Le Projet 1619 et la falsification de l'histoire: Une analyse de la réponse du New York Times à cinq historiens

Par David North et Eric London
4 janvier 2020

Le 20 décembre, le New York Times a répondu à une lettre signée par cinq éminents historiens lui demandant de corriger les falsifications historiques sur lesquelles repose le Projet 1619, lancé en août dernier.

C'est la première réponse publique du Times aux interviews de quatre des signataires de la lettre, Victoria Bynum, James McPherson, James Oakes et Gordon Wood, sur le World Socialist Web Site. Le cinquième signataire, Sean Wilentz, a publié une critique distincte du Projet 1619 dans le New York Review of Books.

Ces historiens sont des références sur l’histoire américaine et sont parmi les plus lus et les plus respectés dans le domaine. Ensemble, ils ont consacré 250 ans à l'analyse de la Révolution américaine, de la Guerre civile et de la Reconstruction.

Gordon Wood, Victoria Bynum, James McPherson, Sean Wilentz, and James Oakes

La lettre des historiens

Les cinq signataires affirment leurs «fortes réserves sur des aspects importants du projet 1619» et se déclarent «consternés par certaines erreurs factuelles dans le projet et le processus fermé qui le sous-tend». Les chercheurs continuent:

Ces erreurs, qui concernent des événements majeurs, ne peuvent être décrites comme une interprétation ou un «recadrage». Ce sont des faits vérifiables, qui sont le fondement d'un savoir honnête et d'un journalisme honnête. Elles suggèrent un déplacement de la compréhension historique par l'idéologie. Le rejet d’objections selon des motifs raciaux – à savoir que ce sont les objections d’«historiens blancs» – affirme ce déplacement.

Les signataires se concentrent sur la falsification centrale:

[Le Times] affirme que les fondateurs ont déclaré l'indépendance des colonies de la Grande-Bretagne «afin d'assurer la poursuite de l'esclavage». Ce n'est pas vrai. Si elle est justifiée, l'allégation serait stupéfiante – mais chaque déclaration faite par le projet pour la valider est fausse.

Les signataires déclarent:

D'autres éléments sont trompeurs. Le projet critique les vues d'Abraham Lincoln sur l'égalité raciale, mais ignore sa conviction que la Déclaration d'indépendance a proclamé l'égalité universelle, pour les Noirs comme pour les Blancs, une opinion qu'il a défendue à maintes reprises contre les puissants suprémacistes blancs qui s'y opposaient. Le projet ignore également l'accord de Lincoln avec Frederick Douglass selon lequel la Constitution était, selon les termes de Douglass, «un DOCUMENT DE LIBERTÉ GLORIEUX». Au lieu de cela, le projet affirme que les États-Unis ont été fondés sur l'esclavage racial, argument rejeté par une majorité d'abolitionnistes et proclamé par des champions de l'esclavage comme John C. Calhoun.

En outre, les historiens soulèvent des questions troublantes sur la façon dont le Times a produit le projet. Ils écrivent:

Le processus reste opaque. Seuls les noms de certains des historiens impliqués ont été divulgués, et l'étendue de leur implication en tant que «consultants» et vérificateurs de faits reste vague. La transparence sélective accentue notre inquiétude.

Les signataires concluent:

Nous demandons que le Times, selon ses propres normes élevées d'exactitude et de vérité, publie des corrections importantes de toutes les erreurs et distorsions présentées dans le Projet 1619. Nous demandons également que ces erreurs soient supprimées de tout matériel destiné à être utilisé dans les écoles, ainsi que dans toutes les autres publications, y compris les livres portant le nom du New York Times. Nous demandons enfin que le Times révèle entièrement le processus par lequel les matériaux historiques ont été et continuent d'être rassemblés, vérifiés et authentifiés.

La réponse du New York Times

Le rédacteur en chef du New York Times Magazine, Jake Silverstein, a rejeté les objections des historiens et refuse de corriger les erreurs ou d'expliquer le processus qui a mené à la publication des essais du Projet 1619.

