Les Verts allemands se préparent à participer au gouvernement

Par Peter Schwarz
19 août 2019

Quatorze ans après l'échec du premier gouvernement du Parti social-démocrate-Verts, les Verts sont à nouveau considérés comme un parti de gouvernement viable en Allemagne. Étant donné la fin possible de la grande coalition à la suite des prochaines élections en Saxe, Brandebourg et Thuringe, où les sociaux-démocrates (SPD) et les démocrates-chrétiens (CDU) devraient perdre un grand nombre de voix, différents scénarios ont été discutés.

Les Verts jouent un rôle central dans tous ces plans. Au cours de la dernière période, les Verts ont oscillé autour de 25 pour cent dans les sondages d'opinion nationaux, soit environ le double du taux de soutien au SPD et à peine derrière la CDU / Union sociale chrétienne (CSU).

Daniel Cohn-Bendit, leader étudiant en 1968, politicien Vert de longue date et conseiller du président français Emmanuel Macron, considère même Robert Harbeck, co-leader du Parti Vert, comme un futur candidat à la chancellerie allemande. Harbeck, qui avec Annalena Baerbock a pris la direction nationale des Verts en janvier 2018, est «certainement la personne qui pourrait entrer dans l'histoire comme premier chancelier vert», a déclaré Kohn-Bendit à Die Zeit. «Aujourd'hui, Robert Harbeck est la personnalité politique des Verts qui peut arriver au bureau du Chancelier.»

Quand les Verts sont entrés pour la première fois dans le gouvernement fédéral en 1998 sous Joschka Fischer, il existait une vague d'illusions selon lesquelles le gouvernement SPD-Vert entreprendrait un virage à gauche après 16 ans de gouvernement conservateur. Dans son manifeste électoral de l'époque, les Verts ont proclamé leur soutien au pacifisme et aux réformes sociales.

Mais ces illusions allaient être amèrement déçues. Sous la direction du ministre des affaires étrangères Fischer, les Verts ont organisé les premières interventions militaires d'après-guerre de l'armée allemande au Kosovo et en Afghanistan, qui ont brisé un tabou qui existait depuis des décennies sur les opérations militaires étrangères. Ils ont adopté des réductions d'impôts massives pour les riches et ont apporté leur plein soutien à l'Agenda 2010 du Chancelier du SPD Gerhard Schröder, qui a lancé la plus grande contre-révolution sociale depuis la formation de la République fédérale. En conséquence, des millions de personnes vivent aujourd'hui dans la pauvreté et dans des conditions sociales précaires.

Les Verts ne tentent plus de réveiller les illusions de gauche. Ils veulent beaucoup plus montrer leur détermination à faire avancer énergiquement le retour du militarisme allemand, la construction d'un État policier et la réduction des dépenses sociales. Leur partenaire privilégié n'est plus le SPD, qui s'est lui aussi déplacé régulièrement vers la droite, mais la CDU/CSU.

Harbeck et Baerbock ont profité des vacances d'été pour argumenter dans une série d'interviews en faveur d'une politique étrangère allemande mondiale, du renforcement de l'armée et d'une position plus dure envers les réfugiés.

Harbeck a déclaré qu'il pouvait imaginer une participation européenne à une opération navale dans le détroit d'Ormuz, parce que dans le conflit iranien, il existe des «intérêts européens indépendants» et que l'Europe ne peut plus compter sur les autres pour défendre ses intérêts. Nous en avons parlé dans un article précédent.

Mme Baerbock ne voulait pas être à la traîne dans ce dossier. Dans la dernière édition de Der Spiegel, elle a fait un appel à ce que l'Europe, c'est-à-dire l'Allemagne, devienne «capable d'une politique globale». «L'Union européenne est actuellement faible en matière de politique étrangère, en partie parce que l'Allemagne a refusé d'assumer la responsabilité principale au cours des dernières années. L'Europe en souffre.»

Quiconque connaît bien l'histoire allemande sait très bien ce qu'on entend par «politique mondiale». C'était le cri de guerre officiel du Reich allemand dans son élan pour une politique impérialiste de menaces et de conquêtes militaires, qui a finalement conduit aux catastrophes des Première et Seconde Guerres mondiales.

