Le Parti socialiste des Travailleurs cherche à faire dérailler le mouvement contre le régime algérien

Par Will Morrow et Alexandre Lantier
18 mars 2019

Alors que les travailleurs se mettent en grève contre la dictature militaire algérienne et que des millions d’ouvriers et de jeunes descendent dans les rues des villes d’Algérie, le petit-bourgeois Parti socialiste des travailleurs (PST) cherche à faire dérailler leur mouvement. Alors que cette lutte nécessite que la classe ouvrière prenne le pouvoir, le PST répand l’illusion que le régime sanguinaire algérien s’auto-réformera.

Le Front de Libération Nationale (FLN) a annoncé qu’il suspendait les élections et que la figure de proue du régime, le président Abdelaziz Bouteflika, ne démissionnerait qu’une fois les manifestations terminées. C’est bien le signe que le régime n’a aucune intention de faire des concessions aux travailleurs et aux jeunes et qu’il entend mettre en place une nouvelle figure de proue pour le même régime corrompu. Mais un article publié sur le site web du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), l‘associé français du PST, considère cette manœuvre comme «un premier recul du pouvoir, à transformer en victoire contre le système».

«Ce retrait annoncé de Bouteflika est le résultat du formidable mouvement populaire en cours», écrit Kader Leoni, un membre du PST, qui ajoute plus loin que rien n’est gagné: «Bouteflika a annoncé son retrait… mais il reste président!» Leoni demande une auto-réforme du régime du FLN par une ré-écriture de la constitution algérienne:

«La promesse d’une deuxième république et d’une nouvelle constitution peuvent se retrouver reportée aux calendes grecques ou, pire, servir de replâtrage du pouvoir, sans amélioration démocratique mais, au contraire, avec une accélération des réformes libérales voulues par les secteurs critiques de la bourgeoisie et de l’armée, en lien avec la volonté des puissances impérialistes, notamment la France… Il s’agit de continuer le mouvement, d’obtenir le départ immédiat de Bouteflika, d’imposer une véritable assemblée constituante sur la base de délégués élus dans le cadre de la mobilisation, de son auto-organisation, de la grève de masse en cours.»

Cet appel à la réécriture de la Constitution vise à démobiliser les travailleurs et les jeunes, à les subordonner au régime et à les couper du mouvement international croissant de la classe ouvrière.

Il y a la mobilisation des travailleurs français dans le mouvement des «gilets jaunes», les manifestations de masse et les grèves au Soudan, et des grèves à travers le Maghreb. Les grèves des enseignants se sont propagées sur cinq continents et l’opposition de masse grandit chez les travailleurs de l’automobile, exprimée par la grève des maquiladoras mexicaines, la plus grande grève du continent Nord-américain depuis 20 ans.

Au lieu que les travailleurs et les jeunes d’Algérie se battent pour joindre leurs luttes à celles de leurs frères de classe au plan international, le PST veut qu’ils élisent une équipe d’avocats et qu’ils attendent patiemment que ceux-ci aménagent la constitution en discussion avec la dictature du FLN.

L’idée que ce régime corrompu se réformera lui-même est absurde. Pour écraser les partis islamistes et garder le pouvoir après que les islamistes eurent remporté les élections législatives de 1991, il a supervisé le massacre de centaines de milliers de gens dans une guerre civile sanglante de 1992 à 2002. Les hauts responsables du FLN monopolisent des centaines de milliards de dollars de revenus issus des exportations de gaz, achetant des biens immobiliers à Paris et ailleurs à partir de comptes en banque offshore. Ils condamnent ainsi des millions de gens à la pauvreté.

Le taux de chômage des jeunes avoisine les 30 pour cent alors que plus de deux tiers de la population a moins de 30 ans. Selon un rapport de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme de 2015, 80 pour cent de la richesse nationale est détenue par 10 pour cent de la population, tandis que 14 millions de personnes vivent dans une pauvreté abjecte avec moins de 1,5 dollars par jour.

