Un mois avant l'expiration des accords salariaux chez les constructeurs automobiles

Les travailleurs américains de l’automobile sur la voie de l’affrontement avec les entreprises

Par Jerry White
17 août 2019

Une bataille se profile. Le 14 septembre, à minuit, les accords salariaux de quatre ans couvrant 155 000 travailleurs américains, chez General Motors, Ford et Fiat Chrysler, arriveront à terme.

Les travailleurs de l’automobile sont déterminés à se battre. Ils ont subi des décennies de baisse des salaires et d’attaques contre les avantages sociaux, qui se sont intensifiées à la suite de la crise de 2008 et de la restructuration de l’industrie automobile sous le mandat d’Obama. L'assaut sur les travailleurs a produit des profits record pour les constructeurs automobiles et les investisseurs de Wall Street.

Les constructeurs automobiles sont déterminés à faire supporter aux travailleurs de l'automobile américains le poids d'une nouvelle restructuration de l'industrie automobile mondiale qui a déjà éliminé des dizaines de milliers d'emplois dans le monde. Face aux signes croissants de récession, les entreprises intensifient leurs attaques contre les emplois, les salaires et les conditions de travail. Ils ont l’intention de réduire les travailleurs au statut d’intérimaires totalement à la merci des employeurs.

Ils n'ont aucune intention de se plier aux revendications des travailleurs. Au contraire, ils entendent utiliser le ralentissement économique pour faire chanter les travailleurs pour qu’ils acceptent de nouveaux reculs brutaux. GM voudrait que les travailleurs temporaires représentent la moitié de sa main-d’œuvre dans les usines américaines, tandis que Ford souhaite supprimer les supposés avantages de couvertures médicales «dorés» et mettre fin à ce que Forbes appelle le «dernier vestige du quasi-socialisme qui a dominé l’industrie automobile américaine pendant 100 ans».

Le conflit, cependant, n’est pas entre les entreprises et le syndicat United Auto Workers (UAW). Cette organisation pro-patronal est embourbée dans un scandale de corruption qui a envoyé des hauts responsables en prison pour avoir accepté des pots-de-vin de Chrysler en échange d’avoir entériné de force l’accord salarial au rabais de 2015.

La bataille se joue entre les travailleurs de l'automobile américains et internationaux, d'une part, et les sociétés transnationales et leurs «syndicats» pro-patronat, de l'autre.

Ces prétendues négociations sont une arnaque. En ce qui concerne l'UAW et les entreprises, les accords ont déjà été rédigés. Les pourparlers officiels constituent une façade pour un complot visant à forcer les travailleurs à accepter ce que les entreprises et les syndicats ont déjà convenu.

Mercredi, le Detroit Free Press a annoncé que l'UAW choisirait probablement Ford comme «la société cible» pour démarrer les négociations. La «société cible», comme tant d’autres termes, est impropre. Ce n'est pas l'entreprise qui est «ciblée», mais les travailleurs. Un accord avec Ford, avec lequel l'UAW entretient les liens les plus étroits de tous les constructeurs automobiles américains, sera utilisé pour cibler les travailleurs de GM et de Fiat Chrysler.

Les travailleurs de l’automobile veulent se battre, mais la question qui se pose est de savoir: sur quelle stratégie cette lutte sera-t-elle fondée?

Premièrement, les travailleurs doivent prendre l'initiative en formant des comités de base indépendants de l'UAW. Les travailleurs de l’industrie automobile savent que l’UAW sert de fournisseur de main d’œuvre peu coûteux et de force de police pour les patrons. Le scandale de corruption n’est pas une affaire de «brebis galeuses». Les brebis galeuses font partie d’un troupeau contaminé, et l’UAW est pourri jusqu’à la moelle.

Suite à la condamnation de l'ancien vice-président de l’UAW-Chrysler, Norwood Jewell, les procureurs fédéraux ont inculpé l'ancien responsable de l'UAW, Mike Grimes, conseiller de longue date de la vice-présidente de l'UAW, Cindy Estrada. Selon le Detroit News, Grimes a accepté des pots-de-vin de 1,99 million de dollars des vendeurs payés par le centre de ressources humaines UAW-GM. Les procureurs ont également inculpé le «responsable syndical 1», non identifié, d’avoir exigé un pot-de-vin de 250.000 dollars.

Les comités d’usines de base des travailleurs de l’automobile dans tous les lieux de travail devraient formuler leurs propres revendications dont une augmentation salariale de 40 pour cent, suppression du système de rémunération et d’avantages sociaux à plusieurs niveaux, la conversion de tous les travailleurs temporaires et intérimaires en postes à temps plein, rémunérés au taux maximum avec tous les avantages, et la réembauche de tous les travailleurs licenciés.

