Pourquoi y a-t-il si peu de scepticisme dans les médias au sujet de «Leaving Neverland» et de ses allégations contre Michael Jackson?

Par David Walsh
13 mars 2019

Les 3 et 4 mars, la chaîne américaine de télévision par câble et par satellite HBO a diffusé Leaving Neverland, un documentaire de 236 minutes en deux parties réalisé par le cinéaste britannique Dan Reed. Le film est une coproduction entre HBO et le radiodiffuseur britannique Channel 4. Il a été présenté pour la première fois au Sundance Film Festival à la fin janvier.

Leaving Neverland se base principalement sur les témoignages de deux hommes, Wade Robson et James Safechuck, qui affirment que le chanteur pop Michael Jackson les a agressés sexuellement dans leur enfance au cours de nombreuses années, dans les années 1980 et 1990. Les autres membres de leur famille immédiate respective sont les seuls autres interviewés dans le documentaire.

Michael Jackson en 1988 (Photo-Zoran Veselinovic)

Jackson, le troisième artiste musical le plus célèbre de tous les temps et une victime tragique de l'industrie américaine du divertissement, est décédé d'une overdose en juin 2009. Robson et Safechuck, qui ont passé beaucoup de temps avec Jackson quand ils étaient jeunes, étaient tous deux de solides défenseurs du chanteur de son vivant.

Robson, danseur et chorégraphe, a témoigné deux fois sous serment que Jackson n'avait rien fait de mal. Il a été témoin de la défense en mai 2005 lors du procès de Jackson pour des accusations d’abus sexuels envers des enfants (à l'issue duquel la pop star a été déclarée non coupable des 14 chefs d'accusation). Dans le cadre d'un interrogatoire soutenu par le procureur dans l'affaire, M. Robson a été catégorique sur le fait que la conduite de M. Jackson n'avait jamais été inappropriée. Il a aussi dit grand bien de Jackson après la mort de la pop star.

M. Robson a soudainement fait volte-face en 2013, lorsqu'il a intenté une poursuite contre la succession de Jackson, alléguant qu'il avait été systématiquement agressé. Cette affaire a été rejetée au motif qu'il avait attendu trop longtemps avant d'intenter une action en justice. Une poursuite subséquente contre deux entités corporatives appartenant à Jackson de son vivant a également été rejetée. Safechuck a ajouté son nom au procès de Robson en 2014. Lui aussi avait toujours insisté sur l'innocence de son amitié avec Jackson. Robson et Safechuck, qui font appel au rejet de leurs poursuites, sont représentés par le même cabinet d’avocat. En 2013, un notaire pour la succession de Jackson a qualifié le procès Robson d'escroquerie financière, «évidente... scandaleuse et triste».

Le documentaire de Reed, Leaving Neverland, long de quatre heures, ne permet à personne de réfuter les accusations de Robson-Safechuck. Il n'y a que deux brèves reconnaissances de l'existence d'une «autre version de l'histoire»: un intertitre révélant que Brett Barnes et l'acteur Macaulay Culkin, qui sont mentionnés dans le film comme d'autres garçons que Jackson a connus, continuent à nier toute inconvenance, et un bref clip vidéo de Thomas Mesereau, l'avocat de Jackson dans le cas 2005, commentant en 2013 le changement d’attitude «très suspect» de Robson.

La majeure partie de l'interminable et claustrophobe Leaving Neverland, à part les nombreuses prises de vue aériennes non pertinentes des différentes villes et localités mentionnées dans les entrevues, dont on peut supposer qu'elles visent à soulager l'ennui, consiste en ce que Robson et Safechuck présentent leurs allégations. Ils le font avec des détails horribles et quasi pornographiques. Les choses en sont arrivées à un point tel que cet exercice de voyeurisme et de lubricité est qualifié de «percutant» et de «fascinant». Voici une prétendue vue de ce qui s'est passé dans le lit de Michael Jackson, comme si cela pouvait être éclairant ou utile de quelque manière que ce soit.

