Une vidéo rebelle de l’acteur Kevin Spacey: « Ce n’est jamais si simple, ni en politique, ni dans la vie »

Par David Walsh
23 mars 2019

L’acteur Kevin Spacey, qui fut l’une des premières victimes de la campagne #MeToo, a sorti juste avant Noël une vidéo de trois minutes dans laquelle (dans la peau du personnage du politicien Frank Underwood de la série Netflix House of Cards) il a exhorté les spectateurs à « ne pas croire le pire sans preuve » et à ne pas « porter des jugements précipités sans se soucier des faits ».

Ce même jour, les autorités du Massachusetts ont mis en cause Spacey pour attentat à la pudeur et voies de fait en relation avec un incident survenu dans un restaurant à Nantucket en juillet 2016. Spacey est accusé d’avoir acheté des boissons alcooliques à un jeune homme de 18 ans (qui avait raconté à l’acteur qu’il en avait 23) et de l’avoir ensuite tripoté. La mère du jeune homme, l’ancienne présentatrice de nouvelles à la télévision Heather Unruh, n’a laissé aucun doute quant à son souhait de voir Spacey aller en prison.

La video de Spacey, d’une durée de trois minutes et sorti le 24 décembre 2018 (son premier post sur twitter depuis que des allégations faites contre lui par Anthony Rapp ont été portées sur la place publique en octobre 2017), est intitulée « Let Me Be Frank » (« permettez-moi d’être franc »). Elle est un véritable défi, bien que la tension énorme de l’année passée soit manifeste dans l’apparence et l’attitude de l’acteur.

Kevin Spacey en 2008 (Photo–Pinguino k)

L’acteur, qui porte au début un tablier de Noël et lave la vaisselle, parle directement à son public. Alors que l’accent des Etats du Sud et l’agressivité sont caractéristiques du Frank Underwood de House of Cards », le spectateur comprend rapidement le message indirect de Spacey. Néanmoins, ce message se complique du fait que Spacey apparaît sous les traits d’Underwood et qu’il traite sa propre situation comme s’il s’agissait d’un sujet de théâtre. Le Spacey « réel » n’est pas comme le monstrueux Underwood de la fiction.

Quoiqu’il en soit, dans la vidéo, Spacey-Underwood dénonce d’abord des tentatives de le séparer de ses spectateurs, puis ajoute : « mais ce que nous avons, c’est trop fort, trop puissant ». L’acteur poursuit : « je vous ai choqués par mon honnêteté, mais avant tout, je vous ai lancé un défi et incités à penser. »

Oscillant entre sa propre situation et celle d’Underwood, Spacey continue : « Vous voulez me revoir. Bien sûr, quelques-uns ont tout cru et attendaient en retenant leur souffle que j’admette tout. Ils meurent d’envie de m’entendre déclarer que tout ce qui a été dit est vrai et que j’ai reçu ce j’ai mérité. » Arrivant au nœud de l’affaire, il affirme ensuite : « Ne serait-ce pas facile si tout cela était si simple ? Or, vous et moi, nous savons tous que ce n’est jamais si simple, ni en politique ni dans la vraie vie. »

Plus tard, après avoir insisté sur le fait qu’il n’avait toujours « pas peur », Spacey-Underwood promet farouchement à son public: « Si je n’ai pas payé le prix des choses dont nous savons tous que je les ai faites, je ne paierai certainement pas le prix des choses que je n’ai pas faites. » Cela pourrait être ou non une allusion directe aux accusations de Nantucket, Massachusetts dont Spacey a dû être au courant.

« Quoi qu’il en soit », dit l’acteur, « en dépit de toutes ces balivernes, l’animosité, les manchettes, la destitution sans procès, en dépit même de ma propre mort (dans House of Cards), je me sens étonnamment bien. »

On peut certes se demander si la sortie de cette vidéo, sous l’angle strictement légal, est une démarche judicieuse, mais « Let Me Be Frank » est une performance furieuse et superbe et une gifle ciblée au visage de l’hypocrisie et des tentatives d’intimidation de #MeToo.

Au moment de la rédaction de cet article, la vidéo a été visionnée sur YouTube presque huit millions de fois, avec 178 000 likes et 53 000 dislikes. YouTube a enregistré plus de 43 000 commentaires. Quelques-uns des commentateurs, bien entendu, souhaitent tout le mal possible à Spacey et le traitent de prédateur sexuel, de « pédophile » ou des deux.