La voie à suivre est celle d’une lutte révolutionnaire contre le FLN avec un programme socialiste et internationaliste pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir. Les richesses volées aux travailleurs algériens par le régime du FLN doivent être expropriées et placées sous le contrôle démocratique des travailleurs, dans le cadre d’une vaste lutte de la classe ouvrière internationale contre le capitalisme. Cela exige une lutte non seulement contre Bouteflika, mais encore contre les partis comme le PST qui défendent le régime tout en se faisant passer pour ses adversaires «socialistes».

Le rôle du PST

Alors qu’il prétend cyniquement combattre le régime pour mener à bien une réforme démocratique, le PST est sciemment hostile à une lutte pour les intérêts indépendants de la classe ouvrière et à la construction d’une direction révolutionnaire parmi les masses ouvrières insurgées. Il fonctionne comme une aile à peine masquée du régime, cherchant à repousser la menace venue d’en bas.

Le PST lance de vagues appels à l’élection d’une Assemblée constituante s’appuyant sur le mouvement, alors qu’il sait pertinemment que des forces droitières et pro libre-marché tentent d’intervenir en son sein. Parmi celles-ci, il y a Mouwatana, dirigé par un ancien premier ministre de Bouteflika et divers hommes d’affaires qui ont des doléances envers la haute direction du FLN. Dans un article du 7 mars intitulé «L’Algérie, d’une crise de régime à une crise politique», Hocine Belalloufi, du PST, fait remarquer le ralliement aux protestations «d’adhérents du syndicat patronal FCE qui soutient Bouteflika, des maires et militants du FLN… »

Ce sont là les forces à qui Belalloufi propose de laisser déterminer comment réécrire la constitution algérienne. Il ajoute que le mouvement «n’a pas de programme politique plus élaboré, n’est pas structuré, ne dispose pas de porte(s)-parole(s) et encore moins de direction identifiée et reconnue. Mais ces faiblesses constituent paradoxalement, à ce stade, des points forts et ne l’empêchent pas d’avoir l’initiative, d’être à l’offensive et d’engranger soutiens et ralliements.»

Belalloufi réclame une alliance avec le Parti ouvrier (PT) de Louisa Hanoune, largement méprisée par les manifestants en tant qu’outil du régime, et les syndicats algériens – des bureaucraties pro-gouvernementales créées par le FLN même après l’indépendance en 1962. Belalloufi écrit :

«L’aile gauche du camp populaire (FFS, PT, PST) propose pour sa part, de manière plus ou moins conséquente, une solution par le bas qui redonne la parole au peuple et le rétablit immédiatement dans son rôle d’unique souverain à travers la perspective d’élection d’une Assemblée constituante. Pour le PT et le PST celle-ci sera chargée de déterminer le type de régime à mettre en place, de proclamer immédiatement les libertés démocratiques et de satisfaire sans attendre les aspirations et revendications sociales des travailleurs et démunis. Le PST propose de construire une convergence démocratique antilibérale et anti-impérialiste rassemblant les partis, syndicats et mouvements sociaux qui partagent cette vision.»

Cela équivaut à une promesse que le régime et ses acolytes, la cible même de la rébellion des masses, superviseront, en se proclamant démocrates, une éclosion historique de la démocratie.

Il est nécessaire ici d’avertir avec la plus grande vigueur : le PST et ses alliés sont des outils du régime et le défendront impitoyablement contre une menace d’en bas. Les syndicats algériens se sont mis à la queue du mouvement; quelques-uns ont appelé à des grèves dans l’éducation après que les enseignants les eurent organisées via les réseaux sociaux, mais seulement pour tenter d’en garder le contrôle. Quant au PT et au PST, ils parlent au nom de couches d’universitaires, de journalistes et de fonctionnaires syndicaux dont les privilèges dépendent de leurs liens étroits avec le régime du FLN, et qui craignent une révolution contre lui.

L’orientation nationaliste du PST vers le FLN a ses origines dans les intérêts de classe de sa base petite-bourgeoise et trouve sa justification dans les théories anti-trotskystes de la tendance pabliste dont il fait partie. Son précurseur, le Groupe communiste révolutionnaire (GCR), a été fondé en 1974 par des Algériens favorables au prédécesseur du NPA, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), la section française du mouvement pabliste ayant rompu avec le trotskysme et le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en 1953.