L'affirmation de Baerbock selon laquelle l'Europe a souffert d'un manque de volonté de l'Allemagne d'assumer la «principale responsabilité» ne peut être faite que par quelqu'un qui nie ou ignore les crimes de l'impérialisme allemand pendant les deux guerres mondiales, ou, comme Alexander Gaulland, chef de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), considère cette période-là comme juste «une crotte d' oiseau» sur 1000 ans de succès de l'Allemagne.

Comme Harbeck, Baerbock a déclaré son soutien à une opération militaire dans le détroit d'Ormuz, à condition que les Etats-Unis ne participent pas. Elle est même prête à envoyer l'armée dans le Golfe sans mandat de l'ONU, malgré le fait que le manifeste électoral des Verts excluait explicitement de telles opérations il y a seulement deux ans.

La co-dirigeante des Verts plaide également en faveur d'une coopération plus efficace en matière d'achat d'armes en Europe. «Nous, Européens, dépensons quatre fois plus pour nos armées que la Russie, mais nous avons encore moins de capacités», s'est-elle plainte à Der Spiegel.

Déjà à la fin de l'année dernière, Mme Baerbock a déclaré au Süddeutsche Zeitung qu'elle était favorable à un régime plus strict d'expulsion des demandeurs d'asile reconnus coupables d'une infraction pénale, indiquant ainsi clairement qu'elle était d'accord avec les partisans de la ligne dure à la CDU/CSU et à l' AfD.

L’État doit «intervenir plus fermement» contre les délinquants récidivistes, a-t-elle exigé. Cela s'applique en particulier aux infractions sexuelles, a-t-elle ajouté. Une infraction pénale doit être rapidement suivie d'une condamnation et d'une peine d'emprisonnement, faute de quoi on aura l'impression que la violence ne sera pas punie en Allemagne, selon M. Baerbock. Elle a appelé à la mise en œuvre de procès pénaux collectifs et a demandé 400 millions d'euros supplémentaires pour le système judiciaire.

Lorsque le Parti Vert a été fondé il y a près de 40 ans, il avait de profondes racines dans le mouvement pacifiste. Comment expliquer la transformation de ce parti en pionnier du militarisme allemand? Il faut adopter le principe marxiste selon lequel on ne juge pas un parti sur ce qu'il dit de lui-même, mais plutôt en analysant les intérêts sociaux qu'il représente.

Pour la Ligue socialiste ouvrière (BSA), prédécesseur du Parti de l'égalité socialiste, le caractère réactionnaire des Verts était clair dès le départ. Les révoltes étudiantes de 1968, d'où est issue la génération fondatrice des Verts, se sont orientées vers les concepts théoriques de l’École de Francfort et les tendances connexes au sein de la Nouvelle Gauche. Ils ont rejeté la classe ouvrière en tant que classe révolutionnaire et se sont concentrés sur la libération de l'individu des contraintes de la société.

Lorsque le Parti Vert fut fondé en 1980, les radicaux de 1968 avaient déjà abandonné leur rhétorique anticapitaliste. Elle a été remplacée par des promesses de pacifisme, de protection de l'environnement et pour aider la démocratie bourgeoise à se refaire une santé.

Les étudiants autrefois rebelles et leurs descendants sont depuis devenus des professeurs bien payés et des fonctionnaires de l'État. Plus que tout autre parti, les Verts incarnent un milieu social spécifique, la petite bourgeoisie privilégiée, instruite et urbaine. Soixante-huit pour cent de tous les membres du parti ont un diplôme universitaire, tandis que 45 pour cent de tous les membres professionnels actifs sont des fonctionnaires ou des employés de la fonction publique.

Les électeurs des Verts se trouvent également pour la plupart dans un milieu urbain très instruit. Soixante-deux pour cent d'entre eux ont obtenu leur diplôme d'études secondaires ou universitaires, le revenu moyen est supérieur à la moyenne et les travailleurs autonomes (14 %) constituent le deuxième groupe d'électeurs en importance après les fonctionnaires (18 %).

