La révolution iranienne – Quarante ans après

Par Keith Jones
14 février 2019

Il y a quarante ans cette semaine, la révolution iranienne mettait fin à la dictature du Shah – un régime tyrannique mis en place par un coup d'État militaire orchestré par les États-Unis en 1953 et qui, pendant un quart de siècle, a servi de pivot à la violence et aux intrigues impérialistes américaines au Moyen-Orient et dans toute l’Eurasie.

Le soulèvement populaire qui a envoyé dans les poubelles de l'histoire le régime du Shah Mohammad Reza Pahlavi, ses courtisans, ses favoris capitalistes et ses bourreaux de la SAVAK était le point culminant d'une année de protestations et de grèves de masse de plus en plus massives. De larges pans de la classe ouvrière, des pauvres urbains et de la classe moyenne ont participé à la lutte contre la dictature monarchique du Shah. Mais c'est la grève des travailleurs iraniens du pétrole qui a brisé l’échine de son régime absolutiste, parrainé par les États-Unis.

Les parallèles entre l'Iran de 1979 et la Russie de 1917 étaient frappants et très commentés, même dans les médias capitalistes de l'époque. Au lendemain du renversement du Shah, l'élan révolutionnaire s'élargit et s'approfondit. Mais bien que les ouvriers aient occupé les usines et construit de nouvelles organisations de lutte sur les lieux de travail et que les villageois se soient emparés des terres des propriétaires terriens absents, le pouvoir ne passa pas entre les mains d'un gouvernement ouvrier s'appuyant sur les pauvres des villes et les travailleurs des campagnes.

Au lieu de cela – quoique non sans chocs violents et seulement par la répression sauvage de la gauche et de toutes les formes d'organisation ouvrière indépendante – un nouveau régime capitaliste a consolidé son emprise sur le pouvoir durant les trois années suivantes.

Ce régime allait avoir ses racines chez les marchands du bazar et d'autres sections traditionnelles de la bourgeoisie iranienne qui s'indignaient de la monopolisation de la richesse pétrolière croissante de l'Iran par le Shah, ses amis et par l'impérialisme. Sur le plan politique, il était dirigé par une section hétérodoxe du clergé qui utilisait des appels populistes chiites pour contrôler, puis disperser politiquement et réprimer la vague anti-impérialiste. En tant que gardiens de la propriété bourgeoise, les membres du clergé chiite ont pu s'assurer une position élevée au sein des institutions politiques de la République islamique, comme en témoigne le poste de Guide suprême occupé par l'ayatollah Khomeini jusqu'à sa mort en 1989 et par l'ayatollah Khamenei depuis.

Le rôle contre-révolutionnaire du Parti Tudeh stalinien

Ce sont le parti stalinien Tudeh et la politique stalinienne qui sont les principaux responsables du déraillement tragique de la révolution iranienne.

Il existe un lien profond et de longue date entre la classe ouvrière iranienne et le socialisme révolutionnaire, qui remonte à la première décennie du XXe siècle où les travailleurs migrants iraniens des champs de pétrole et d’autres industries du sud de la Russie ont été politisés par les cadres du Parti bolchévique.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Parti Tudeh est devenu le premier parti politique de masse de l'Iran. Il dirigeait un mouvement syndical combatif regroupant des centaines de milliers de travailleurs et était capable de briguer le pouvoir. Mais souscrivant à la « théorie « menchévique-stalinienne de la révolution en deux stades, le Parti Tudeh subordonna systématiquement la classe ouvrière à l'aile prétendument « progressiste » de la bourgeoisie et contribua ainsi à créer les conditions politiques pour le coup d’État organisé par la CIA en 1953 et établissant le régime absolutiste du shah.