Même si Jackson était un pédophile, et le «témoignage direct» du film ne fournit aucune preuve de cette affirmation, ceux qui ont fait Leaving Neverland et ceux qui en font la promotion sont moralement déplorables et sans vergogne. Ils cherchent à profiter du film et à exploiter les événements pour faire avancer leur carrière et faire de l'argent.

Le réalisateur Dan Reed est un personnage douteux. Sa carrière de cinéaste incarne la croisée peu attrayante du journalisme tabloïd, de la «guerre mondiale contre le terrorisme» et de la campagne #MoiAussi.

En 2016, le magazine Pacific Standard a publié un article sur Reed, «Voici le cinéaste qui recrée des attaques terroristes pour HBO». L'article expliquait d’un seul souffle que Reed se spécialisait «dans la réalisation de films de non-fiction sur les événements terroristes modernes». Ces documentaires sont diffusés aux États-Unis sur HBO et sont tous précédés d'un avertissement intimidant: ils s'appellent (dans l'ordre par année) Terror in Moscow, Terror in Mumbai, et Terror at the Mall. Sa réalisation suivante, qui a également été diffusée sur HBO, était Three Days of Terror:The Charlie Hebdo Attacks. (D'autres films comprennent From Russia with Cash, Frontline Fighting: Battling ISIS and The Paedophile Hunter.) Aucune de ses œuvres ne s'écarte de la ligne officielle du gouvernement sur quelque question que ce soit et aucune n'indique le moindre intérêt pour les préoccupations géopolitiques et sociales qui motivent les interventions américaines et britanniques au Moyen-Orient, en Asie centrale et ailleurs.

Tout dans Leaving Neverland laisse une mauvaise impression.

Reed, Oprah Winfrey et d'autres insistent sur le fait que le film ne se veut pas une mise en accusation de Jackson, mais qu'il vise à «ouvrir une discussion» sur l'abus sexuel des enfants et les questions connexes. Si c'est le cas, pourquoi le film n'inclut-il pas une seule apparition d'un psychiatre, d'un expert en pédophilie ou de toute autre personne réellement qualifiée pour aborder ces questions ? Les motifs sordides et sensationnels s'expriment dans la structure et le sentiment général du film lui-même. Leaving Neverland n'est pas conçu pour éduquer, mais pour engourdir, intimider et polluer.

Dans une lettre adressée le 7 février 2019 à Richard Pepler, chef de la direction de HBO, l'avocat Howard Weitzman, représentant la succession Jackson, a affirmé que son client avait «passé des années à plaider devant Robson et Safechuck, et avait fait rejeter quatre poursuites différentes par ces deux hommes avec préjudice. (Aujourd'hui, Robson doit à la succession près de soixante-dix mille dollars en frais judiciaires, et Safechuck lui doit plusieurs milliers de dollars également.) Dans ces litiges, la succession a découvert des tas d'informations sur Robson et Safechuck qui montrent clairement qu'ils n'avaient aucune crédibilité.»

M. Weitzman a poursuivi: « Robson et Safechuck font maintenant appel du rejet de leurs poursuites de plusieurs millions de dollars. Ce n'est pas par hasard que leurs appels seront probablement entendus plus tard cette année. Le «documentaire» de HBO n'est simplement qu'un outil parmi d'autres dans leur stratégie de litige, qu'ils utilisent de toute évidence dans un effort (très malavisé) pour influencer d'une manière ou d'une autre leurs appels.»

Se référant au procès de 2005, il a soutenu avec force que «Michael Jackson a fait l'objet d'une enquête qui a duré dix ans, menée par un procureur du comté de Santa Barbara, Tom Sneddon, qui a fait preuve d'un zèle excessif et d'un manque d'éthique, et qui a fini par être déshonoré en cherchant partout et n'importe où des «victimes» de Jackson. Pourtant, il n'a jamais trouvé ces «victimes». En effet, le procès criminel de Jackson en 2005 était une farce totale, et Michael Jackson a été complètement disculpé.