«Nous connaissons bien, écrit Silverstein, les objections des auteurs des lettres, car quatre d'entre eux ont été interviewés ces derniers mois par le World Socialist Web Site

Il poursuit:

Le projet visait à aborder la marginalisation de l'histoire afro-américaine dans le récit de notre histoire nationale et à examiner l'héritage de l'esclavage dans la vie américaine contemporaine. Nous ne sommes pas nous-mêmes des historiens, c'est vrai. Nous sommes des journalistes, formés pour examiner les événements et les situations actuels et poser la question: Pourquoi en est-il ainsi?

La réponse de Silverstein aux questions soulevées par les historiens sur le contexte du projet de 1619 est évasive et fallacieuse. Le Projet 1619 n'est pas seulement une entreprise journalistique. Il a été lancé par le Times avec l'intention explicitement déclarée de changer fondamentalement l'enseignement et la compréhension de l'histoire des États-Unis. L'introduction du projet indique que son but est de «recadrer l'histoire du pays, en comprenant 1619 comme notre véritable fondation, et en plaçant les conséquences de l'esclavage et les contributions des Noirs américains au centre même de l'histoire que nous nous racontons sur qui nous sommes».

Les articles publiés dans le New York Times Magazine ne sont que les premières salves d'une campagne plus large impliquant l’investissement d'immenses ressources financières et éditoriales. Le Times prévoit la publication d'une série de livres et d'autres documents imprimés. Il élabore des programmes d'études qui sont déjà enseignés à des millions d'écoliers dans les classes d'histoire et de sciences sociales.

Éliminant la distinction entre l'historiographie et le journalisme, le New York Times viole les normes professionnelles et l'éthique de ces deux domaines. Lorsqu'on lui reproche ses nombreuses erreurs factuelles, la rareté de ses sources et le fait qu'il ignore la littérature savante, le Times s'excuse en soutenant que ses auteurs ne se prétendent pas historiens. Mais lorsqu'il est souligné que les auteurs n'ont pas présenté avec exactitude, comme on l'attend de journalistes compétents, les arguments contradictoires du débat sur la fondation de l'Amérique, le Times proclame qu'il écrit une nouvelle histoire.

Les historiens et les journalistes remplissent des fonctions différentes. Le journalisme vit dans le présent, observant, évaluant et commentant ce qui se passe. Bien entendu, le meilleur journalisme est éclairé par une connaissance de l'histoire. Mais, il fonctionne avec une perspective et un éventail de sources totalement différents de ce qui est nécessaire à l'écriture de l'histoire.

Les journalistes se préoccupent des événements et des controverses de leur propre temps. Les historiens s'efforcent de comprendre, de reconstruire et d'expliquer les conditions et les événements d'une autre époque, différente de la leur à bien des égards. Les sujets de leur travail ne sont généralement pas parmi les vivants et ne peuvent pas être interviewés. Une approche anachronique de l'histoire – c'est-à-dire une approche qui juge les dramatis personae d'une autre période historique sur la base de normes modernes qui n'étaient pas connues, et encore moins opposables, à l'époque où ils vivaient – est l'une des pires erreurs intellectuelles, dépassée seulement par l’utilisation de faits manifestement erronés. Le projet 1619 du New York Times peut servir de future étude de cas tant pour une approche anachronique de l'histoire que pour une indifférence déplorable à l'égard de l'exactitude des faits.

Dans la mesure où le Projet 1619 utilise une méthode, il est pragmatique dans le sens le plus vulgaire du terme. Les auteurs fouillent négligemment dans le passé, choisissant les incidents qui leur conviennent le mieux pour concocter un récit conforme à leur point de vue de racisme préconçu. Ils expliquent les événements historiques en fonction de ce que les auteurs prétendent, souvent à tort, être les motifs immédiats des acteurs. Ce que Friedrich Engels appelait le «motif derrière les motifs» – c'est-à-dire les forces et processus économiques, technologiques et sociaux objectifs qui agissent indépendamment de la conscience des individus – est totalement absent. L'évolution politique et idéologique prolongée du conflit entre les colons et l'Empire britannique est ignorée.

En se basant sur ce qui est écrit dans les essais du Projet 1619, les lecteurs n'auraient aucune idée de la profonde influence exercée par les Lumières sur les dirigeants de la Révolution, ou du fait qu'il existait un lien complexe entre le conflit de la Grande-Bretagne avec les colonies et la politique mondiale de la seconde moitié du 18e siècle.

