La poursuite de GM contre Fiat Chrysler alimente l'indignation des travailleurs de l'automobile face à la corruption de l’UAW

Par Tom Hall
26 novembre 2019

Les retombées du développement explosif survenu mercredi dans le scandale de corruption du syndicat United Autoworkers (UAW, Travailleurs unis de l'automobile) continuent de se faire sentir.

En début d'après-midi, General Motors a annoncé une action en justice contre Fiat Chrysler, alléguant que celle-ci avait obtenu des avantages commerciaux injustes en soudoyant des représentants de l’UAW, transformant le syndicat en une «entreprise sous contrôle de FCA». Plus tard le même jour, le président de l’UAW, Gary Jones, jusqu’alors en congé payé, a annoncé sa démission après que le conseil d'administration international de l’UAW ait pris des mesures pour le démettre de ses fonctions, tout comme Vance Pearson, directeur de la Région 5.

Gary Jones (à gauche), ancien président de l’UAW et Mark Stewart, PDG de Fiat Chrysler Automobiles North America, lors de l'ouverture des négociations contractuelles à Auburn Hills au Michigan[Crédit: AP Photo/Paul Sancya]

L'évolution de la situation porte la crise entourant l’UAW à un extrême et fait la lumière sur les relations incestueuses que le syndicat entretient avec les trois constructeurs automobiles de Detroit.

En particulier, la procédure de 95 pages déposée par les avocats de GM met en lumière des détails jusqu'alors inconnus sur la corruption de dirigeants de l'UAW par Fiat Chrysler. La poursuite allègue, par exemple, que l’UAW et FCA ont signé des ententes secrètes exemptant l'entreprise des plafonds d’embauche des travailleurs de deuxième niveau et réduisant les coûts des soins de santé. Les dirigeants de l'UAW ont également joué le rôle de messagers de l'entreprise lors de ses tentatives infructueuses pour forcer une fusion avec GM.

La poursuite allègue également que le défunt PDG de FCA Sergio Marchionne a personnellement ordonné aux dirigeants de l'entreprise de distribuer des pots-de-vin aux dirigeants syndicaux, dans le but de réduire les coûts de main-d’œuvre. Cet objectif a été largement atteint. Chrysler est passée d’entreprise ayant les coûts totaux de main-d'œuvre les plus élevés parmi les constructeurs américains en 2006 à celle ayant, aujourd’hui, les plus bas, soit à peine 55$ de l'heure, ou 8$ de moins que General Motors. FCA emploie également la plus forte proportion de travailleurs de deuxième niveau et de travailleurs temporaires de toutes les entreprises automobiles de Detroit.

Bien que GM prétende le contraire, le moment choisi pour intenter la poursuite, au beau milieu des négociations contractuelles de FCA avec l’UAW et des pourparlers de fusion avec le constructeur automobile français Peugeot (PSA), ne peut être accidentel. La presse a déjà émis l'hypothèse que l'incertitude qui en résulterait pourrait faire baisser l'offre de fusion de PSA, qui a généralement été décrite par les analystes comme excessivement généreuse envers FCA.

Cette poursuite s'inscrit dans le cadre d'une lutte sans merci pour obtenir des parts de marché dans l'industrie automobile, dans un contexte de ralentissement accéléré de l'industrie mondiale. La chute des ventes d'automobiles neuves en Europe et en Amérique est aggravée par l'effondrement de la demande dans les marchés émergents comme l'Inde et la Chine. Des centaines de milliers de travailleurs de l'automobile ont déjà été licenciés en 2019, partout à travers le monde.

Un facteur aggravant à l'origine de ce ralentissement est l'intensification de la guerre commerciale menée par Washington contre la Chine. Bien que justifiée du point de vue de la protection de l'industrie américaine, l'imposition de droits de douane menace de couper les constructeurs automobiles du précieux marché chinois et de perturber les chaînes d'approvisionnement mondiales complexes.

L'un des principaux actionnaires de Peugeot est le constructeur automobile chinois Dongfeng, qui a acquis une participation de 14% dans la société française en 2014, ce qui constitue un risque potentiel pour le rapprochement FCA-PSA. L'administration Trump a annoncé qu'elle examinerait la fusion. «Nous devons veiller à ce que l'évolution des affaires en Chine ne se fasse pas au détriment non seulement de notre économie, mais aussi de notre propre sécurité nationale», a déclaré Larry Kudlow, conseiller économique, au réseau Bloomberg Television.

Il n'est pas encore clair où General Motors a pu obtenir les renseignements auparavant inconnus contenus dans sa procédure. Toutefois, un rapport paru vendredi dans la publication de l'industrie Automotive News spéculait que la source pourrait avoir été l'ancien dirigeant de Fiat Chrysler Alphons Iacobelli, qui purge actuellement une peine de 66 mois pour son rôle dans la corruption de dirigeants de l’UAW.

Iacobelli a ensuite quitté FCA et a rejoint General Motors en janvier 2016, où il a occupé le poste de directeur général des relations de travail jusqu'à son inculpation pour corruption à la fin 2017.