«Comme tous ceux qui ont étudié ce procès le savent, le jury a rejeté catégoriquement le dossier de l'accusation. Dans ses déclarations d'ouverture et de clôture, l'avocat de Jackson, Tom Mesereau, a pris la décision inhabituelle de dire au jury qu'ils devaient acquitter Jackson parce que Mesereau et son équipe avaient prouvé son innocence. En d'autres termes, il n'a pas jugé l'affaire comme un cas de «doute raisonnable». M. Mesereau a jugé l'affaire dans le but de prouver l'innocence de Jackson. Et c'est exactement ce qu'il a fait. Pas plus tard qu'en 2017, plusieurs jurés ont été réinterrogés au sujet de l'affaire à la lumière de la volte-face de Robson, et ils ont tous convenu qu'ils acquitteraient encore Jackson aujourd'hui. Les jurés ont été interviewés à maintes reprises; ce sont des gens brillants qui s'expriment clairement, pas les idiots crédules comme Dan Reed essaie de les peindre dans son “documentaire”. Pourtant, HBO s'appuie sur les histoires non corroborées de deux parjures avoués au lieu du poids du système judiciaire américain.»

Weitzman a conclu: «Nous savons que HBO [qui appartient maintenant à AT&T] fait face à de sérieuses pressions concurrentielles de la part de Netflix, d'Amazon et d'autres fournisseurs de contenu plus modernes, mais s'abaisser à ce niveau pour regagner un public est honteux. Nous savons que HBO et ses partenaires sur ce documentaire ne réussiront pas. Nous savons que cet épisode sera le plus honteux de l'histoire de HBO.»

Il n'en demeure pas moins que le «sexe vend», et les responsables de HBO étaient plus que disposés à se dégrader avec cette parodie de documentaire dans l'intérêt des cotes d’écoute et des profits.

Le WSWS a écrit à plusieurs reprises sur la «tragédie de Michael Jackson», à partir de décembre 2003 et jusqu'à sa mort et sa commémoration en juin 2009.

Lors de son arrestation pour attouchements d'enfants en 2003, nous avions constaté qu'une «vie passée dans un cocon de show-business» l'avait gravement blessé (le complexe «Peter Pan», l'immaturité, les mariages douteux, etc.): «Comment les autres peuvent-ils comprendre Michael Jackson s'il ne sait manifestement pas qui il est lui-même?»

Nous avons insisté sur le fait que Jackson avait droit à la présomption d'innocence et nous avons soutenu que même s'il «était reconnu coupable de crimes de nature à justifier sa séparation de la communauté, une société humaine serait triste pour lui et ressentirait même de la compassion, plutôt que du mépris et de la haine». Nous soutenions qu'« après avoir aidé à créer Jackson, manipulé son appel et nourri ses excentricités personnelles», l'establishment s'en servirait désormais comme bouc émissaire ou agneau sacrificiel.

Une autre observation sur le WSWS en 2003 s'est révélée bien prophétique: « Quelle que soit l'issue du procès de Michael Jackson, on a le sentiment qu'un destin triste, peut-être même tragique, attend l'artiste. Tout ce qui concerne la société américaine et son industrie du divertissement en particulier, dont il est à la fois une figure célèbre et une victime, semble aller dans ce sens.»

Même dans la mort, il s'avère que les requins et les charognards ne le laisseront pas se reposer.

Une caractéristique frappante de la situation actuelle est l'acceptation presque universelle des allégations de Robson-Safechuck par les médias américains. La parole de deux personnes qui, depuis des années, demandent une compensation monétaire à la succession Jackson, est considérée comme évangélique. Pourquoi y a-t-il si peu de scepticisme, pourquoi y a-t-il si peu de questions ? Ce n'est pas le reflet de «l'opinion populaire», pour ainsi dire. Il n'est pas difficile de trouver sur divers sites et blogues «non officiels» des critiques sérieuses et parfois éclairées sur Leaving Neverland.