Le Times ignore l’étude de l’histoire

Le Times justifie son approche raciale en affirmant que l'esclavage et l'expérience des Afro-Américains sont des sujets longtemps négligés par les historiens. En fait, le système esclavagiste – ses origines, son rôle économique changeant en Amérique du Nord avant et après la révolution, et sa signification sociale, politique et culturelle sur une période de plusieurs siècles – a fait l'objet de recherches volumineuses. Les essais qui présentent le Projet 1619 ne montrent aucune familiarité avec le corpus massif de travaux produits par des générations d'historiens. Les essais du Projet 1619 ne sont pas notés en bas de page, et les lecteurs ne disposent pas d'une bibliographie.

Ignorant l'historiographie de la Révolution et de la guerre civile, le Projet 1619 présente des questions qui ont fait l'objet de décennies de débats intenses et rigoureux comme étant réglées. Il existe une abondante littérature sur les points que le projet aborde: en particulier, l'interaction entre la révolution et l'esclavage, l'influence des propriétaires d'esclaves sur la rédaction de la Constitution et, à l'époque de la guerre civile, l'évolution des attitudes de Lincoln sur la race et l'abolition.

Abraham Lincoln, 16e président des États-Unis

Si les rédacteurs en chef du Times avaient abordé le Projet 1619 en journalistes sérieux, ils auraient eu l'obligation particulière, à tout le moins, de prendre connaissance des différends survenus dans le passé récent et d'y faire référence – des différends qui étaient ouverts et en cours alors même que Hannah-Jones et ses coauteurs préparaient leurs essais en vue de leur publication. Beaucoup de ces différends ont été couverts dans le Times avant que le journal ne s'engage ces dernières années dans la politique raciale.

En 2015, le Times a publié un article écrit par Sean Wilentz, dans sa section opinion, dans lequel l'historien s'opposait «au mythe selon lequel les États-Unis étaient fondés sur l'esclavage racial». Wilentz a décrit ce mythe comme «l'un des mensonges les plus destructeurs de l'histoire américaine.» Le Times n'a pas contesté les opinions de Wilentz à l'époque. Cependant, il n'a pas consulté Wilentz dans la préparation des essais du Projet 1619. Ce n'était pas une erreur accidentelle, mais une décision consciente d'exclure du projet tous les arguments contraires. [1]

Le «processus fermé» du Times

Les cinq signataires ont demandé au Times d'expliquer le «processus fermé» par lequel le projet a été élaboré. Ils ont noté que le Times a contourné les experts, a ignoré «les questions de faits vérifiables, qui sont le fondement à la fois d’un savoir honnête et du journalisme honnête», et a remplacé «la compréhension historique par l'idéologie».

Silverstein répond par des généralités peu sincères. Il déclare que le Times «a consulté de nombreux spécialistes de l'histoire afro-américaine et de domaines connexes, lors d'une réunion de groupe au Times ainsi que dans une série de conversations individuelles». Il n'explique pas comment les personnes ont été sélectionnées pour participer à la «réunion de groupe» ou aux «conversations individuelles». Il est évident, d'après la réponse vague de Silverstein, que le Times n'a fait aucune tentative pour inclure dans les «réunions de groupe» ou les «conversations individuelles» des historiens qui représentaient diverses tendances interprétatives. Il est clair que le Times n'était pas intéressé à écouter ce que les historiens qui étaient en désaccord avec la ligne prédéterminée du Projet 1619 avaient à dire.

Compte tenu de leur exclusion des discussions dont le Projet est issu, il convient de rappeler ce que le Times a écrit un jour sur les travaux des professeurs Wood et McPherson. Le Times a fait l'éloge de The Creation of The American Republic, 1776-1787 de Gordon Wood lorsqu'il a été publié pour la première fois en 1969 comme «l'un des 5 ou 6 livres les plus importants jamais écrits sur la Révolution américaine». Quarante ans plus tard, dans l'édition du 27 novembre 2009 du Times, le critique Jay Winik a dit ceci de l'auteur de Empire of Liberty, une histoire des États-Unis de 1789 à 1815:

Un dernier mot sur Gordon S. Wood lui-même. Qui de mieux pour démêler cette histoire extraordinaire mais souvent méconnue qu'un éminent lauréat du prix Pulitzer et un auteur de plusieurs ouvrages classiques sur l'époque révolutionnaire? À chaque page de ce livre, la subtilité et l'érudition de Wood se manifestent. D'une grande portée et d'une grande érudition, Empire of Liberty est un tour de force, le point culminant d'une vie entière de brillante réflexion et d'écriture.» [2]

Il s'est avéré que ce n'était pas le «dernier mot» du Times sur le travail de Gordon Wood. Dans un long essai publié dans le numéro du 22 juillet 2011 du New York Times Book Review, Wood a été salué par David Hackett Fisher comme «l'historien de la Révolution américaine». Le critique a décrit la contribution singulière de Wood à la compréhension de la fondation des États-Unis et de la société issue de la Révolution:

Il a profondément étudié les sources primaires et a fait un effort d'ouverture d'esprit pour comprendre le langage et la pensée des Américains du XVIIIe siècle dans leurs propres termes. Après dix ans de recherches, il a rendu compte de ses résultats, d'abord dans un court essai reproduit dans ce recueil, puis dans l'ouvrage de 1969 intitulé La création de la République américaine, 1776-1787. En guidant ses lecteurs vers les sources, Wood a démontré que les Américains de cette époque ont inventé «non seulement de nouvelles formes de gouvernement, mais une conception entièrement nouvelle de la politique». Ils ont rejeté les idées antiques et médiévales qui concevaient un régime politique comme étant un ensemble d'ordres ou de successions. À leur place, ils ont créé un modèle d'État qui existait pour représenter les intérêts individuels et pour protéger les droits individuels.» [3]

La critique de Battle cry for Freedom par le New York Times

Le Times n'a pas non plus ménagé ses efforts pour apprécier le travail de James McPherson. En 1988, le critique du Times, dans un essai enthousiaste qui a fait la première page de la section des critiques de livres de l’édition du dimanche, a donné l'évaluation suivante de l'histoire de McPherson pendant la guerre de Sécession, intitulée Battle Cry of Freedom:

La guerre de Sécession est le sujet le plus travaillé de l'histoire des États-Unis, l'un des plus écrits de l'histoire du monde. C'est donc un plaisir particulier de rapporter que Battle Cry of Freedom... est le meilleur traitement en un seul volume de son sujet que j'ai jamais rencontré. C'est peut-être même le meilleur jamais publié. [4]

À la lumière de ce que le Times a écrit sur les travaux des professeurs Wood et McPherson, leur exclusion des discussions sur le cadre et le contenu du projet 1619 était manifestement une décision consciente, prise de mauvaise foi.

Le New York Times et la Révolution américaine

Les professeurs Wood, McPherson, Oakes, Bynum et Wilentz contestent la prétention principale sur laquelle repose la condamnation de la Révolution américaine par le Projet 1619. Les historiens énoncent sans équivoque qu'il n'est «pas vrai», comme l'affirme le Times, que «les fondateurs ont déclaré l'indépendance des colonies de la Grande-Bretagne “afin d'assurer la poursuite de l'esclavage.”» Ils qualifient l'allégation de «stupéfiante», ajoutant que «chaque déclaration faite par le projet pour la valider est fausse.»

Silverstein répond:

Je pense qu'il serait utile pour les lecteurs d'entendre pourquoi nous croyons que l'affirmation de Hannah-Jones selon laquelle «l'une des principales raisons pour lesquelles les colons ont décidé de déclarer leur indépendance de la Grande-Bretagne était qu'ils voulaient protéger l'institution de l'esclavage» est fondée sur les données historiques.

Défendant l'affirmation selon laquelle «le malaise des esclavagistes dans les colonies face à la montée du sentiment antiesclavagiste en Grande-Bretagne et à l'augmentation de la réglementation impériale a contribué à motiver la Révolution», Silverstein affirme qu'«un grand nombre d'esclaves en sont venus à considérer la lutte comme un combat entre la liberté et la soumission continue.»