En exil, la direction du Parti Tudeh a viré plus encore vers la droite, cherchant à s'allier aux transfuges du régime du Shah, y compris le général qui avait supervisé la répression brutale du parti après le coup d’État de 1953. Ayant abandonné toute tentative sérieuse d'atteindre la classe ouvrière iranienne, les staliniens ont été pris au dépourvu par l'explosion de l'opposition massive au régime du Shah en 1978.

Par la suite, ils se sont rangés derrière Khomeiny, le saluant comme le chef de la « révolution démocratique nationale » et mettant les restes de l'influence que le Parti Tudeh conservait, en particulier parmi une partie des travailleurs industriels, au service de la bourgeoisie iranienne. En décembre 1979, le secrétaire général du Parti Tudeh, Nourredin Kianouri, qualifia notoirement de « stratégique » la coopération des staliniens avec le régime de Khomeini, parce que « le chiisme est une idéologie révolutionnaire et progressiste que nous ne verrons jamais bloquer notre chemin vers le socialisme ».

Divers groupes de guérilleros armés apparus au début des années 70, en partie en réaction à la politique de droite du Parti Tudeh, ont joué un rôle supplémentaire important dans la confusion de jeunes aux aspirations socialistes. Basés sur un mélange éclectique de stalinisme, de maoïsme, de guévarisme, de tiers-mondisme et, dans certains cas, de « socialisme islamique », des groupes comme les Fedayin du peuple et les Moudjahidin du peuple ont servi à isoler ces jeunes de la classe ouvrière et à encourager les illusions dans les capacités révolutionnaires et anti-impérialistes du clergé chiite et de la bourgeoisie iranienne.

Pour l'impérialisme américain, la révolution iranienne a été un coup dur. Quatorze mois seulement avant le renversement du Shah, le président américain Jimmy Carter considérait son régime comme « un îlot de stabilité ».

Cependant, la principale préoccupation et crainte de Washington à la suite du renversement du Trône du Paon était que la montée anti-impérialiste ne débouche sur une révolution socialiste ou que, vu à travers le prisme de l'idéologie américaine de la guerre froide, le parti Tudeh ne prenne le pouvoir. Les Etats-Unis comme la Grande-Bretagne et la France où Khomeini, exilé depuis 1965, avait passé les derniers mois avant la Révolution, se sont déclarés prêts à travailler avec l'Ayatollah et le gouvernement provisoire qu'il avait nommé en février 1979.

Si les relations se sont rapidement détériorées, c'est parce que Washington a exigé que Téhéran se subordonne entièrement aux objectifs stratégiques américains. Cela ne contrariait pas seulement les intérêts de la faction dominante de la bourgeoisie iranienne représentée par Khomeiny ; l'Ayatollah avait encore reconnu que tout gouvernement iranien qu'on verrait se prosterner devant Washington entrerait en conflit direct avec les masses insurgées.

Khomeini utilisa la prise de l'ambassade américaine en novembre 1979 (« la crise des otages ») pour écarter Mehdi Bazargan, son premier choix comme premier ministre, et d'autres sections de l'opposition bourgeoise traditionnelle au Shah qui tenaient à reprendre une étroite collaboration avec Washington et à mettre fin à la révolution.

Cela ne fut cependant qu'une étape préparatoire avant que le régime de Khomeini ne s'en prenne à ceux que l'Ayatollah, ses proches partisans organisés à présent dans le Parti républicain islamique et la bourgeoisie iranienne considéraient comme la principale menace: la classe ouvrière et la gauche. Avec le soutien des staliniens du Parti Tudeh – jusqu'à ce qu'ils soient eux aussi pris pour cible – le gouvernement iranien« révolutionnaire » réprima alors avec une violence et une véhémence croissantes toutes les formes d'expression de la classe ouvrière et de critique de gauche au motif qu’elles minaient « l'unité nationale » et renforçait l'impérialisme.

