Wall Street exige la «discipline» alors que les manifestations se poursuivent à Porto Rico

Par Eric London
27 juillet 2019

Quelques heures après que le gouverneur portoricain Ricardo Rosselló eut annoncé jeudi matin qu’il démissionnerait le 2 août, des milliers de personnes ont manifesté au centre-ville de San Juan pour exiger la démission de son successeur, la ministre de la justice Wanda Vázquez Garced. Rosselló et Vázquez sont tous deux membres du Nouveau parti progressiste (PNP) et du Parti démocrate [des États-Unis].

#WandaRenuncia est rapidement devenu l’un des hashtags Twitter les plus populaires tandis que les pancartes faites à la main du jeudi comportaient les slogans, «ceci n’est pas fini» et «nous nettoyons la maison entière». Les manifestants ont clairement exprimé leur colère non seulement contre l’administration Rosselló, mais aussi contre le régime d’austérité impitoyable imposé à l’île par ses créanciers de Wall Street.

Les manifestants exigent la démission du gouverneur «Ricky» Rosselló

La démission de Rosselló marque la première fois dans l’histoire des États-Unis que des manifestations de masse ont forcé un gouverneur en exercice à démissionner. D’autres démonstrations sont prévues chaque jour jusqu’au lundi. Ces derniers jours, des manifestations ont eu lieu à Los Angeles, New York, Chicago, Boston, Miami, Orlando ainsi que dans les villes espagnoles de Barcelone et Madrid.

La classe dirigeante américaine est prise par la crainte que les manifestations se poursuivent sur l’île et inspirent des grèves et des manifestations sur le continent. Le Washington Post a publié un article intitulé «Porto Rico est dans le chaos et l’instabilité persistante est une menace majeure». Il y cite Edgar Roman, président de l’Association du barreau portoricain, qui a déclaré: «La survie du système politique tel que nous le connaissons est en danger».

Le capital financier répond aux manifestations par des dénonciations impitoyables de la classe ouvrière et des appels à des formes dictatoriales de gouvernement. La classe dirigeante tente de profiter de l’effondrement de l’administration Rosselló pour transférer les pouvoirs dictatoriaux au Conseil de surveillance et de gestion financières.

Le comité de rédaction du Wall Street Journal a publié une déclaration hier intitulée «La crise politique de Porto Rico». Au cours de cette déclaration, la rédaction du journal a appelé le Comité de surveillance à écraser l’opposition sociale à l’austérité qui vise à rembourser les créanciers à Wall Street. L’éditorial voit avec colère l’échec du gouvernement portoricain à «imposer la discipline» et à «nettoyer l’enfer de San Juan».

«Le principal problème de Porto Rico», déclarait l’éditorial, «est le socialisme démocratique, et M. Rosselló est typique d’une classe politique qui achète des votes avec des dons. Depuis des décennies, les impôts élevés et les lois du travail inflexibles ont réduit les investissements et les incitations au travail. Les travailleurs du secteur privé bénéficient d’une prime de Noël de 600$, de 15 jours de vacances et d’une protection d’emploi à toute épreuve. Un ménage peut recevoir 50 pour cent de plus en aides sociales que le salaire minimum mensuel net.»

De telles déclarations constituent une menace urgente non seulement pour les travailleurs portoricains, mais aussi pour la classe ouvrière aux États-Unis et dans le monde entier.

La classe dirigeante américaine a abandonné la classe ouvrière portoricaine lorsque les ouragans de 2017 ont frappé, faisant jusqu’à 5.000 morts. Deux ans plus tard, rien n’a été fait, des milliers de personnes dorment sous des bâches pour se protéger de la pluie et la moitié de la population vit dans la pauvreté. Les banques et les entreprises répondent aux protestations sociales contre les inégalités en exigeant l’accélération de la destruction de tous les services sociaux et l’imposition d’une «discipline» impériale.

C’est le consensus bipartite à Washington. La semaine dernière, le Washington Post, associé au Parti démocrate et appartenant au PDG d’Amazon, Jeff Bezos, a publié une déclaration du comité de rédaction. Dans cette déclaration, il se plaignait que «l’efficacité du Comité de surveillance a été entravée» et que «le Congrès devrait prendre des mesures pour renforcer le Comité».

Le ton coléreux de l’éditorial du Wall Street Journal s’explique en partie par le fait que le Comité de surveillance était sur le point de présenter un plan pour réduire encore les dépenses sociales lorsque les manifestations ont éclaté il y a deux semaines.

