Ce ne pourrait être plus clair

Bernie Sanders à l’émission Town Hall de CNN: Mon but est de promouvoir le Parti démocrate

Par Genevieve Leigh
5 mars 2019

Lundi soir, Bernie Sanders, sénateur du Vermont et candidat démocrate à la présidence, a participé à un épisode de l’émission Town Hall de CNN, une série d'interviews de candidats à l’élection présidentielle de 2020. Le segment d'une heure était animé par Wolf Blitzer et consistait en des questions posées en direct à Sanders par des membres de l'auditoire, présélectionnés par le réseau.

La performance de Sanders a été plus ou moins ce à quoi on pouvait s'attendre. Il a dénoncé les industries des combustibles fossiles, du pétrole et du gaz, la grande industrie pharmaceutique et la classe des milliardaires, et a lancé un appel aux travailleurs et aux jeunes avec des demandes pour des soins de santé, une éducation universitaire gratuite et la promesse d’«une économie qui fonctionne pour tout le monde».

C'est le genre de rhétorique qui a créé une base d’appui pour Sanders chez les jeunes et chez les travailleurs, qui sont préoccupés par les inégalités sociales. Au cours des 24 premières heures de sa campagne, Sanders a recueilli 6 millions de dollars auprès de 250.000 donateurs individuels, soit beaucoup plus que les autres candidats déclarés du Parti démocrate.

Ce que Sanders avait à dire au sujet de sa relation avec le Parti démocrate est beaucoup plus important que de tels commentaires, cependant. Une personne participant au forum lui a posé la question suivante: «Pourquoi avez-vous décidé de solliciter la nomination du Parti démocrate alors que vous avez toujours été un candidat indépendant ou pour un autre parti au cours des 50 dernières années? Et pensez-vous pouvoir bénéficier d'un traitement équitable dans le processus démocrate à la lumière de votre histoire électorale?»

Sanders a répondu: «Mettons les choses au clair. Je suis membre de la direction démocrate du Sénat des États-Unis. Je suis membre du caucus démocrate du Sénat depuis 13 ans et, avant cela, j’ai été membre de celui de la Chambre des communes pendant 16 ans et j'ai remporté la nomination démocrate dans mon État. Mais au Vermont, je choisis de me présenter comme indépendant, ce qui remonte à très loin.»

Après avoir réitéré son appartenance au Parti démocrate, Sanders a expliqué pourquoi il s'était présenté en tant qu'indépendant: «Vous savez, la vérité est que de plus en plus de gens sont désenchantés par les programmes républicain et démocrate. Et surtout les jeunes. Ils s'inscrivent comme Indépendants, ou non-affiliés. Étant quelqu’un qui s’est déjà présenté en tant qu'indépendant, je pense que nous pouvons les faire entrer au Parti démocrate.»

Le rôle de Sanders ne pouvait pas être expliqué plus clairement. Le Parti démocrate, en raison de ses politiques de droite, a perdu un soutien important parmi les travailleurs, et en particulier parmi les jeunes. L'objectif de Sanders, en utilisant sa réputation d’«indépendant», est de les convaincre de ne pas chercher d'alternative.

Mais quel est le caractère du parti qu'il essaie de promouvoir? Au cours des deux dernières années, les démocrates ont concentré leur opposition à l'administration Trump sur la base la plus à droite possible. Ils ont facilité l'adoption d'une réduction d'impôts historique qui fournira des milliards de dollars aux couches les plus riches de la société. Ils ont également assuré l'adoption d'un budget de guerre de 717 milliards de dollars.

Au centre des manœuvres des démocrates contre Trump se trouve la campagne anti-Russie, qui vise à imposer une ligne plus agressive contre la Russie et une intensification de la guerre au Moyen-Orient. Ils font campagne pour des mesures agressives de censure de l'internet, sous prétexte de lutter contre les «fausses nouvelles» et l’«ingérence russe». Lors des élections de 2018, les démocrates ont présenté un nombre sans précédent d'anciens membres de la CIA et de militaires comme candidats, dans le cadre de leur promotion générale de l’armée et des agences de renseignement dans leur campagne contre Trump.

Sanders, il faut le noter, a réitéré son soutien à la campagne anti-Russie pendant l'interview, déclarant que le mot sera passé à Poutine que «la tentative de détruire la démocratie américaine est un délit très, très grave qui ne sera pas pris à la légère». Comme si la menace pour la démocratie américaine venait de la Russie, et non de la classe dirigeante américaine!

Sanders comprend peut-être mieux que tout autre candidat l’ampleur du «désenchantement» des larges masses de travailleurs et de jeunes qui se souviennent des deux mandats de la présidence Obama à la suite du krach financier de 2008. Ils se souviennent de l'administration Obama pour son rôle dans l'expulsion d'un plus grand nombre d'immigrants que tout autre président de l'histoire, jetant ainsi les bases des politiques anti-immigrants de Trump. Ils se rappellent comment le candidat de «l'espoir et du changement» a supervisé le plus grand transfert de richesse de l’histoire au 1% le plus riche en sauvant les banques.

Le résultat des huit années de l’administration Obama a été une catastrophe sociale pour l'ensemble de la classe ouvrière. C'est dans ce contexte politique que Sanders est devenu l'un des politiciens les plus populaires en 2016, en se faisant passer pour un socialiste qui appelle à une «révolution politique». Après sa défaite aux primaires du Parti démocrate – aidée par les machinations du Comité national démocrate contre lui – Sanders a répondu en apportant son soutien à Hillary Clinton, la candidate de Wall Street et de l’armée.

Comme il l'a proclamé avec indignation durant l’émission Town Hall: «je me suis démené» en faisant campagne pour Clinton. «Je suis allé d'État en État, je crois qu'il y a eu 35 à 40 rassemblements dans chaque État décisif. Je n'accepte donc pas un seul instant de ne pas avoir fait tout ce que j'ai pu [pour faire campagne pour Hillary Clinton]». Il a aussi promis qu'il soutiendra le candidat que le Parti démocrate finira par désigner en 2020.

C'est dans ce cadre politique qu'il faut comprendre le discours occasionnel de Sanders sur le «socialisme» et sa rhétorique sur les inégalités sociales. Sa présentation du socialisme comme un ensemble modéré de réformes qui peuvent être réalisées par l'intermédiaire du Parti démocrate et sans remise en cause des relations de propriété capitaliste fait partie intégrante de toute sa stratégie politique: attirer des jeunes et des travailleurs désenchantés qui s'intéressent de plus en plus au socialisme, mais qui n'ont pas une idée claire de ce que c’est et de comment ça peut être réalisé.

Le président Trump a récemment lancé une campagne mondiale contre le socialisme parce qu'il comprend que la mobilisation de larges masses de personnes derrière un programme socialiste représente le plus grand danger pour les intérêts de la classe dirigeante. Avec la croissance de la lutte de classe qui a caractérisé l'année écoulée, la classe dirigeante est terrifiée à l'idée que ce mouvement acquiert une orientation et un programme socialistes.

Cependant, rien ne peut être réalisé si ce n'est par une attaque frontale contre la source du pouvoir de l'élite économique et financière: son contrôle de la vie économique et, avec elle, de l'ensemble du système capitaliste. Cela exige une mobilisation politique de la classe ouvrière contre les républicains et les démocrates, sur la base d'un programme révolutionnaire et socialiste. Toutes ces organisations qui font la promotion de Sanders – et à travers lui, du Parti démocrate – le font pour empêcher un tel développement, et rendent ainsi un service essentiel à la classe dirigeante.

(Article paru en anglais le 2 mars 2019)