En même temps, avec une moyenne d'âge de 38 ans, les électeurs verts sont relativement jeunes. C'est surtout parmi les jeunes, qui sont à juste titre préoccupés par le changement climatique, que les Verts ont obtenu un soutien en raison de leur réputation en tant que parti écologiste. Cependant, il serait illusoire de s'attendre à ce qu'ils mènent à bien le moindre changement. Partout où les Verts occupent le poste de ministre de l'environnement, ou de ministre-président dans le cas du Bade-Wurtemberg, ils ont rapidement fait la paix avec les grandes entreprises.

Les sections privilégiées de la classe moyenne sur lesquelles les Verts s'appuient virent de plus en plus vers la droite face aux contradictions sociales et à l'augmentation des tensions internationales. C'est un phénomène international. Il n'y a pas seulement une énorme différence entre les 1% les plus riches et les «99%», mais aussi entre les 10% les plus riches et les 90% les plus pauvres. Beaucoup de ceux qui font partie des 10% les plus riches de la société, qui peuvent se payer des écoles privées, des magasins bio et une maison ou un appartement dans une grande ville, considèrent le déclin social et la colère croissante des couches les plus pauvres de la population comme une menace pour leur mode de vie. C'est la raison pour laquelle les Verts marchent constamment vers la droite.

La nouvelle équipe dirigeante du Parti Vert, l'écrivain Harbeck, 49 ans, et l'avocate Baerbock, 38 ans, incarnent cette évolution.

Dès 2010, Harbeck a publié un livre intitulé Patriotisme – un appel de la gauche, dans lequel il appelait à un «récit politique significatif» et au «patriotisme de gauche». Pendant les années de la coalition SPD-Verts, écrit Harbeck, il était «cool de se retirer dans l'ambivalence patriotique», mais maintenant, dit-il, une conclusion différente est nécessaire.

Harbeck s'oppose au nationalisme démodé. Cependant, il cite Barack Obama comme son modèle, qui «a beaucoup parlé de l'Amérique et du patriotisme». La victoire électorale d'Obama a été «célébrée comme une nouvelle fondation de l'Amérique». Il a pu «invoquer une fierté nationale fondée non pas sur ce qui est, mais sur ce qui pourrait être et à quoi tout le monde devrait participer.»

On voit maintenant clairement ce qu'il en est advenu: les inégalités sociales se sont creusées sous Obama comme jamais auparavant, il a poursuivi les guerres de son prédécesseur et en a commencé de nouvelles en Libye et en Syrie, et il a institué des assassinats ciblés par drone, et déporté plus d'immigrants que Donald Trump. Harbeck se présente comme quelqu'un qui peut suivre les traces d'Obama.

Malgré son apparence publique détendue, Harbeck a soigneusement planifié et préparé sa carrière. «En substance, le système Harbeck est basé sur une posture d'indépendance partiellement authentique, partiellement artificielle, combinée à une connaissance avertie du pouvoir et une stratégie de relations publiques hautement personnalisée», écrit la journaliste berlinoise Birgit Marschall sur la plate-forme «Political Communications» à propos du «Système de pouvoir du duo dirigeant des verts». Jürgen Trittin, qui a été pendant sept ans ministre de l'Environnement sous le Chancelier Schröder, et son prédécesseur à la tête des Verts, Cem Özdemir, sont parmi les partisans de Harbeck.

Baerbock a aussi soigneusement planifié son ascension dans les rangs. «Elle a méticuleusement préparé son élection comme codirigeante du parti», écrit Marschall. «Sa campagne a été soutenue par Can Erdal, un conseiller politique de Düsseldorf, et le conseiller de communication professionnel Michael Scharfschwerdt d'A.T. Pearney.» L'un de ses plus importants conseillers était son mari, Daniel Holefleisch, qui a travaillé pendant plusieurs années au siège du Parti Vert avant de passer au poste de «directeur principal pour les affaires publiques» de la société de transport et logistique DHL, connue pour ses mauvaises conditions de travail.

(Article paru en anglais le 17 août 2019)