La grève des enseignants polonais se confronte à la catastrophe sociale due à la restauration capitaliste

Par Clara Weiss et Jerry White
11 avril 2019

La grève de centaines de milliers d’enseignants polonais a entraîné la fermeture de 75 pour cent des écoles et des jardins d’enfants du pays mardi, selon les syndicats d’enseignants. Lundi, ils ont entamé une grève nationale illimitée — la première depuis 1993 — pour exiger l’amélioration des salaires et des conditions dans les classes. La grève s’oppose aussi aux efforts du Parti pour la loi et la justice (PiS), d’extrême droite, de réécrire les programmes scolaires pour promouvoir dans les écoles son propre agenda nationaliste et xénophobe.

Mardi, une séance de négociation de 90 minutes entre les dirigeants de deux syndicats et la vice-première ministre, Beata Szydło, a échoué. Le gouvernement a déclaré qu’il n’avait pas d’argent pour augmenter son offre salariale de 15 pour cent sur plusieurs années, liée à une augmentation de 18 à 25 du nombre d’heures de cours hebdomadaires à donner par un enseignant.

Des étudiants manifestent à Varsovie en soutien des enseignants en grève.

Szydło a demandé aux enseignants de retourner en classe pour faire passer les examens finaux, prévus pour hier, à des millions d’élèves du primaire et du secondaire ; les directeurs d’école essaient de recruter des enseignants retraités, religieux et non-grévistes pour assurer les examens.

Mais les enseignants, qui réclament une hausse de salaire de 30 pour cent, restent intraitables et poursuivent la grève. Si celle-ci a obtenu son plus fort soutien dans les villes, dans les zones rurales où le taux de participation est plus faible, elle a fait fermer plus de la moitié des écoles et jardins d’enfants. Au total, la grève a provoqué la fermeture d’au moins 15.000 écoles et jardins d’enfants, dont beaucoup ont des pancartes à leurs portes avec le mot «Strajk» (grève) écrit à la main.

«Je soutiens absolument leur grève», a déclaré Tomasz Pietka, père d'un élève de 4e année à Varsovie, à un journaliste de l'Associated Press, «ils gagnent vraiment très peu pour un travail qui implique des responsabilités et des connaissances». Selon une analyse des réseaux sociaux par la plate-forme Internet politykawsieci.pl, l’hashtag #StrajkNauczycieli a atteint le nombre record de 60 millions sur Internet avec quelque 300.000 références (la Pologne compte 40 millions d'habitants).

Les médias polonais ont indiqué également que les lycéens et les collégiens de tout le pays étaient prêts à faire grève ou sont déjà en grève. Dans la capitale Varsovie, des étudiants qui organisent une «grève étudiante» ont écrit sur Facebook: «Nous sommes un groupe de jeunes qui veulent dire : assez! Nous en avons assez du système éducatif ossifié... Nous allons créer une organisation qui va mener une réforme fondamentale du système scolaire en Pologne. Notre but premier est de faire preuve de solidarité avec les enseignants. Nous voulons montrer que les jeunes ne sont pas indifférents et que nous ne regarderons pas passivement ce qui arrive à nos écoles».

Les enseignants polonais ont rejoint une vague de luttes enseignantes menée à l’internationale. Parmi elles, les grèves par le plus grand nombre d’enseignants américains depuis un quart de siècle. Des grèves nationales d’enseignants ont eu lieu aux Pays-Bas et en Argentine le mois dernier. Fin janvier, 700.000 enseignants se sont mis en grève dans l’État du Tamil Nadu, au sud de l’Inde. Des grèves des enseignants sont également en cours en France, en Tunisie, et ailleurs en Afrique.

Des élèves portant des pancartes en soutien leurs enseignants dans une école de Gdynia. Crédit: Strajk Uczniowski

Comme des millions d’autres enseignants dans le monde, ceux de Pologne survivent à peine avec leur salaire et sont obligés d’avoir plusieurs emplois pour payer leurs factures. Les jeunes enseignants sont embauchés au salaire minimum de 1.800 zlotys (470 dollars, 417 euros) par mois, ce qui les laisse dans une pauvreté extrême. Le salaire maximum est d’environ 5.603 zlotys (1.471 dollars, 1.305 euros) par mois. Même ce salaire ne permet pas de couvrir le coût des produits alimentaires de base et des autres frais de subsistance, qui sont similaires à ceux des pays d’Europe occidentale.

Des pourparlers sur les salaires et les conditions de travail entre les syndicats et le gouvernement avaient échoué dimanche. Face à l’immense pression des enseignants, les deux syndicats — le Syndicat polonais des enseignants (ZNP) et le Forum des syndicats (FZZ) — avaient rejeté l’offre salariale du gouvernement et appelé à la grève.