Même au cours de la période 2003-2005, pendant le procès de Jackson, qui a été une débâcle pour l'accusation, et par la suite, il y a eu une compassion générale pour le chanteur dans les milieux libéraux et de gauche. Nous avons remarqué en 2003 que la «campagne des autorités de Santa Barbara contre Jackson a des connotations politiques et sociales réactionnaires. Tom Sneddon, procureur du comté, est un républicain conservateur qui a une dent contre tout.» Sneddon était associé aux forces de Bush et se considérait manifestement comme «un croisé dans une guerre culturelle et morale». Cet auteur a été invité à discuter de l'affaire Jackson dans le cadre d'une émission de radio publique du Wisconsin en décembre 2003, qui comprenait des appels d'auditeurs.

Les choses ont changé. Les couches de la classe moyenne supérieure au sein et autour du Parti démocrate, immensément enrichies par le boom boursier et d'autres gains mal acquis, se sont déplacées encore plus vers la droite. Le mouvement #MoiAussi est le reflet d'un changement social. L'hostilité aux normes démocratiques élémentaires a «fleuri» parmi ces couches. Ils se sont encore différenciés davantage de la population générale. L'égoïsme et l'arrogance intenses, ainsi que le mépris des masses, prédominent parmi les petits-bourgeois aisés. Ils calculent qu'avec l'argent vient la sagesse, et leur parole devrait être la loi. L'accusateur «doit être cru» est maintenant le mot d'ordre, et la présomption d'innocence et l'application régulière de la loi importent peu.

Les allégations de Robson et Safechuck ne peuvent être mises en doute ni même examinées, car cela remettrait en question toute la chasse aux sorcières #MoiAussi.

La milliardaire Oprah Winfrey, qui prononce une banalité chaque fois qu'elle ouvre la bouche, est le leader spirituel et financier de ce mouvement et le New York Times en est le «pilier» intellectuel.

Maureen Dowd du Times, l'un des piliers moraux de notre époque, a écrit une chronique dégoûtante dénonçant Michael Jackson le 16 février, «The King of Pop – and Perversion». Un article publié dans le journal qui parle au nom des super riches de New York et qui a promu tous les crimes sanglants de l'impérialisme américain au cours des deux dernières décennies.

Dowd écrit: «Comme le montre Leaving Neverland, Michael Jackson a passé sa vie à se transformer de meilleur ami, figure paternelle et idole bienfaisante en violeur et manipulateur cruel». Le film, en réalité, ne montre rien. Elle transmet les affirmations non fondées et non prouvées de deux personnes. La chroniqueuse poursuit: «Pendant des décennies, il était évident que le repaire en pain d’épices de Jackson était sulfureux. Mais comme avec les autres monstres – Harvey Weinstein, Bill Cosby, R. Kelly, Woody Allen, Jeffrey Epstein et Bryan Singer – beaucoup ont fermé les yeux.»

La diffamation réactionnaire et maccartiste de Dowd – une parmi les dizaines d’autres similaires que l'on retrouve dans les médias traditionnels – est le produit d'une couche dérangée qui évolue de plus en plus à droite.

Présenter Jackson comme un «monstre» est malhonnête et répréhensible. Ses difficultés et ses particularités ne sont pas sorties de nulle part. Quelle a été sa vie? Comme nous l'avons noté il y a 16 ans, «Un garçon presque surnaturellement talentueux issu d'une famille dysfonctionnelle de la classe ouvrière, Jackson a été avalé par le broyeur de l'industrie américaine du divertissement.» D'une façon ou d'une autre, son quasi-infantilisme était lié à l'absence d'une véritable enfance.

Aujourd'hui plus que jamais, ces considérations sociales et psychologiques sont tout simplement effacées, rejetées avec mépris. Il n'y a aucune trace de compassion ou d'humanité élémentaire dans la couverture médiatique. La création de «monstres», prédateurs sexuels et autres est devenue essentielle pour les opérations et le programme du Parti démocrate en particulier, totalement incapable de s'attaquer à la pourriture et à la misère sociale en Amérique.

Michael Jackson est mort depuis près d'une décennie. Maintenant, il est condamné, piétiné une fois de plus, pour quelle raison? Toute cette affaire a dégénéré en une quête sordide d'argent et d'avancement professionnel. Nous la condamnons.

(Article paru en anglais le 6 mars 2019)