Cette affirmation repose sur un épisode de la Révolution, la publication de la proclamation de Dunmore en 1775, qui, écrit Silverstein, «offrait la liberté à tout esclave qui fuyait sa plantation et se joignait à l'armée britannique.» Il cite une phrase d'un livre récent de l'historienne Jill Lepore, These Truths: A History of the United States, dans lequel elle écrit: «Pas les taxes et le thé, pas les coups de feu à Lexington et Concord, pas le siège de Boston; c'est plutôt cet acte, l'offre de liberté de Dunmore aux esclaves, qui a fait pencher la balance en faveur de l'indépendance américaine.» Déclarant, sur cette base étroite, la signification historique mondiale de la proclamation de Dunmore, Silverstein écrit: «Et pourtant, combien d'Américains contemporains en ont même entendu parler? Les esclaves de l'époque le savaient certainement. Pendant la Révolution, des milliers de personnes ont cherché la liberté en se réfugiant auprès des forces britanniques.»

La professeure Jill Lepore est une écrivaine réfléchie, mais l'importance qu'elle accorde à la proclamation de Dunmore est étayée par une seule déclaration d'Edward Rutledge, un délégué de la Caroline du Sud au Congrès continental. De plus, Lepore sape ensuite sa propre évaluation de l'impact de la proclamation, déclarant dans le même chapitre de son livre:

Outre la proclamation Dunmore offrant la liberté aux esclaves, l'impulsion la plus forte pour l'indépendance vint de l'infatigable Thomas Paine, qui avait immigré d'Angleterre à Philadelphie en 1774. En janvier 1776, Paine publia un pamphlet anonyme intitulé Common Sense, quarante-sept pages d'arguments politiques vifs. «Comme je veux faire comprendre à ceux qui savent à peine lire,» expliqua Paine, «je vais donc éviter tout ornement littéraire et le mettre dans un langage aussi simple que l'alphabet.» Les membres du Congrès étaient peut-être des philosophes, lisant Locke et Montesquieu. Mais les Américains ordinaires lisent la Bible, l'Almanach du Bonhomme Richard et Thomas Paine.

Paine écrivait avec fureur, et il écrivait de façon directe. «La cause de l'Amérique est en grande partie la cause de toute l'humanité», annonçait-il. «Ce n'est pas l'affaire d'une ville, d'un pays, d'une province ou d'un royaume, mais d'un continent, d'au moins un huitième de la surface habitable du globe. Ce n'est pas l'affaire d'un jour, d'une année ou d'un âge; la postérité est pratiquement déjà impliquée, et sera plus ou moins affectée, même jusqu'à la fin des temps.» [5]

La professeure Lepore est prise dans une contradiction évidente. Si, comme sa référence à Dunmore le suggère, l'indépendance américaine a été suscitée par une menace à la permanence de l'esclavage, comment concilier cela avec son admission que «l'impulsion la plus forte pour l'indépendance» a été générée par le Common Sens de Tom Paine, qui a plaidé pour la libération de toute l'humanité? Comme il est typique de sa méthode journalistique bâclée, Silverstein s'empare d'un passage irréfléchi Lepore, mais ignore son appréciation plus réfléchie des motivations idéologiques de la Révolution américaine.

La proclamation de Dunmore

Examinons maintenant la proclamation de Dunmore. Ce n'est pas une question nouvellement découverte: la proclamation de Dunmore a longtemps attiré l'attention des historiens. On a beaucoup écrit à son sujet, l'article de Benjamin Quarles paru en 1958 dans le William and Mary Quarterly, «Lord Dunmore as Liberator», étant parmi les plus cités. Ce n'est que récemment que les historiens racistes ont tenté de conférer à l'acte de Dunmore un caractère progressiste. Cette falsification de l'histoire a des conséquences d’une portée considérable. La conclusion qui doit découler de la glorification de la proclamation de Dunmore par le Times est que la défaite des colons par les Britanniques aurait été l'issue préférable de la guerre; car les Britanniques menaient une guerre de libération sociale contre des colons qui voulaient perpétuer l'esclavage.

John Murray, 4e comte de Dunmore

La proclamation de Dunmore a été émise en novembre 1775 par John Murray, quatrième comte de Dunmore (1730-1809), qui a été nommé gouverneur de New York, puis de Virginie par le roi George III.