«Il savait exactement ce qui s'y passait; il a joué un rôle clé dans toutes les relations de FCA avec l’UAW», a rapporté Automotive News. «Ainsi, les dirigeants de GM ont eu plusieurs mois pour obtenir un portrait complet. A-t-il dit quelque chose à quelqu'un chez GM ? Qu'est-ce qu'ils savent ? Est-ce qu'une partie de cette connaissance a été utilisée dans la poursuite contre FCA ?»

L’article conclut: «Ce litige pourrait ressembler à un match de football où une équipe joue contre une autre équipe dont l'entraîneur a une copie de son livre de jeu. GM pourrait avoir toutes les preuves nécessaires pour rendre FCA – et ses prétendants chez [le constructeur français Peugot] – très mal à l’aise.»

Bien que la poursuite ait mis en lumière des informations précieuses, General Motors n'est pas motivée par une défense des droits violés des travailleurs de Fiat Chrysler. En effet, General Motors elle-même a établi des relations corrompues avec l'UAW, qui a une incitation financière directe à réduire les coûts chez GM puisque le syndicat détient des milliards de dollars en actions de GM.

Pendant des décennies, General Motors a canalisé des milliards de dollars dans les coffres de la bureaucratie par l'intermédiaire du Centre conjoint UAW-GM pour les ressources humaines (CHR), tristement célèbre à titre de centre pour les pots-de-vin syndicaux. Le même jour où l'entreprise a annoncé sa poursuite, des reportages ont indiqué que Joe Ashton, ancien vice-président d'UAW-GM et membre du conseil d'administration de GM, plaidera coupable d'avoir utilisé des contrats du CHR pour toucher des centaines de milliers de dollars en pots-de-vin.

Les mesures parallèles prises par le Conseil exécutif de l’UAW ont mis en lumière d'autres détails sur la corruption de l'ancien président Gary Jones. Selon les accusations officielles, Jones a utilisé les fonds du syndicat pour payer le séjour de sa fille et de sa femme dans une villa d'hiver à Palm Springs en janvier 2014.

Jones, qui était alors directeur de la Région 5 de l’UAW, a organisé de somptueuses escapades à Palm Springs pour les plus hauts dirigeants de l’UAW, remplies d'alcool coûteux, de parties de golf sans fin et de dîners cinq étoiles, sous couvert de conférences. C'était une pratique courante pour l’UAW de louer des villas privées pour les hauts dirigeants de la région pendant des semaines après la fin des conférences, en utilisant des dizaines de milliers de dollars en argent provenant des cotisations.

Ce népotisme ne se limitait pas à Jones. C'est une pratique courante dans l'ensemble de l’UAW. Le président par intérim Rory Gamble, qui a dévoilé la semaine dernière une série de «réformes» anticorruption bidon, a un fils qui travaille comme représentant au Centre national de formation du FCA-UAW.

Les développements de la semaine dernière ont créé une situation explosive chez les travailleurs de l'automobile, en particulier chez Fiat Chrysler. Il y a quatre ans, les travailleurs de FCA ont été le fer de lance d'une rébellion des membres contre les reculs que voulait faire respecter l’UAW lorsqu'ils ont rejeté, pour la première fois en trois décennies, un contrat national. Aujourd'hui, Fiat Chrysler cherche à obtenir des concessions encore plus importantes que celles convenues chez GM et Ford le mois dernier, selon des articles de presse.

Cindy Estrada, négociatrice en chef de l’UAW dans les pourparlers avec FCA, est citée dans la poursuite de GM comme l'un des dirigeants qui ont agi en tant qu'hommes de main de Marchionne dans ses ouvertures de fusion auprès de General Motors. Elle avait déjà gagné l'hostilité des travailleurs de l'automobile depuis l'époque où elle travaillait pour le département General Motors de l'UAW, lorsqu'elle a rédigé des protocoles d'entente secrets pour remplacer les travailleurs réguliers par des sous-traitants dans les usines d'assemblage de Lordstown et Lake Orion.

Terrifiés par une nouvelle rébellion, les responsables de l'UAW ont parlé au Detroit Free Press de l'indignation grandissante des travailleurs de l'automobile, qui en arrivent à la conclusion que l'organisation entière, de haut en bas, est achetée. «Les travailleurs disent que je suis corrompu parce que les[représentants] au-dessus de moi sont corrompus», a déclaré un dirigeant syndical local. «Je suppose que c'est à moi de garder tout le monde calme», a déclaré un membre du Conseil national de GM du syndicat.

Le WSWS Autoworker Newsletter appelle à la formation de comités d'usine de la base, indépendants de l’UAW et en opposition à lui. Les travailleurs de l'automobile devraient convoquer des réunions pour discuter des faits révélés dans la poursuite de GM et préparer leur propre stratégie internationale pour lutter contre les trois grands constructeurs automobiles.

(Article paru en anglais le 23 novembre 2019)