Wall Street exigeait des réductions massives des retraites publiques, mais, le New York Times a publié un article. Là-dedans il dit: «lorsque les enseignants actifs de l’île ont récemment voté sur l’accord, une majorité l’a rejeté — contre l’avis de leur syndicat, l’American Federation of Teachers (AFT — la Fédération américaine des enseignants)».

Après que l’AFT n’ait pas réussi à faire adopter à toute vapeur les coupes, les Républicains du Congrès ont voté pour donner au Comité de surveillance le pouvoir de contrôler les paiements de Medicaid au territoire. Également ils prévoient d’introduire une législation donnant au Comité le contrôle quotidien sur le gouvernement de l’île, une décision que les Démocrates faciliteront.

Selon El Nuevo Día, le député Démocrate, Raul Grijalva, a déclaré au journal qu’il «ne pouvait garantir le soutien du caucus Démocrate» pour s’opposer aux plans des Républicains.

Le Times s’est plaint hier des «limites des pouvoirs légaux [du Comité de surveillance]». Il a noté qu’il «n’est guère en mesure de faire pression en faveur de changements réglementaires spécifiques ou de modifications du droit du travail qui pourraient favoriser la croissance économique».

La volonté de la classe dirigeante de tirer profit des habitants appauvris de Porto Rico conduit à des formes dictatoriales de gouvernement. Clayon Gillette, professeur à l’Université de New York, et David Skeel, membre du Comité de surveillance ont publié un article dans le Yale Law Journal paru en 2016. Dans cet article ils ont appelé à l’abolition du gouvernement du Porto Rico et le gouvernement direct par Wall Street.

«La profonde détresse financière est emblématique de l’échec des processus démocratiques d’une ville», écrivent les auteurs. Ils faisaient référence à la faillite de Detroit en 2013, au cours de laquelle un liquidateur imposé par l’administration Obama a abrogé les pouvoirs de décision du conseil municipal élu. En prenant le contrôle, il a forcé des coupes massives dans les programmes sociaux et les retraites.

L’article de la revue juridique poursuit: «Le changement de ces processus dans le but de rétablir la stabilité financière qu’une démocratie qui fonctionne bien chercherait à atteindre est sans doute beaucoup moins problématique qu'avec une ville qui fournit déjà les biens publics que l'on peut attendre d'une commune.»

Comme pour les dictateurs qui se retirent face aux bouleversements de masse pour remettre le pouvoir à un initié de confiance, la nomination de Wanda Vázquez n’est pas de nature à ralentir ces manifestations. Les applaudissements des manifestants se sont transformés en huées mercredi soir lorsque la foule qui s’est rassemblée devant la résidence du gouverneur a appris que Vázquez était sa remplaçante.

Vázquez a été nommée uniquement parce que le poste de secrétaire d’État, juridiquement le prochain dans la hiérarchie, était vacant. Rosselló n’a évidemment pas réussi à convaincre qui que ce soit d’autre de monter à bord de son navire en perdition. Les postes de secrétaire d’État, de chef de cabinet et maintenant de secrétaire à la Justice demeurent vacants.

Il ne témoigne pas de la force de son nouveau gouvernement que le premier acte officiel de Vázquez hier a été de publier une déclaration «rejetant catégoriquement» des informations largement publiées selon lesquelles elle aurait elle-même été impliquée dans des activités criminelles alors qu’elle était procureur en chef sur l’île.

«Vázquez est compromis», a déclaré Mayra Lopez Mulero, éminente avocate portoricaine au Washington Post. «Le public la percevrait comme une leader illégitime à cause de la lenteur de la réaction de son bureau au scandale du chat.»

Alexandria Ocasio-Cortez, députée démocrate de New York, dont la mère est née à Porto Rico, a envoyé hier un tweet destiné à apaiser le mécontentement social.

«C’est un triomphe pour le peuple portoricain», a-t-elle dit, ajoutant que les manifestants «ont réussi à changer leur direction et ont exigé des comptes».

L’implication de ce tweet est que les protestations ont déjà «triomphées» et qu’aucune autre manifestation n’est nécessaire. C’est un mensonge politique.

La chute de Rosselló est une expression puissante de l’immense force sociale de la classe ouvrière. Mais son remplacement par un autre réactionnaire membre du Parti démocrate ne résoudra aucun des profonds griefs sociaux qui ont amené des centaines de milliers de travailleurs et d’étudiants dans la rue.

S’attaquer aux racines de la dévastation sociale de Porto Rico exige la construction d’un mouvement révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière. Surtout, il faut que les ouvriers s’unissent avec les ouvriers sur le continent dans une lutte commune contre l’impérialisme américain et le système capitaliste dans son ensemble.

(Article paru d’abord en anglais le 26 juillet 2019)