Corbyn veut se mettre à la tête d’un «gouvernement par intérim» pour empêcher un Brexit sans accord

Par Chris Marsden
19 août 2019

Jeremy Corbyn, dirigeant du parti travailliste, a remis hier une lettre aux chefs des partis d'opposition et aux députés en faveur de rester dans l’UE (Remain) se proposant de mener la lutte pour empêcher un Brexit sans accord.

Sa lettre officialise les plans du ministre fantôme travailliste des finances John McDonnell qui soulignait que Corbyn est la seule personnalité en mesure d'empêcher le Premier ministre conservateur Boris Johnson de pousser le Royaume-Uni hors de l'Union européenne (UE) le 31 octobre sans qu'un accord ne soit conclu sur un accès détaxé au marché unique européen.

La lettre de Corbyn révèle sa prosternation en voulant rassurer ses opposants politiques, y compris les blairistes de son propre parti ainsi que le grand patronat, qu'il ne veut que servir «l'intérêt national»:

«[N]otre priorité devrait être de travailler ensemble au Parlement pour éviter qu'un Brexit sans accord préjudiciable ne soit imposé au pays, privant les électeurs du dernier mot.»

Corbyn a promis qu'après «un vote de censure réussi envers le gouvernement», présenté début septembre, «je demanderais alors, en tant que chef de l'opposition, d'obtenir la confiance de la Chambre pour un gouvernement par intérim strictement limité dans le temps dans le but de: convoquer des élections générales et obtenir l'extension nécessaire de l'article 50 [règle de l’UE encadrant le Brexit] pour le faire.»

Il a promis: «Lors de ces élections générales, les travaillistes se seront engagés à organiser un vote public sur les conditions de sortie de l'Union européenne, y compris l'option d’y rester.»

Sur cette base, il a demandé à discuter avec les destinataires de la lettre, le chef parlementaire du parti national écossais (SNP) Ian Blackford, le chef du parti démocrate libéral Jo Swinson, Liz Saville Roberts de Plaid Cymru [parti national du Pays de Galle], la dirigeante du Parti vert Caroline Lucas et les rebelles conservateurs Dominic Grieve, Oliver Letwin, Nick Boles et Caroline Spelman.

Rien n'est garanti, mais il est tout à fait possible que Corbyn réussisse à être nommé pour le rôle qu'il a choisi en tant que sauveur du capitalisme britannique.

L’option privilégiée des blairistes, les libéraux-démocrates, et autres, est de ne pas permettre à Corbyn même un accès temporaire au poste de Premier ministre. Ce n’est pas par peur de ce lâche politique, mais parce qu’ils ont toujours la crainte que la classe ouvrière n’y voit une occasion d’exiger des changements sociaux et politiques pouvant échapper au contrôle de Corbyn.

Swinson, dont le parti ne compte que 13 sièges au Parlement, était ouvertement hostile à l'offre de Corbyn. «Il ne peut en aucun cas rassembler les rebelles conservateurs et les indépendants pour arrêter Boris Johnson», a-t-elle déclaré. «Il n'est même pas certain qu'il obtiendrait tous les votes des députés travaillistes.»

Elle souhaitait que le Parlement prenne en charge la gestion des affaires et adopte une législation visant à prolonger l’adhésion à l'UE et à organiser un deuxième référendum. Si cela n'était pas possible, une motion de censure devrait être déposée, «pour installer un gouvernement d'urgence avec un premier ministre alternatif qui aura la confiance de la Chambre et arrêtera un Brexit sans accord». Dans ce scénario, Corbyn devrait céder la place soit au cacique conservateur pro UE, le député Ken Clarke, soit à Harriet Harman du Parti travailliste, avec qui elle avait été «en contact.»

Swinson est en discussion avec le chef des blairistes, Tom Watson, qui dirige le groupe de 160 députés appelé Future Britain, soit la majorité des 247 législateurs du parti travailliste. Son objectif a longtemps été de scinder le parti et de former un nouveau parti ou «gouvernement d'union nationale» basé sur un programme anti-Brexit.

Anna Soubry, dirigeante du Groupe indépendant pour le changement formé par une alliance de transfuges blairistes et conservateurs, a également déclaré: «Je ne soutiendrais pas un gouvernement d'union nationale dirigé par Jeremy Corbyn…»

Mais même certains blairistes ont suggéré que, compte tenu du calendrier, il pourrait être nécessaire de fournir un soutien temporaire à Corbyn. Le député Wes Streeting a déclaré que les libéraux-démocrates avaient «tort de rejeter» l'offre de Corbyn, qui devrait être «prise en compte sérieusement.»