Toutefois, bon nombre des commentateurs sur YouTube suggèrent, comme l’a formulé l’un d’entre eux, « que la vidéo [“Let Me Be Frank”] est plus fascinante que la sixième saison de House of Cards ». Un autre répète que« ces trois minutes étaient plus excitantes et captivantes que l’entière saison six. » Un troisième observe que « Kevin Spacey est brillant dans tout ce qu’il fait et ce qu’il fait rend heureux des millions de gens. La vérité est que nous n’avons jamais entendu sa version de l’affaire. » Un autre commentateur dit simplement « content de vous revoir ». D’autres commentaires: « l’hystérie des médias est simplement lamentable. Revenez, M. Spacey » et « l’un des grands de notre temps. Revenez quand vous serez prêt. »

Il paraît bien évident que Spacey n’aurait pas sorti la vidéo s’il n’était pas convaincu qu’il bénéficiait d’une large compassion dans sa situation. Il a de plus un grand avantage par rapport à ses détracteurs – il est bien plus intelligent qu’eux.

Spacey est devenu une cible de la campagne #MeToo quand l’acteur Anthony Rapp, le 29 octobre 2017, l’accusa dans une interview de lui avoir fait des avances indécentes quelques trente ans auparavant, quand il avait 14 ans et Spacey 26. Par la suite, de nombreux individus se sont avancés pour accuser Spacey de divers actes d’ordre sexuel et d’avoir fait « des avances sexuelles non désirées ».

L’épisode avec Rapp datant d’il y a trois décennies n’aurait pas dû arriver. Si Spacey s’est rendu coupable de mauvaises conduite dans d’autres cas, il mérite de devoir en répondre – même légalement si l’affaire monte à ce niveau. Mais encore, un style de vie peu orthodoxe et aux mœurs légères n’est pas un crime, et il n’est pas non plus si inhabituel dans le monde du cinéma et du théâtre que le prétendent maintenant certains. Les accusations outragées et les hauts cris proférés par l’establishment des médias, totalement corrompus, de Hollywood et des Etats-Unis redonnent tout son sens au dicton qui dit que la charité ne doit pas se moquer de l’hôpital.

Somme toute, l’effort vindicatif de chasser l’acteur de l’industrie du cinéma est honteux et répugnant. Hollywood, possédée et gérée par une poignée de conglomérats impitoyables, s’associe régulièrement et inconditionnellement aux militaires des Etats-Unis et à la CIA, c.-à-d. avec des criminels de guerre majeurs. Rien dans la conduite de Spacey ne justifie la tentative de le faire disparaître.

Il y a un élément indéniablement tragique à ce drame en train de se déployer. Sommes-nous témoins d’un équivalent contemporain de la « passion » du poète et dramaturge irlandais Oscar Wilde ? Wilde a été anéanti par des forces réactionnaires de l’establishment britannique dans les années 1890. Des détectives privés engagés par sa Némésis, la marquise de Queensberry, ont déterré l’association du poète avec des prostitués masculins, des travestis et des bordels homosexuels. Il fut finalement prononcé coupable de « grave attentat à la pudeur » et condamné, dans une ambiance d’hystérie de masse, à deux ans de travail forcé. Il mourut seulement trois ans après avoir été relâché.

En prison, Wilde écrivit une longue lettre à son amoureux, Lord Alfred Douglas, connue sous le titre de De pofundis (« des profondeurs » en latin). Le commentaire de Spacey ‒ dans le rôle d’Underwood ‒, à savoir qu’il n’avait pas payé « le prix des choses dont nous savons tous que je les ai faites » et qu’il n’avait pas l’intention de payer pour « des choses que je n’ai pas faites » paraît quasiment un écho de l’observation de Wilde dans De Profundis: « Certes, il y a beaucoup de choses dont je fus accusé que je n’avais pas commises, mais il y en a beaucoup qu’on me reprocha et que j’avais faites et un plus grand nombre encore que j’ai commises dans ma vie et dont je n’ai jamais été accusé. » Oscar Wilde, De Profundis, précédé de lettres écrites de la prison, suivi de La Ballade de la Geôle de Reading, traduits par Henry-D. Davray, 24e édition, Paris 1921, p. 64

Pendant les quatorze mois passés, Spacey a vu réduit en cendres une carrière et une réputation d’artiste qu’il avait mis des décennies à construire. Il a été éliminé de House of Cards pour sa saison finale et supprimé de All the Money in the World d’une manière sans précédent. Il n’a pas pu travailler et ne le pourra peut-être pas pour quelque temps encore, si cela se passe selon les souhaits de ses bourreaux. Il est maintenant mis en accusation. S’il est condamné, Spacey risque cinq ans de prison et l’obligation de se faire enregistrer comme agresseur sexuel.

