La crise politique américaine atteint son paroxysme

Par Patrick Martin
19 janvier 2019

La bataille politique au sein de l’élite dirigeante américaine a atteint un nouveau sommet d’intensité, avec une campagne médiatique en cours dépeignant Trump comme un agent russe, les demandes du Parti démocrate d’annuler le discours sur l’état de l’Union, et la réponse de Trump jeudi après-midi, bloquant un voyage à l’étranger prévu par la présidente du Parlement Nancy Pelosi qui aurait compris une visite aux troupes américaines en Afghanistan.

Alors que la campagne anti-russe contre Trump s’intensifie, sous l’impulsion du New York Times et du Washington Post, avec des « exposés » presque quotidiens dépeignant Trump comme une marionnette de Vladimir Poutine, Trump répond par un discours fasciste contre la prétendue mainmise de « la gauche radicale » du Parti démocrate, prononcé devant une audience de militaires au Pentagone. « Le parti a été détourné par la fraction qui promeut des frontières ouvertes », a-t-il affirmé.

La diffamation mutuelle a lieu dans les conditions d’une fermeture partielle du gouvernement fédéral qui atteindra un mois mardi prochain, avec 800 000 travailleurs fédéraux sans salaire. Plus de 300 000 sont en congé sans solde et près de 500 000 sont forcés de travailler sans rémunération.

Les États-Unis sont clairement entrés dans une crise politique majeure, qui ne peut être réduite aux personnalités impliquées ni à l’apparent accident de la présidence de Trump. Comme tout phénomène politique important, cette crise a des racines matérielles socio-économiques plus profondes, qui ont produit, à un degré sans précédent, le dysfonctionnement du système politique américain et la désorientation de l’élite au pouvoir.

Deux facteurs historiques principaux sont à l’œuvre. L’un d’eux se développe depuis plusieurs décennies et l’autre a une origine plus récente.

Le premier est l’échec absolu des conceptions et des politiques adoptées par l’élite dirigeante américaine en réponse à la crise et à l’effondrement de l’Union soviétique et de l’ensemble du bloc soviétique. À partir de la présidence de George H. W. Bush, Washington a été encouragé à utiliser la force militaire à une échelle beaucoup plus grande qu’à tout autre moment depuis la Seconde Guerre mondiale.

Bush a salué la perspective d’un « nouvel ordre mondial » défini par la suprématie militaire américaine, libéré des pressions de l’Union soviétique qui avait fixé des limites précises à l’intervention militaire américaine pendant toute la guerre froide. Il espérait mettre fin au « syndrome du Vietnam », la profonde opposition populaire aux aventures militaires à l’étranger après la débâcle de l’Asie du Sud-Est. Les stratèges impérialistes ont soutenu qu’il faille saisir le « moment unipolaire ». Certains ont même proclamé la « fin de l’histoire » et envisagé une longue succession d’administrations américaines dominant le monde, comme les empereurs de Rome antique.

Mais après 30 ans de conflit militaire pratiquement ininterrompu – Tempête du désert (Desert Storm), Somalie, Balkans, Panama, Haïti, l’invasion de l’Afghanistan en 2001, l’invasion de l’Irak en 2003, le bombardement de la Libye en 2011, les guerres civiles soutenues par les États-Unis en Syrie et au Yémen – que peut-on en tirer ? Les bombes et les missiles américains ont dévasté une vaste étendue allant de l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, tuant des millions de personnes, déplaçant des dizaines de millions d’autres et détruisant des sociétés entières.

Malgré des dépenses de plusieurs dizaines de milliards de dollars, sans parler du coût humain, tant au pays qu’à l’étranger, l’impérialisme américain est dans une position plus faible au Moyen-Orient qu’avant la première guerre du Golfe Persique, alors que sa principale cible régionale, l’Iran, et ses antagonistes mondiaux en Chine et en Russie se sont renforcés. Le déclin économique relatif des États-Unis, en particulier par rapport à la Chine, est un facteur majeur de la perte d’hégémonie mondiale des États-Unis.

Une récente analyse dans la revue National Interest titrait : « Il n’y a pas de victoire militaire en Afghanistan ». Elle est parvenue à la sombre conclusion que « les forces de sécurité nationale afghane (ANSF) et la République islamique cleptomane qu’elles protègent ne survivront pas sans une aide occidentale généreuse », tout en ajoutant que ces forces : « 314 000 hommes sur le papier, sont incapables de battre une force talibane de moins du cinquième de leur taille » et sont également « financièrement insoutenables », absorbant presque entièrement le revenu national de l’Afghanistan.

Une analyse cinglante publiée la semaine dernière par le Centre des Études stratégiques et internationales (Center for Strategic and International Studies – CSIS), un important groupe de réflexion impérialiste, dénonce l’échec des administrations républicaines et démocrate à développer une stratégie viable dans la région du golfe Persique, en particulier en Irak et en Iran, tout en qualifiant le débat actuel sur l’appel de Trump à un retrait des forces américaines de Syrie de spectacle secondaire vide de sens. Selon Anthony Cordesman du CSIS, le vrai problème, c’est que l’Irak est effectivement en faillite, incapable de servir les intérêts américains sur le marché mondial du pétrole ou de maintenir sa propre stabilité intérieure.