Un calcul sérieux serait que, s'il ne réussissait pas à obtenir la majorité, Corbyn pourrait encore être persuadé de faire un effort supplémentaire et de céder la place à un «chef de concensus». D'autres ont fait le même calcul que Streeting.

La dirigeante du SNP, Nicola Sturgeon, a déclaré que ses 35 députés pourraient soutenir le projet de Corbyn de devenir Premier ministre par intérim, affirmant que Swinson «devrait se raviser [ ...] La suggestion de Jeremy Corbyn n'est pas la seule option possible - mais, vu les circonstances, rien ne devrait être exclu à ce stade.»

La réponse favorable du SNP était presque assurée après que Corbyn eut fait écho à McDonnell en promettant que le parti travailliste ne s'opposerait pas à la tenue d'un autre référendum sur l'indépendance de l'Écosse.

Liz Saville pour Plaid Cymru a déclaré: «Nous sommes très ouverts à l'idée d'un gouvernement d'unité. Peu importe qui le dirige ».

La députée des verts Caroline Lucas a exhorté Swinson de «nous joindre dans la discussion avec Corbyn afin de voir si nous pouvons trouver un moyen d'aller de l'avant». Si Corbyn «ne réussit pas à obtenir la confiance de la Chambre, même pour un gouvernement d’intérim limité dans le temps», il devrait alors «s’engager à soutenir un député qui peut le faire…»

Les conservateurs Grieve, Letwin, Spelman et le désormais indépendant Nick Boles ont écrit à Corbyn pour souligner leur «priorité commune» de travailler ensemble pour «empêcher le Brexit sans accord». Cela ne supposerait pas de soutenir Corbyn en tant que Premier ministre, mais de discuter «les différentes manières dont cela pourrait être réalisé».

La réponse de Corbyn a été de rassurer davantage quant à ses bonnes intentions. Rebecca Long Bailey, secrétaire d’État fantôme des affaires, à l’énergie et à la Stratégie industrielle, qui pourrait devenir le successeur «de gauche» d'un Corbyn vieillissant, a littéralement supplié Swinson de changer d’avis. Elle a confié à la BBC: «Je sais que Jo souhaite éviter une situation de Brexit sans accord comme nous, et nous pensons que c'est la manière la plus simple et la plus démocratique de le faire. Cela ne concerne pas les personnalités et la politique. Il ne s'agit pas de mettre en œuvre la politique du Parti travailliste.»

Pour souligner son engagement sans a priori, Long-Bailey a ajouté que c'était «immatériel de savoir qui est le leader... La question est, si ce n'est pas Jeremy, ce serait qui alors? Et comment cela serait-il déterminé?»

La volonté de Corbyn de s'abaisser devant ses ennemis politiques a été approuvé par ses plus importants soutiens, Momentum, le Canary et Skwawkbox qui ont décrit sa lettre comme un coup de maître tactique.

«Les libéraux-démocrates qui ont rejeté la proposition de Corbyn de servir de Premier ministre par intérim dans cette impasse ne devraient plus jamais être pris au sérieux pour leur opposition au sans accord [du Brexit]», a tweeté Momentum.

«La réponse à la proposition de Corbyn a été révélatrice. Cela a essentiellement obligé les partis à laisser tomber le masque», a écrit Tracy Keeling pour le Canary.

Skwawkbox a déclaré: «L’astuce de Corbyn d’envoyer cette lettre a révélé l’hypocrisie flagrante de la plupart des centristes, y compris le très libéral-démocrate Jo Swinson - mais cela a également débusqué les députés conservateurs dont les principes visant à empêcher un Brexit pourraient se révéler authentiques. L'ancien conservateur Nick Boles a déjà déclaré qu'il soutiendrait le plan de Corbyn.»

Des obstacles majeurs se dressent devant Corbyn avant qu’il ne devienne «le Premier ministre par intérim». Mais après quatre années à la direction du parti travailliste, alors que des millions de travailleurs se tournent vers lui pour diriger une lutte contre les pertes d’emplois, les coupes sociales et le militarisme, Corbyn préconise maintenant des alliances politiques avec ces mêmes tendances contre qui il avait promis de se battre. Aux yeux des travailleurs et des jeunes les plus avertis, il ne se remettra jamais de cette dernière trahison.

(Article paru en anglais le 17 août 2019)