La présentation de la proclamation de Dunmore comme l'événement déclencheur de la révolution ignore la chronologie de la rébellion américaine. La proclamation de Dunmore a été émise une décennie après le Stamp Act (adopté par le Parlement britannique le 22 mars 1765), près de cinq ans après le massacre de Boston (5 mars 1770), deux ans après le Boston Tea Party (16 décembre 1773), plus d'un an après la convocation du premier Congrès continental (5 septembre 1774), sept mois après le début des hostilités militaires avec la bataille de Lexington et de Concord et le début du siège de Boston (19 avril 1775), six mois après la bataille du fort Ticonderoga (10 mai 1775) et cinq mois après la bataille de Bunker Hill (17 juin 1775). Même dans les États du sud, le mouvement révolutionnaire était déjà bien avancé au moment où Dunmore donna son ordre.

Lord Dunmore était un représentant de l'aristocratie britannique. En 1745, à l'âge de 15 ans, Dunmore avait participé avec son père à la révolte jacobite réactionnaire pour remettre «Bonnie Prince Charlie» Stuart sur le trône. Finalement, la famille Dunmore a surmonté les difficultés politiques créées par cette allégeance malavisée. Il accède au poste de gouverneur de la Virginie à la mort de Norborne Berkeley, quatrième baron de Botetourt. En devenant gouverneur, Dunmore a lancé une guerre brutale pour conquérir des territoires dans la vallée de la rivière Ohio, principalement aux dépens des Indiens Shawnee, une population de bâtisseurs de tumulus («mound builders») qui vivait dans la région depuis plus de 1500 ans. [8]

Dunmore a mené une expédition dans une partie de ce qui est aujourd’hui la Pennsylvanie et la Virginie occidentale, a maîtrisé les Shawnee et a ouvert la vallée à la colonisation. Peu après la conclusion de l'expédition à la fin de 1774, Dunmore se pencha sur l'humeur révolutionnaire croissante parmi les colons.

En tant que gouverneur, Dunmore avait refusé de signer un projet de loi fermant le commerce des esclaves vers la Virginie. Mais face à la menace de rébellion, Dunmore vit la nécessité d'une initiative tactique. Il écrivit à Lord Dartmouth le 1er mars 1775 qu'il espérait que la libération des esclaves des colons «réduirait les réfractaires de cette colonie à l'obéissance.» Il a agi en novembre 1775, en émettant une proclamation qui ne s'appliquait qu'aux esclaves mâles adultes appartenant à des propriétaires qui s'opposaient activement à la Couronne [9]. La manœuvre «diviser pour mieux régner» était une ruse pratiquée couramment par les Britanniques pour écraser la dissidence.

Dunmore agissait au nom d'une monarchie britannique qui construisait un empire mondial basé sur l'exploitation, l'asservissement, le pillage et la soumission militaire des peuples du monde. Les Irlandais, les Indiens et les Chinois étaient soumis à une oppression brutale qui allait durer des centaines d'années. Bien avant le XXe siècle, les crimes de l'impérialisme britannique sont rappelés par le massacre d'Amritsar, le gazage de l'Irak, la répression du soulèvement des Mau Mau au Kenya et d'innombrables autres actes de brutalité coloniale et impérialiste.

Comme l'a écrit Sylvia Frey dans son article de 1983 «Entre l'esclavage et la liberté: Les Noirs de Virginie dans la révolution américaine» (Between Slavery and Freedom: Virginia Blacks in the American Revolution):

Dunmore n'était pas un champion de l'émancipation. Propriétaire d'esclaves lui-même, il invita avec persistance les défections d'esclaves sans pour autant libérer ses propres esclaves ni déclencher la violence noire redoutée par la classe des propriétaires horrifiés…

De plus, les limites étroites de cette politique ont été conçues délibérément et de manière éhontée pour s'adapter à la pratique de l'armée de prendre le butin de la guerre. L'opportunisme militaire associé à la pratique de spoliation de l'ennemi a produit une politique d'ambivalence qui contredisait et invalidait même leur offre limitée et sélective de liberté. [10]

Bien qu'il soit prouvé que des milliers d'esclaves se sont échappés pour rejoindre les forces britanniques dans l'espoir d'obtenir la liberté, les Britanniques ont traité ces fugitifs avec une brutalité si extrême que beaucoup d'entre eux ont rapidement fui les Britanniques. Les forces loyalistes ont renvoyé les esclaves dont les propriétaires ont changé leur soutien à la Couronne, soumettant les esclaves à des punitions brutales en tant que fugitifs capturés.