Il se trouve dans une situation très difficile, presque impossible. La réaction des grossiers médias américains à sa vidéo de la veille de Noël était tout à fait prévisible ‒ crachant outrage et incrédulité. Les manchettes donnent le tableau : « Kevin Spacey, mis en accusation pour le crime d’agression sexuelle, poste une vidéo bizarre » (Variety), « Pourquoi la vidéo bizarre de Kevin Spacey pourrait mettre en danger son avenir » (People), La triste vérité révélée par cette vidéo troublante de Kevin Spacey » (Vanity Fair) etc.

Concernant l’allégation du Massachusetts, Maria Puente de USA Today exulte « Kevin Spacey a probablement gravi le dernier tapis rouge de sa carrière constellée d’Oscars, mais le mois prochain, il gravira le chemin de la prison à vie vers un tribunal du Massachusetts pour faire face à une accusation d’agression sexuelle à Nantucket. »

Mais la réaction de plusieurs « célébrités » hollywoodiennes était bien plus honteuse : Ici, trahison et malveillance étaient le mot d’ordre. Alyssa Milano, l’une des initiatrices de la campagne #MeToo dont la principale prétention à la célébrité repose sur sa performance dans une stupide comédie de situation d’il y a trente ans, retweeta un article concernant Spacey mis en accusation pour agression et ajouta : « et après avoir lu ceci – regardez la vidéo à faire peur que M. Spacey a publié après l’annonce de la nouvelle. »

La comédienne Ellen Barkin, jadis mariée au multimilliardaire Ronald Perelman qui est l’un des 100 hommes les plus riches des Etats-Unis, a répondu directement et méchamment à “Let Me Be Frank” par « malheureusement, tu ne peux plus être franc. Tu pourrais aussi trouver difficile d’être un prédateur sexuel et un pédophile. Mais ce que tu peux être, c’est un détenu. Nous resterions tous à l’écoute pour ne pas rater cela. » Dans le même esprit, Patricia Arquette tweeta : « je suis sûre qu’aucun des hommes qui étaient enfants lorsqu’il ont été sexuellement agressés apprécie la vidéo bizarre de @Kevin Spacey. Non. Simplement non. » Rob Lowe, qui détient l’autorité morale élevée de quelqu’un qui fut à l’avant-garde pour lancer l’industrie des « sex tapes » de célébrités en 1988, a lui aussi ridiculisé Spacey dans un tweet. Ces dénonciations sont nées des pires mobiles les plus égoïstes et lâches possibles.

Oscar Wilde comprit ce que Spacey peut-être ne comprend pas complètement, c.-à-d. que le manque total de compréhension et de compassion élémentaire des personnes de ce genre en dit bien plus sur celles-ci et leur caractère que sur le sien. La position infâme qu’elles adoptent envers un individu exposé à la victimisation et à l’humiliation est plus leur problème que le sien. Comme l’a écrit Wilde : « Si la vie doit être pour moi, et elle l’est certainement, un problème, je n’en suis pas moins un problème pour la vie. Les gens devront adopter quelque attitude envers moi et passer ainsi un jugement sur eux-mêmes et sur moi. » � Ibid. p. 67

Parlant de ceux qui se moquaient de lui lorsque, en route pour la prison, il se trouvait menotté et en uniforme de prisonnier sur le quai de la gare, Wilde observa qu’il commençait maintenant « vraiment à éprouver plus de regret pour les gens qui rirent de moi que pour moi-même. » � Ibid. p. 128 s.. Il écrivit que « se moquer d’une âme en peine est une chose redoutable. Dans l’économie étrangement simple du monde, on ne reçoit que ce qu’on donne, et à ceux qui n’ont pas assez d’imagination pour pénétrer l’aspect extérieur des choses et ressentir de la pitié, quelle pitié peut-on donner sinon celle du mépris ? » � Ibid. p. 129

La sortie de la vidéo indique que Spacey a l’intention de se battre contre les allégations et la tentative de le détruire. Il mérite d’être soutenu dans cet effort.