Les efforts de Trump pour déplacer l’accent de l’intervention américaine du Moyen-Orient vers la région Asie-Pacifique n’ont pas non plus porté leurs fruits. Le magazine Foreign Policy critique les engagements navals en cours entre les États-Unis et la Chine sur la mer de Chine méridionale comme s’il s’agissait d’une démonstration, provoquant la colère de Pékin tout en ne rassurant pas d’éventuels alliés comme les Philippines. « En dépit de tous ses discours durs à l’égard de la Chine et de l’intensification des activités dans la mer de Chine méridionale, la crédibilité de l’Administration Trump en Asie du Sud-Est est en train de s’éroder », conclut le rapport.

Si le déclin de la position mondiale de l’impérialisme américain a été un processus de longue haleine, le deuxième facteur majeur qui sous-tend la crise politique à Washington est plus récent : la croissance de la lutte de classe et le sentiment pro-socialiste aux États-Unis.

L’aspect le plus alarmant de la campagne présidentielle de 2016, en ce qui concerne l’élite dirigeante américaine, n’a pas été l’élection de Trump. Il est l’un d’entre eux, et, malgré l’hystérie médiatique au contraire, sa loyauté de classe ne fait pas de doute. Ce qui a fait peur aux deux factions de l’élite dirigeante, Démocrate et Républicaine, c’est la révélation qu’il y avait un soutien massif pour le socialisme parmi une large bande de travailleurs et de jeunes, avec plus de 13 millions de votes pour Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont n’était pas, bien sûr, un véritable socialiste, mais seulement un libéral qui utilisait des phrases socialistes pour renforcer ses références de « gauche ». La réaction populaire, cependant, a choqué toute la classe dirigeante américaine et tous ses représentants politiques, y compris Sanders lui-même.

Cela a été suivi, à partir de 2018, d’une recrudescence de la lutte des classes, avec des dizaines de milliers d’enseignants participant à des grèves à l’échelle de l’État en Virginie-Occidentale, en Oklahoma et en Arizona. Les enseignants se sont organisés sur les médias sociaux et en dehors des syndicats. Une vague d’autres grèves a suivie – des luttes des travailleurs de l’automobile, des employés du secteur public et du secteur des télécommunications. Tout cela fait partie d’une radicalisation plus large de la classe ouvrière sur le plan international, un réveil politique avec des implications révolutionnaires.

L’échec de sa stratégie géopolitique à long terme et l’émergence d’une opposition de la classe ouvrière au pays ont profondément désorienté l’élite dirigeante américaine. À la suite des échecs des États-Unis à l’étranger, des récriminations amères ont conduit à la chasse aux boucs émissaires. La question de « Qui a perdu la Chine ? » avait joué un rôle majeur dans la chasse aux sorcières de McCarthy. Le nouveau maccarthysme du Parti démocrate pose la question « Qui a perdu la Syrie ? »

L’éclatement d’importantes batailles de classe chez nous est encore plus inquiétant, voire terrifiant, pour la classe dirigeante que les revers à l’étranger. Il s’agit maintenant des intérêts les plus vitaux de la bourgeoisie, la défense de leurs richesses et de leurs biens contre le défi qui se développe d’en bas. Chaque camp au sein de l’élite dirigeante se joue de la démagogie pro-travailleurs, qu’il s’agisse de provocations anti-immigrés vicieuses de Trump, combiné à la guerre commerciale, ou de l’attitude des démocrates, plus traditionnelle, mais complètement hypocrite, en tant qu’« amis des travailleurs ». Mais les deux factions sont totalement hostiles à toute véritable affirmation des intérêts indépendants de la classe ouvrière.

On a de plus en plus le sentiment qu’aucune des deux factions bourgeoises ne peut trouver une issue à la crise actuelle, et que la réponse doit venir de l’intervention de la classe ouvrière. Jeudi soir, cette prise de conscience a produit un rare moment de vérité dans l’émission NBC News. Lorsque Chuck Todd, l’animateur de la partie de l’émission intitulée Meet the Press, en formulant une question sur comment la fermeture du gouvernement fédéral pourrait être résolue, a déclaré que la seule chose qui pourrait forcer les camps opposés à abandonner leur position serait une grève totale des contrôleurs aériens et des contrôleurs de la TSA (l’Administration de la sécurité des transports), qui mettrait fin au système entier du voyage aérien.

L’émergence de la classe ouvrière est fondamentale pour changer la situation politique, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Il y a un an, dans un commentaire sur le début de l’année 2018, le président de la rédaction de WSWS, David North, écrivait : « Cette nouvelle année 2018 – le bicentenaire de la naissance de Marx – se caractérisera avant tout par une forte intensification des tensions sociales et une escalade des conflits de classes dans le monde ». Cette évaluation a déjà été confirmée par les événements de l’année écoulée. À l’avenir, la tâche centrale de la classe ouvrière est la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire, engagée dans la lutte pour une perspective socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 18 janvier 2019)