseignants) est d’isoler une telle lutte et de la faire cesser dès que possible.

Cela souligne la nécessité pour les enseignants de prendre en main la conduite de la lutte en formant des comités de grève de la base pour unir les éducateurs et d’autres sections de travailleurs, y compris des centaines de milliers de travailleurs fédéraux en lock-out, afin de préparer une contre-offensive puissante de la classe ouvrière. Le combat pour relier la lutte des enseignants de Los Angeles, Oakland et d’autres villes, à celle des enseignants de Virginie, d’Indiana et d’autres États, pour mener des débrayages au niveau des États et une grève nationale de défense de l’éducation publique, doit contribuer à la préparation d’une grève générale de tous les travailleurs contre l’austérité et les inégalités sociales.

Le droit à une éducation financée par les deniers publics est une conquête acquise au cours de siècles de lutte remontant à la Révolution américaine, à la Guerre de Sécession et aux luttes de masse de la classe ouvrière pour abolir le travail des enfants et la ségrégation Jim Crow. Mais les principes égalitaires et démocratiques de l’enseignement public sont incompatibles avec une société dominée par les inégalités sociales et économiques. Dans sa quête folle de plus de richesse, la classe dirigeante américaine, comme ses homologues du monde entier, est déterminée à revenir à l’époque d’un système scolaire de classe où seuls les riches pouvaient s’offrir une éducation convenable alors que les enfants des travailleurs étaient confinés à l’ignorance et au travail forcé.

Si la fortune privée de 71 milliards de dollars de Mark Zuckerberg (Facebook), le plus riche des 144 milliardaires de Californie, était confisquée et utilisée pour les besoins du public, le nombre d’enseignants des écoles publiques en Californie pourrait être doublé du jour au lendemain et leur salaire annuel porté à 100.000 dollars. Cela laisserait encore près de 20 milliards de dollars pour l’embauche de 100.000 nouveaux bibliothécaires, assistants d’éducation spécialisée et autres employés essentiels pour répondre aux besoins des écoliers de l’État.

La question de savoir comment la richesse de la société doit être répartie est avant tout celle de savoir quelle classe détient le pouvoir politique. Les Démocrates et les Républicains — qui défendent le pouvoir économique et politique de l’oligarchie des entreprises et de la finance — insistent pour dire qu’il n’y a pas d’argent pour l’éducation ou tout autre besoin social urgent. En même temps, ils peuvent trouver des milliers de milliards de dollars à gaspiller pour renflouer Wall Street, réduire l’impôt des sociétés, mener d’interminables guerres de conquête et attaquer les travailleurs migrants.

Si la richesse créée par le travail collectif des travailleurs doit être utilisée pour garantir les droits sociaux de la grande majorité au lieu d’enrichir plus encore quelques riches, alors les travailleurs doivent prendre le pouvoir politique dans leurs propres mains. Cela signifie remplacer le gouvernement des milliardaires et des multimillionnaires capitalistes par un gouvernement ouvrier pour exproprier et redistribuer les richesses monopolisées par les super-riches et réorganiser la vie économique sur la base des principes du socialisme international.

(Article paru d’abord en anglais le 9 jannvier 2019)