Un quotidien allemand défend le professeur d'extrême droite Jörg Baberowski

Par Johannes Stern
21 août 2019

Après l'échec cuisant en juin de la tentative du professeur d'extrême droite Jörg Baberowski d'établir un centre réactionnaire pour la recherche sur les dictatures à l'Université Humboldt de Berlin, ce ne fut qu'une question de temps avant que la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), sa voix médiatique, ne publie un article sur ce sujet.

Cela s'est finalement produit plus tôt ce mois-ci. Dans le numéro du 8 août du FAZ., le titre de la première page de la section culturelle du journal disait: «La lâcheté de l'érudition». L'auteur, Hannah Bethke, n'attaque pas seulement l'opposition des étudiants au projet de Baberowski. Elle s'en prend aussi à la direction de l'université pour avoir «lâchement» capitulé devant eux.

Bethke a qualifié les critiques des étudiants de «campagne de diffamation ciblée contre un professeur politiquement incommode», c'est-à-dire Jörg Baberowski, et a demandé si la direction de l'université «ne devrait dans ce cas avoir le devoir de prendre soin de son personnel et de ses employés permanents». Elle s'enrage à la fin de son article: «Il serait bon pour l'université de défendre la liberté académique et le progrès au lieu de céder à l'esprit du temps, qui veut les enfermer dans un carcan politique.»

Ce mantra de l'extrême droite n'est que trop familier. Alors que Bethke considère la propagande militariste, autoritaire et anti-réfugiés comme étant protégée par la liberté académique et considère même ces positions comme «progressistes», elle qualifie toute critique de diffamation. Bien qu'elle se plaigne que les responsables de l'université n'aient «jamais expliqué le contenu des considérations qui, à leur avis, étaient pour ou contre la création d'un tel centre de recherche», elle ne prononce jamais un seul mot sur le contenu et le caractère du projet Baberowski.

Bethke n'est pas plus intéressée à le faire que les autorités universitaires, parce qu'une telle discussion ferait tomber toute la structure des mensonges. Contrairement à la propagande officielle, à laquelle le gouvernement fédéral a récemment apporté son soutien, Baberowski n'est pas un historien empêché par des étudiants de pratiquer ses recherches et ses études. C'est plutôt un idéologue de droite qui est critiqué pour ses opinions et ses projets d'extrême droite.

L'orientation du «Centre interdisciplinaire de recherche comparative sur les dictatures» de Baberowski était si peu scientifique et tellement motivée par un programme politique de droite qu'il a été taillé en pièces par ses collègues universitaires dans deux évaluations de projets sur quatre. Baberowski a explicitement déclaré dans sa candidature que les dictatures étaient des alternatives légitimes et même populaires aux formes démocratiques de gouvernement, et a ajouté qu'il voulait enquêter sur elles «sans préjugés».

Il a qualifié les dictatures d'«ordres qui ne sont pas seulement basés sur le manque de liberté, la violence et la répression», mais qui «représentent aussi des configurations du politiquement possible qui doivent être comprises.» Dans les temps modernes, elles ont toujours été une possibilité «qui est devenue attractive sous certaines conditions».

La motion de Baberowski poursuit: «Dans certains pays, les citoyens ont pu en profiter mentalement ou matériellement, parce que les sociétés ouvertes ne peuvent pas se permettre dans des conditions précaires ce que les dictatures peuvent réaliser dans d'autres circonstances.» De manière significative, Baberowski a explicitement conçu le centre comme un «groupe de réflexion» qui poursuivrait l'objectif de «faire des propositions aux politiciens qui pourraient être utilisées dans le processus décisionnel quotidien.»

Bethke et le FAZ sont outrés parce que les étudiants ont rendu public le projet d'un centre de recherche sur les dictatures, et parce que Baberowski est maintenant largement connu pour ce qu'il est: un idéologue d'extrême droite.

«Le "World Socialist Web Site", qui affirme qu'il veut expulser des étudiants critiques de l'université et les faire taire, en tant que "professeur d'extrême droite", "apologiste nazi", et "révisionniste" n'a pas fait que le dénoncer», écrit Bethke. Baberowski est aussi «attaqué» surtout «pour son "anticommunisme" et sa critique de la politique de Mme Merkel en matière de réfugiés.»

Bethke cherche désespérément à discréditer les critiques faites de Baberowski. «Un engagement total dans ses recherches» est «rarement trouvé dans ces diabolisations de lui.» En revanche, on trouve «des torrents de condamnations générales et de malice» sur les médias sociaux, et on cherche «en vain des arguments ou la force de tolérer des différences politiques».

On ne sait pas s'il faut rire ou pleurer. S'il y a un camp qui manque d'«arguments» ou de «force pour tolérer les différences politiques», c'est Baberowski et ses défenseurs dans les médias et l'élite politique. Le commentaire de Bethke - un mélange de mensonges, de déclarations absurdes et de calomnies malveillantes - en fournit de nombreuses preuves, tout comme les apparitions publiques agressives et transparentes de Baberowski lui-même.

Le professeur d'extrême droite intente des procès contre des groupes d'étudiants qui le critiquent, il dénonce les critiques politiques comme des «criminels violents de gauche», des «psychopathes malveillants», des «dénonciateurs répugnants» ou des «malades mentaux» et incite sur les médias sociaux ses partisans d'extrême droite - dont les jeunes de Alternative jeune, le mouvement de la jeunesse de l'Alternative pour l'Allemagne, et le Mouvement identitaire néo-nazi.