De même, le régime Khomeiny utilisera la guerre de huit ans entre l’Irak et l’Iran, qui coûta la vie à un million environ d'Iraniens et jusqu'à un demi-million d'Irakiens, comme prétexte pour une répression généralisée et comme mécanisme pour dissiper dans une guerre réactionnaire les aspirations révolutionnaires et l'énergie galvanisées par l’essor anti-impérialiste qui avait renversé le Shah.

Rapprochement avec l'impérialisme et « réforme » pro-marché

Peu avant sa mort et dans des conditions où Washington menaçait d'utiliser la guerre entre l’Irak et l’Iran – comme prétexte pour attaquer la République islamique, Khomeiny ordonna un brusque changement de cap.

La République islamique d'Iran abandonna son exigence de réparations de guerre prédatrices à l’égard de l'Irak et se réorienta vers la recherche d'un rapprochement avec l'impérialisme. Sous ses successeurs désignés, le Guide suprême Ayatollah Khamenei et le président Rafsanjani, l'Iran s'est empressé d'imposer la politique d'« ajustement structurel » du FMI avec ses privatisations, sa déréglementation et sa réduction des dépenses sociales, dans le but explicite de renouer des liens économiques étroits avec le capital européen, et si possible américain.

Depuis 1989 et sous des présidents soutenus par toutes les principales factions de l'élite politique de la République islamique, allant des « conservateurs » aux « réformistes » en passant par les « principlistes », le gouvernement de l’Iran a, au nom de la « réforme pro-marché », systématiquement démantelé les concessions sociales faites à la classe ouvrière et aux pauvres ruraux et urbains au plus fort de la révolution. Ce ne fut pas moins le cas des gouvernements dirigés par le populiste Mahmoud Ahmadinejad que de ceux dirigés par Rafsanjani, par le « réformateur » Khatami, ou par le « néolibéral » avide Hasan Rouhani qui est président de l'Iran depuis 2013.

Aujourd'hui, l'Iran est marqué par des inégalités sociales endémiques et croissantes, un chômage de masse et des emplois précaires.

Sur la scène mondiale, le régime clérical-bourgeois de la République islamique a, au cours des trois dernières décennies, cherché un accommodement avec les puissances impérialistes. Et cela vaut pour l'impérialisme américain, malgré le rejet répété par Washington des ouvertures de Téhéran, une hostilité implacable quasi permanente et des menaces de guerre de la part de tous les présidents depuis Jimmy Carter.

En 2001, l'Iran a fourni un soutien logistique et politique à l'invasion de l'Afghanistan par les États-Unis et à l'installation par Washington de Hamid Karzaï comme président fantoche du pays. Alors que les États-Unis se préparaient à envahir l'Irak en 2003, l'Iran a entamé des pourparlers secrets avec l'administration Bush. Peu après l'occupation de Bagdad par les troupes américaines, Téhéran a proposé de se subordonner aux intérêts stratégiques américains dans tous les domaines, notamment en reconnaissant Israël, en coupant toute aide au Hamas et en pressant le Hezbollah de désarmer, si seulement les États-Unis s'engageaient à renoncer à un changement de régime.

Obama a imposé des sanctions économiques brutales à l'Iran et l'a menacé à plusieurs reprises d'attaques. Puis, en 2015-2016, il a choisi de conclure le premier accord diplomatique important entre les États-Unis et l'Iran depuis la révolution de 1979, acceptant de limiter les sanctions américaines contre Téhéran en échange du démantèlement d'une bonne partie de son programme nucléaire civil.

Comme l'expliquait à l'époque le World Socialist Web Site, deux calculs prédateurs sous-tendaient le changement de cap d'Obama: la réouverture de l'Iran aux investissements européens et américains offrirait de nouvelles possibilités de tirer parti des fissures au sein de l'élite cléricale-bourgeoise iranienne dont la faction importante désireuse d'un partenariat avec Washington, afin de

« transformer » ou « retourner » l'Iran et d’en faire un allié subordonné des États-Unis.

Le WSWS a également averti que l'accord nucléaire iranien ne valait pas le papier sur lequel il était imprimé: Washington le romprait dès qu'il jugerait cela avantageux.

