20.000 travailleurs d'AT&T en grève alors que les travailleurs chez GM, Ford et Chrysler exigent des augmentations importantes

Par Eric London
27 août 2019

Vendredi soir à minuit, plus de 20.000 travailleurs en Géorgie, en Floride, en Alabama, au Kentucky, en Louisiane, dans le Mississippi, en Caroline du Nord, en Caroline du Sud et au Tennessee ont débrayé chez d'AT&T.

La grève s’est déclarée avec peu de préavis puisque le syndicat, le Communications Workers of America (CWA), a tenté de forcer les travailleurs à rester en poste trois semaines après l'expiration de l’accord salarial, le 3 août. Un communiqué de la CWA, publié jeudi, a constaté la colère des travailleurs.: «Les téléphones du bureau de l’union locale 3 [du syndicat] n'ont pas cessé de sonner aujourd'hui [sic]. Les membres appellent pour dire qu'ils veulent un nouvel accord.»

Grévistes d’AT&T à Nashville

La plus grande grève de ces dernières années dans le sud des États-Unis témoigne d'un climat de militantisme croissant parmi les travailleurs du monde entier. Des images d'ouvriers noirs et blancs montant des piquets de grève dans les profondeurs du sud envoient un message important: l'unité de la classe ouvrière internationale, quelle que soit son ethnie, son sexe ou sa nationalité, est une nécessité stratégique dans la lutte pour l'égalité sociale.

Les travailleurs du monde entier votent par centaines de milliers pour faire grève. Plus de 150 000 travailleurs de l'industrie de l'automobile participent à des votes d'autorisation de grève au Texas, dans l'Illinois, dans l'Indiana, dans l'Ohio, le Michigan, la Pennsylvanie, le Kentucky, le Tennessee, l'État de New York, le Kansas et le Missouri, avec des indications initiales de 97 pour cent en faveur de faire grève.

En juillet, 60.000 travailleurs des supermarchés ont voté la grève dans le sud de la Californie et plus de 85.000 professionnels de la santé ont décidé de se mettre en grève chez Kaiser Permanente en Californie, dans l'Oregon, dans le Colorado, dans le Maryland, en Virginie, à Hawaï et dans le District de Columbia. S’ajoute à cela 25.000 enseignants à Chicago ont autorisé une grève.

AT&T Inc. est l'un des malfaiteurs de l'accumulation mondiale des richesses aux mains de quelques-uns. Dans son exploitation impitoyable des travailleurs et des clients et son contrôle étouffant des gouvernements et des marchés mondiaux, cette société incarne la rapacité du capitalisme mondial.

Cette société réclame un accord sur des reculs sociaux sans précédent qui ouvrirait la voie aux licenciements collectifs et forcerait les travailleurs à accepter des conditions de travail qui n’ont pas été observées depuis les années 1920.

AT&T veut l’autorité de licencier des travailleurs à tout-va, quelle que soit leur ancienneté liée à l’assiduité et les droits acquis en fonction du rendement. Elle vise à mettre en place un programme de mise en attente obligatoire 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, dans le cadre duquel les travailleurs seront appelés à travailler avec des horaires irréguliers avec peu de préavis, ressemblant au système d’embauche à la journée pratiquée au début du XXe siècle. Les techniciens de câblage seraient contraints de travailler aux tâches plus complexes et dangereuses sans augmentation de salaire, les employés des centres d'appels seraient surveillés dans les moindres détails et la société exigerait que les travailleurs cotisent davantage pour la couverture des soins de santé.

Le bénéfice brut de la société pour 2018 s'élevait à 91,3 milliards de dollars, chaque dollar volé du fait de l'exploitation de sa main-d'œuvre. La société contrôle 34 pour cent des abonnements aux services sans fil aux États-Unis. La domination du marché américain de la téléphonie mobile par une poignée d'entreprises signifie que les Américains paient les prix les plus élevés au monde pour les données mobiles, selon une étude publiée l'année dernière.

AT&T a pour objectif de canaliser des milliards de dollars dans les poches de ses actionnaires aristocratiques, les dividendes passant de moins de 0,50 dollar par action en 1994 à près de 2 dollars par action aujourd'hui. La société a dépensé 693 millions de dollars en rachats d'actions rien qu’en 2017. Son PDG, Randall Stephenson, a empoché 29 millions de dollars en 2018.

À l'instar des industriels véreux de l'âge d'or, AT&T domine le gouvernement, possède les politiciens et écrit les règles qui régissent sa propre «réglementation».

Selon Opensecrets.org, la société a versé 11,8 millions de dollars aux candidats pour la campagne électorale de 2016, dont 1,5 million de dollars pour financer la convention nationale démocrate à Philadelphie et 4,2 millions de dollars pour la convention républicaine nationale à Cleveland.

C’est le prix à payer pour mener les affaires. Plus tôt cette année, une cour d'appel fédérale a statué que l'achat de Time Warner par AT&T ne constituait pas une violation de la loi antitrust. Les réductions de l'impôt sur les sociétés mises en œuvre par Donald Trump en 2017 ont rapporté à la société 3 milliards de dollars d'économies d'impôt annuelles, pou chaque année à venir. Depuis l'entrée en vigueur des réductions d'impôt, AT&T a licencié près de 25.000 travailleurs.