Pour ne donner qu'un exemple, Baberowski a affiché sur Facebook en janvier une image d'un message du groupe IYSSE (International Youth and Students for Social Equality, Etudiants et jeunes internationalistes pour l'égalité sociale – EJEES) de l'Université Humboldt, qui s'est engagé de manière critique contre son projet de centre de recherche sur les dictatures. Au-dessus, il écrit: «À l'Université Humboldt, les staliniens ont le droit de faire ce qu'ils veulent, et personne ne les arrête. Qui stoppera ces criminels?» Il a ajouté sur Twitter, «Ces fous ont leur place dans un service psychiatrique fermé!»

L'affirmation selon laquelle il n'y a pas d'«engagement approfondi» avec la «recherche» de Baberowski et ses opinions politiques est un mensonge éhonté. Le Parti pour l'égalité socialiste en allemagne (SGP) et son mouvement de jeunesse, l'International Youth and Students for Social Equality, ont combattu de manière intensive les conceptions théoriques et politiques de Baberowski. Les deux livres publiés par Mehring Verlag sur ce sujet - Érudition ou propagande de guerre ? et Pourquoi sont-ils de retour ? - comptent plus de 400 pages. L'essai La falsification historique de Jörg Baberowski de Christoph Vandreier est un examen détaillé de la carrière de Baberowski, des théories réactionnaires de l'histoire et de la violence qu'il avance et de la relativisation des crimes nazis qui parcourt comme un fil rouge ses écrits.

On peut maintenant lire dans un best-seller que le révisionnisme historique de Baberowski va de pair avec l'agenda politique d'extrême droite qu'il poursuit. Le livre récemment publié par les auteurs de Die Zeit Christian Fuchs et Paul Middelhof, intitulé «Les réseaux de la nouvelle droite», cite Baberowski comme initiateur d'un «salon» d'extrême droite, qui comprend non seulement le social-démocrate raciste Thilo Sarrazin, mais aussi des éditeurs d'extrême droite comme Dieter Stein (Junge Freiheit), Karlheinz Weißmann (Cato), et Frank Böckelmann (Tumult). «Le cercle autour de Baberowski et de ses collaborateurs» a également produit «l'Idée d'une "Déclaration commune 2018"», qui «s’élevait contre l'immigration illégale de masse» et exige un «pouvoir autoritaire fort en Allemagne.»

Bethke est au courant sans aucun doute de tout cela. La correspondante, née en 1980, publiait déjà des articles dans la FAZ lorsque Jürgen Kaube, alors à la tête de la section culturelle et co-rédacteur en chef actuel, a qualifié de "diffamatoire" la critique de Baberowski par le SGP. Cela malgré le fait que Baberowski a défendu l'historien et apologiste nazi Ernst Nolte, décédé depuis, dans un numéro de février 2014 de Der Spiegel, et a banalisé le rôle de Hitler en déclarant: «Il n'était pas cruel. Il ne voulait pas parler de l'extermination des Juifs à sa table.»

Dans une déclaration en réponse à l'article de Kaube, «L'intimidation trotskyste», le SGP a soulevé les questions suivantes: «Pourquoi personne ne critique les déclarations scandaleuses de Baberowski, et pourquoi bénéficie-t-il du soutien des gens haut placés? Qu'est-ce qui a provoqué ce changement?»

Et nous expliquions: «A notre avis, il s'agit de la nouvelle orientation de la politique étrangère allemande. La «fin de la retenue militaire» exige une nouvelle interprétation réactionnaire de l'histoire. Des opinions qui ont longtemps été discréditées et rejetées trouvent aujourd'hui un accord et sont déclarées irréprochables. Quiconque les critique est accusé de "diffamation".»

Ce lien a été mis en évidence d'une manière particulièrement répugnante dans le FAZ depuis lors. Le porte-parole de la Bourse de Francfort n'a pas seulement ouvert ses pages à Baberowski ces dernières années, mais aussi au dirigeant de l'AfD Alexander Gaulland, qui glorifie la Wehrmacht et qualifie Hitler et le régime nazi de juste «une crotte d'oiseau dans plus de mille ans d'histoire allemande réussie.»

L'article de Bethke fait partie de cette campagne. L'hebdomadaire FAZ est paru un jour plus tard sous le titre «Pouvoir retardataire: comment l'Allemagne fait face à son rôle dans le monde.» La une montre une photo du fameux casque d'acier allemand sur une tortue. Le message est clair: le réarmement massif de l'armée allemande et le retour de l'Allemagne à une politique étrangère impérialiste agressive et militariste progressent trop lentement, en dépit de «déclarations importantes».

Après les crimes historiques qu'elle a commis lors de deux guerres mondiales, la classe dirigeante allemande sait pertinemment qu'elle ne peut imposer ses nouveaux plans de guerre face à une opposition massive qu'en s'appuyant sur des formes autoritaires de gouvernement basées sur les forces fascistes. C'est la vraie raison de la défense de Baberowski par la FAZ et de la colère de Bethke envers les étudiants qui ont bloqué son projet de centre de recherche sur les dictatures.

(Article paru en anglais le 19 août 2019)