C'est précisément bien sûr ce que Trump a fait, en imposant, dans un acte d'agression équivalant à un acte de guerre, un embargo mondial unilatéral sur le commerce avec l'Iran dans le but exprès de détruire son économie.

Entre-temps, la classe ouvrière iranienne a fait savoir qu'elle était déterminée à mettre fin à des années d'austérité. Elle n'acceptera pas non plus les efforts incessants de l'élite dirigeante pour lui faire supporter seule tout le fardeau de la politique prédatrice de Washington envers l'Iran.

Ces dernières années ont été marquées par une vague de protestations et de grèves des travailleurs contre les privatisations, les salaires bas et impayés, les suppressions d'emplois et le délabrement des services publics. 2018 a commencé par des protestations massives contre la pauvreté et les inégalités sociales, parfois violentes, menées par des jeunes chômeurs dans des villes régionales et des villes qui avaient depuis longtemps fourni au régime une partie importante de sa base populaire. La réponse de Téhéran a été une répression brutale et un torrent de calomnies visant à dénigrer les protestations en tant qu'opération de changement de régime à l'initiative de l'étranger.

Néanmoins, l'opposition sociale n'a cessé de croître; les enseignants, les chauffeurs de camions, les mineurs, les métallurgistes et d'autres sections de la classe ouvrière ont multiplié les grèves au cours de l'année dernière face aux arrestations et à la violence policière. Le mois dernier, la télévision d’État a diffusé les aveux obtenus sous la contrainte et la violence de militants impliqués dans la grève de 4 000 travailleurs du complexe de canne à sucre de Haft Tapeh. Ils ont été forcés de dire qu'ils avaient travaillé pour des « communistes » étrangers, ce qui témoigne de la peur du régime face aux protestations croissantes.

Manifestement, dans des conditions d'effondrement capitaliste et d'intensification de l'agression impérialiste, la marge de manœuvre de la bourgeoisie iranienne pour osciller et manœuvrer entre l'impérialisme et la classe ouvrière diminue rapidement ; cela porte la crise de la République islamique à un niveau qualitativement nouveau.

Les travailleurs des États-Unis et du monde entier doivent s'opposer vigoureusement à la guerre économique de Washington et aux préparatifs d'une attaque militaire contre l'Iran. L'opposition à l'agression impérialiste contre l'Iran n'exige cependant pas d'apporter un soutien politique quelconque à la bourgeoisie iranienne et à sa république islamique, et encore moins d'en faire l'apologie. Au contraire, la seule base viable de l'opposition à l'impérialisme en Iran et dans le monde est la classe ouvrière.

La question cruciale est d'armer le mouvement croissant de la classe ouvrière iranienne avec la stratégie trotskyste de la Révolution permanente: l’orientation vers la mobilisation de la classe ouvrière et sa préparation politique dans la lutte pour le pouvoir ouvrier et l’unité des travailleurs et des masses opprimées du Moyen-Orient – Iraniens, arabes, kurdes, turcs et israéliens – avec le mouvement croissant de la classe ouvrière en Europe et en Amérique du Nord, contre l'impérialisme et la guerre.

La classe ouvrière iranienne doit tirer les dures leçons de la Révolution de 1979. Dans les pays historiquement opprimés par l'impérialisme, aucun des problèmes sociaux brûlants des masses – qu'il s'agisse de l'indépendance véritable, de la séparation de l’Église et de l’État, de l'instauration d'une véritable égalité entre toutes les nationalités ou de la garantie des droits sociaux et de l'égalité sociale pour tous – ne peut être résolu sans que la classe ouvrière se constitue comme force politique indépendante, en opposition avec l'impérialisme et toutes les factions bourgeoises, et sans qu’elle rassemble la population laborieuse derrière elle dans la lutte pour une république ouvrière socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 13 février 2019)