Des préparatifs doivent être faits pour une grève nationale de tous les travailleurs de l'automobile et des pièces détachées, qu'ils soient «représentés» par l'UAW ou non. Les travailleurs doivent se méfier à ce que le syndicat ne déclenche une grève isolée pour servir de soupape de sécurité, les user et les forcer à accepter des reculs.

Deuxièmement, les travailleurs ont besoin d’une stratégie et d’une organisation internationales. La faillite de l'UAW n'est pas simplement due à la corruption personnelle de dirigeants syndicaux, qui est abondante. Elle trouve sa source dans le programme de nationalisme économique en faillite sur lequel sont basés l'UAW et tous les syndicats du monde.

Les constructeurs automobiles basés à Detroit ne sont plus les «trois grands» symboles industriels du capitalisme américain. GM, Ford et Fiat Chrysler ont été intégrés dans une organisation mondiale complexe comprenant des alliances avec d’autres sociétés transnationales. Les marchés financiers réclament une nouvelle vague de méga-fusions, notamment VW-Ford et Fiat Chrysler-Renault.

Ils veulent réduire les coûts de main-d'œuvre pour se positionner dans la lutte acharnée afin de maîtriser les nouvelles technologies électriques, autonomes et de covoiturage, ainsi que pour arracher des nouveaux marchés qui se présentent.

Au cours des neuf derniers mois seulement, les constructeurs automobiles mondiaux ont massacré des emplois en éliminant près d’un demi-million de travailleurs en Chine et en Inde. Ils voient dans la transition vers les moteurs électriques, dont la production nécessite moins d'heures de main-d'œuvre que les moteurs à combustion interne, une occasion de supprimer les emplois de 100.000 travailleurs produisant les boites de vitesse en Allemagne et aux États-Unis, et de transférer davantage de production aux sous-traitants à faibles coûts.

Les constructeurs automobiles ont une stratégie internationale. Les travailleurs de l’industrie automobile ont besoin de leur propre stratégie internationale.

L’industrie automobile mondiale emploie entre huit et neuf millions de travailleurs de l’assemblage et des pièces automobiles, sans compter les millions d’autres personnes qui extraient et traitent les matières premières et conçoivent, construisent, vendent et entretiennent les véhicules. Il n’existe pas de «voiture américaine», pas plus que de voiture «chinoise». Les véhicules sont le produit d'une division mondiale du travail dans une industrie automobile mondiale. Si cette industrie était une économie à part, ce serait la sixième plus grande au monde.

Les luttes sérieuses d'aujourd'hui doivent être coordonnées au niveau international. Le caractère international de la lutte a déjà été observé lors de la récente vague de grèves de l’automobile, notamment en Roumanie, en République tchèque, en Turquie, en Inde, au Brésil, en Corée du Sud, au Canada et au Mexique. Au Mexique, des ouvriers des ateliers de misère des maquiladora en grève se sont dirigés vers la frontière américaine pour appeler leurs frères et sœurs américains à se joindre à leur combat.

La chute massive des cours des actions mercredi était une réponse aux signes de crise économique associés à la terreur au sein de la classe dirigeante suite à l'éruption de manifestations sociales à l'échelle internationale, plus récemment à Hong Kong et à Porto Rico.

La lutte contre l'assaut qui vise les travailleurs de l'automobile nécessite le rejet du poison nationaliste colporté par les syndicats, le président Trump et les démocrates pour diviser la classe ouvrière. La force de la classe ouvrière réside dans son unité internationale.

Troisièmement, dans cette lutte, les travailleurs sont confrontés à l’ensemble du système de profit capitaliste, qui appauvrit des masses de gens à travers le monde afin d’enrichir l’oligarchie patronale et financière. Les travailleurs de l’automobile doivent se demander: pourquoi l’introduction de nouvelles technologies, notamment la robotique, l’intelligence artificielle et les télécommunications mondiales, n’entraîne-t-elle pas une augmentation de leur niveau de vie, mais plutôt un appauvrissement accru?

La réponse réside dans la nature du système capitaliste, qui repose sur l'accumulation de profits privés et non sur la satisfaction des besoins humains. L'industrie automobile mondiale doit être transformée en un service public, devenant la propriété collective et contrôlée démocratiquement par la classe ouvrière.

Quelles que soient leurs différends, les démocrates et les républicains américains, ainsi que leurs homologues internationaux, sont absolument unis sur un principe fondamental: la défense du système capitaliste. Leur réponse à la crise du capitalisme est l’appauvrissement accru de la classe ouvrière, la guerre et la dictature. La classe ouvrière doit répondre avec sa propre stratégie, celle de la révolution socialiste.

Une bataille s'annonce et les travailleurs de l'automobile ont de puissants alliés - des millions de travailleurs de l'automobile et des milliards de travailleurs à travers le monde qui ont commencé à riposter. La tâche urgente est le développement des organisations et de la stratégie politique pour mener à bien cette lutte.

(Article paru en anglais le 14 août 2019)