Le syndicat CWA fait effectivement partie de la société. Les dirigeants syndicaux sont payés comme la direction d’une entreprise, vivant confortablement parmi les 5 ou 10 pour cent les plus riches. L'avocat général du CWA, par exemple, a empoché 481.000 dollars en 2016 tandis que le président Chris Sheldon a encaissé plus de 200.000 dollars en 2018. Vingt autres dirigeants syndicaux ont gagné plus de 150.000 dollars chaque un, s’enrichissant des cotisations des travailleurs.

Selon les documents fournis au département du travail fédéral, les actifs du CWA s'élevaient à 561,4 millions de dollars en 2018, dont 481,7 millions de dollars en «investissements», dont des dizaines de millions dans des fonds indiciels gérés par Vanguard, Loomis Sayles, Alliance Bernstein et Paladin Capital.

Il est probable que ces fonds communs de placement incluent des investissements dans des actions d’AT&T, ce qui signifie que les dirigeants du CWA risquent de perdre de l’argent en cas de grève. Ce n’est pas un grand mystère de savoir pourquoi le CWA a mis fin à la grève de 7 semaines de 2016 des 40.000 travailleurs de Verizon sur la côte Est et a fait passer en force un accord au rabais.

Le CWA et l’AT&T ont passé les derniers mois à comploter ensemble contre les travailleurs pour assurer la rentabilité de l'entreprise et élargir la part des bénéfices revenant au CWA. Les «mises à jour sur les négociations» adressées aux membres syndiqués de l’union locale 3 du CWA révèlent l'histoire pathétique suivante:

· 31 juillet: «La société a déclaré qu'elle nous entendait très clairement au sujet de nos problèmes […] Elle nous a dit qu'elle mettait au point un ensemble de propositions qui répondraient à nos besoins. Nous avons de l’espoir».

· 3 août: «Moins de 24 heures avant l'expiration de l’accord salarial, nous nous attendons à ce que la société fasse un effort dans notre direction».

· Plus tard le 3 août: Richard Honeycutt, vice-président de l’union locale 3 du CWA (salaire 2016: 178 915 $), a déclaré à la presse: «L'extension de l’accord salarial actuel dans le Sud-Est permet aux membres du CWA de travailler sans interruption».

· 15 août: «L’équipe […] a présenté à la société une proposition globale qu’elle semblait ravie de recevoir. Nous attendons patiemment leur réponse, dans l'attente qu'ils acceptent notre proposition admirable.»

· 17 août: «Nous avons reçu de nombreuses propositions de l’entreprise avec une grande inquiétude.»

«Inquiétude», définie comme «un sentiment de peur ou d'agitation que quelque chose puisse se passer», est le mot approprié pour décrire le sentiment avec lequel les syndicats, les entreprises, les partis politiques capitalistes et tous les gouvernements du monde ressentent face à la perspective de travailleurs s'opposant aux exigences des entreprises. La semaine dernière, les marchés boursiers mondiaux ont été en partie ébranlés par le spectre des «troubles sociaux», les investisseurs déplorant des manifestations de masse à Hong Kong.

Jusqu'à présent cette année, des manifestations de masse impliquant des dizaines de millions de personnes ont eu lieu dans des pays riches et pauvres sur presque tous les continents.

En termes de langue, de religion et d’ethnie, les foules de manifestants qui ont envahi les rues du Soudan, de Porto Rico, de la France, de l'Algérie, de Hong Kong, du Honduras, du Nicaragua et du Brésil pourraient de première vue ne pas avoir beaucoup en commun. Mais en réalité, ces travailleurs et ces jeunes sont les premiers bataillons d'un mouvement mondial émergeant et uni de la classe ouvrière contre les inégalités sociales.

La stratégie de la classe dirigeante en réponse à ce mouvement est multiple: maintenir la classe ouvrière dans ses liens avec les syndicats, la diviser contre elle-même par tous les moyens nécessaires et se préparer à la suppression physique massive des grèves et des protestations sociales.

Aux États-Unis, Trump poursuit cette stratégie en faisant des travailleurs immigrés des boucs émissaires pour les maux sociaux des États-Unis, en avançant le mensonge fasciste selon lequel les travailleurs des pays pauvres détruisent par l'impérialisme américain sont à l'origine de l'inégalité et de la pauvreté aux États-Unis.

Le Parti démocrate et les médias liés aux démocrates comme le New York Times adoptent une stratégie similaire, alimentant les divisions raciales et sexuelles avec une obsession sans borne et affirmant que l'histoire américaine ne peut s'expliquer que par le racisme inhérent à ce que le Times appelle la «classe ouvrière blanche».

La stratégie de la classe ouvrière doit être celle de rompre avec les syndicats nationalistes et de mettre en place leurs propres organisations indépendantes de lutte sociale - des comités de base. L’objectif principal de ces nouvelles organisations combattantes sera de prendre le contrôle de leurs luttes, de les élargir et d’assurer l’unité de la classe ouvrière internationale en vue d’une offensive commune visant les sommets dominants de l’ordre économique capitaliste.

(Article paru en anglais le 26 août 2019)