Le seul syndicat à avoir accédé aux revendications du gouvernement fut le syndicat des enseignants de Solidarité, qui est aligné sur le gouvernement PiS d’extrême droite. Lundi, le chef du syndicat, Ryszard Proksa, qui est également fonctionnaire municipal du PiS, a dénoncé les enseignants rebelles qui sont sortis malgré Solidarité et a menacé de représailles les unions locales faisant grève.

Politico a cité une enseignante dégoûtée par le rôle de briseur de grève de ce syndicat. « Lorsque l'accord a été annoncé hier soir, je me suis sentie trahie», a déclaré Marlena Kałużniak, qui enseigne l'allemand dans une école primaire de la station de montagne de Zakopane. «Je donne ma démission à Solidarité aujourd'hui».

Les deux autres syndicats cherchent à mettre fin rapidement à la grève. Sławomir Broniarz, le dirigeant du principal syndicat, ZNP, a déclaré qu’il voulait «éteindre cet incendie». Selon l’Associated Press, ZNP a appelé mardi matin à une médiation pour aider à mettre fin à l’impasse avec le gouvernement. ZNP a déjà abandonné de nombreux acquis, tout en exigeant des coupes dans d’autres programmes sociaux pour financer les augmentations de salaire pour les enseignants.

Le gouvernement prétend qu’il n’a pas d’argent pour payer les salaires des enseignants ou pour améliorer l’éducation. Mais, en même temps, il dépense 48 milliards de dollars d’ici 2026 pour élargir ses forces armées conformément aux préparatifs des États-Unis et de l’Otan pour la guerre avec la Russie. D’ici 2030, le gouvernement prévoit de porter les dépenses militaires à 2,5 pour cent du PIB, conformément aux exigences de Washington.

Le parti d’opposition, la Plate-forme civique néolibérale (PO), a attaqué le gouvernement pour sa réforme de l’éducation et pour son échec dans les négociations avec les syndicats. Lorsqu’il était au pouvoir, le PO, pro-européen, a mis en œuvre certaines des mesures les plus anti-sociales de l’histoire de la Pologne au nom de la transformation de l’économie en économie de marché.

En 2012, il a relevé l’âge de la retraite à 67 ans. Il a aussi attaqué le système des soins de santé nationalisé et fermé les industries d’État, notamment les mines, la sidérurgie et la construction navale. Il a également pris d’assaut les institutions éducatives et culturelles, liquidant les écoles publiques, détruisant les lycées techniques et professionnels, réduisant le budget de l’éducation et subventionnant les écoles privées pour la minorité aisée.

dans une salle de classe vide, une pancarte disant «grève». Crédit : Ogólnopolski Strajk Nauczycieli OSN

La restauration du capitalisme par le régime stalinien en 1989 a entraîné une catastrophe sociale et économique en Pologne comme dans tous les pays d’Europe de l’Est et dans l’ex-Union soviétique. La sombre réalité de la privation sociale, de l’enrichissement des oligarques financiers et industriels, la propagation des partis d’extrême droite ou fascistes dans toute la région a réfuté la promesse que le capitalisme conduirait à l’élévation du niveau de vie et à l’épanouissement de la démocratie.

Selon un rapport de 2015, la part du revenu du groupe le plus riche de Polonais (1 pour cent de la société) a doublé depuis 1989. Selon un rapport de la banque centrale de Pologne, en 2016, les 10 pour cent des ménages les plus riches détenaient jusqu’à 41 pour cent de l’actif net total. De l’autre côté, les actifs nets des 20 pour cent des ménages les plus pauvres représentaient à peine 1 pour cent de tous les actifs des ménages.

Selon une récente enquête de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les travailleurs et les jeunes en Pologne se situaient au premier rang ou non loin, des 21 pays de l’OCDE dans plusieurs catégories d’insécurité économique. Soixante-neuf pour cent de tous les Polonais âgés de 18 à 29 ans disent qu’ils s’attendent à faire pire que leurs parents. Une majorité d’entre eux estiment qu’ils n’ont pas accès à des services publics de bonne qualité et abordables comme le logement et les soins médicaux.

Trente ans après la restauration du capitalisme, il y a une montée de la lutte des classes dans toute l’Europe de l’Est. La grève des enseignants est une des plus importantes depuis des décennies. Elle fait suite à une grève des travailleurs de la compagnie aérienne nationale LOT qui a duré deux semaines et de travailleurs d’Amazon Pologne. Des travailleurs de l’automobile et d’autres secteurs en Roumanie, en Hongrie et en République tchèque ont tous fait grève ces derniers mois.

Les classes dirigeantes et les syndicats craignent que la grève des enseignants ne déclenche un mouvement beaucoup plus large de la classe ouvrière. Un tel mouvement pourrait s’étendre au-delà des frontières et saper l’agitation anti-immigrés dont se sert chaque gouvernement capitaliste pour imposer son programme d’austérité, d’inégalités sociales et de militarisme.

(Article paru d’abord en anglais le 10 avril 2019)