Le fondateur historique de cette tendance, Michel Pablo, insista pour dire que le FLN, qui a pris le pouvoir après la guerre d’indépendance contre la France, était la manifestation – avec les organisations nationalistes staliniennes et bourgeoises – d’une nouvelle voie vers le socialisme qui n’exigeait pas la construction de partis marxistes dans la classe ouvrière. Même si le FLN ne représentait pas la classe ouvrière, mais la bourgeoisie algérienne, Pablo insistait pour dire que son règne menait «irrésistiblement à une profonde révolution socialiste». Sur cette base frauduleuse, Pablo a travaillé pendant plusieurs années dans le régime du FLN.

Le PST qui au fil des décennies s’est de plus en plus intégré aux milieux dirigeants en Algérie, comme l’a fait le NPA en France, regroupe des partisans petite-bourgeois de l’ordre. Les deux partis conservent dans leur noms des références creuses à l’anticapitalisme ou au socialisme, mais leur politique est réactionnaire. L’indication la plus claire de ceci est peut-être que, alors que le PST prétend être «anti-impérialiste», il est allié au NPA qui, après les soulèvements ouvriers de 2011 en Égypte et en Tunisie, a publiquement appelé l’impérialisme français à armer ses mandataires islamistes dans des guerres sanglantes en Libye et en Syrie.

Les leçons de la révolution égyptienne

Les leçons des expériences révolutionnaires d’Egypte représentent des mises en garde particulièrement fortes sur le danger que constitue aujourd’hui le rôle contre-révolutionnaire du PST pour les travailleurs.

Les événements de 2011 à 2013 en Égypte ont confirmé tragiquement, de façon négative, la justesse de la stratégie de la Révolution permanente élaborée par le fondateur de la Quatrième Internationale, Léon Trotsky. Dans les pays à développement capitaliste tardif comme l’Égypte et l’Algérie, insistait Trotsky, les tâches démocratique accomplies à une époque précédente par des révolutions bourgeoises, ne peuvent être menées à bien que par la lutte de la classe ouvrière, conduisant derrière elle les masses opprimées, pour prendre le pouvoir politique et instaurer un État ouvrier dans le cadre d’une lutte pour le socialisme au plan international.

Alors que la classe ouvrière égyptienne luttait héroïquement pour faire chuter Moubarak, on l’empêcha de saisir le pouvoir. Les Socialistes révolutionnaires (RS) a joué un rôle décisif. Maniant une phraséologie «de gauche» pour tromper les masses, les RS ont applaudi diverses factions bourgeoises à différents stades de la lutte. Ils ont d’abord affirmé que la junte militaire qui a pris le pouvoir après la chute d’Hosni Moubarak engagerait des réformes démocratiques, puis ils ont appuyé les Frères musulmans sur la même base en 2012; enfin, en 2013, ils ont promu les alliés bourgeois de l’armée alors qu’elle préparait un coup d’État.

La seule caractéristique constante de leurs manœuvres était une hostilité virulente à la construction d’un parti révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière en vue d’une lutte pour le pouvoir. Les RS ont ainsi ouvert la voie au coup d’État du général Abdel Fattah al-Sisi, au massacre de milliers d’ouvriers et au rétablissement d’une dictature militaire sanglante en Égypte.

Le PST, voulant coûte que coûte conserver les privilèges acquis au fil des décennies sous la dictature algérienne, suit une voie non moins réactionnaire que celle des RS.

L’entrée sur la scène des travailleurs et des jeunes algériens dans une lutte révolutionnaire contre le FLN et ses défenseurs pablistes est une confirmation historique de la lutte menée depuis des décennies par le CIQI pour le trotskysme contre le pablisme. Les luttes révolutionnaires deviennent rapidement l’ordre du jour. La tâche décisive en Algérie est la construction d’une section du CIQI à travers une lutte contre le pablisme pour armer la classe ouvrière d’une perspective et d’une direction véritablement révolutionnaire.