Les Britanniques ont armé une petite minorité des fugitifs, mais la grande majorité a été obligée d'effectuer des travaux dangereux et brutaux avec pratiquement aucun salaire et peu de nourriture. Il y a des preuves que beaucoup ont finalement été vendus dans le commerce d'esclaves des Antilles. Frey note que parmi les 800 qui se sont échappés pour rejoindre les forces de Dunmore, la plupart sont morts de maladie en 1776, faute de nourriture, de vêtements et d'abri. Bien sûr, on ne peut pas reprocher à ces esclaves d'avoir cherché la liberté avec les Britanniques. Cependant, ils ont été mis à l'écart lorsque le stratagème impérial pour maintenir le contrôle des colonies a échoué. Un épisode crucial – l'évacuation des forces de Dunmore du quartier général du seigneur britannique à l'île de Gwynne – témoigne du sort tragique des esclaves qui avaient été trompés par les promesses cyniques de la Grande-Bretagne:

Lorsqu'ils furent finalement mis en déroute par les forces américaines, les navires britanniques glissèrent leurs câbles et s'enfuirent de l'île de Gwynne, abandonnant canons, bétail, chevaux, meubles, tentes pour sept à huit cents hommes, et plusieurs centaines de noirs malades, mourants et morts... Bien que le nombre total de morts ne puisse être déterminé, un officier américain a compté 130 tombes, «ou plutôt des trous», comme il l'a dit. Au cours des sept semaines d'occupation de l'île de Gwynne, des sources américaines ont estimé que cinq cents des gens accompagnant Dunmore sont morts, pour la plupart des noirs. Vingt ans plus tard, «le souvenir choquant de milliers de nègres misérables qui y avaient péri de faim et de maladie» subsistait encore. [11]

Sceau de la Société abolitionniste de Pennsylvanie (fondée en 1775)

La référence à la proclamation de Dunmore ne peut pas non plus expliquer les sentiments abolitionnistes qui se faisaient de plus en plus sentir dans le Nord. En 1775, la première société abolitionniste du monde a été fondée en Pennsylvanie, tandis que le Vermont, le Massachusetts, le New Hampshire, le Connecticut et le Rhode Island ont interdit l'esclavage entre 1777 et 1784. Quatre ans après la fin de la guerre révolutionnaire, le Congrès a interdit l'esclavage dans les Territoires du Nord-Ouest en adoptant l'ordonnance du Nord-Ouest en 1787.

En revanche, Lord Dunmore a quitté les colonies pour devenir gouverneur royal des Bermudes de 1787 à 1796, où il a appliqué un système d'esclavage brutal et a possédé personnellement un nombre important d'esclaves.

Le Times ne mentionne pas non plus le fait établi que des milliers de noirs et d'esclaves libérés ont servi dans l'Armée continentale racialement intégrée après le 1er janvier 1777, date à laquelle l'interdiction de la conscription des noirs a été levée. Le baron Von Closen, un officier allemand servant dans le régiment français Royal-Deux-Ponts, a estimé que jusqu'à un quart de l'armée révolutionnaire était noir. En 1783, la législature de Virginie adopta une loi d'émancipation accordant la liberté à tous les esclaves qui avaient «fidèlement servi en acceptant les conditions de leur enrôlement, et qui ont ainsi bien sûr contribué à l'établissement de la liberté américaine.» [12]

Si la proclamation de Dunmore a déclenché la Révolution américaine, comment le Times rend-il compte du siècle et demi d'histoire coloniale antérieure, qui a culminé avec le développement d'un mouvement politique populaire contre l'oligarchie, l'aristocratie et la monarchie?

Franklin, Washington, les Adams (Samuel et John), Jefferson, Paine et bien d'autres furent les plus grands représentants d'une extraordinaire génération de révolutionnaires. Ils n'avaient pas des vues identiques sur de nombreux sujets, y compris le sort éventuel de l'esclavage. Mais l'argument selon lequel l'un quelconque des principaux dirigeants de la Révolution, sans parler de la masse qui les appuyait parmi la population coloniale, se battait pour défendre l'esclavage contre la menace d'un mouvement d'émancipation dirigé par les Britanniques est historiquement et politiquement absurde. On peut légitimement dire que les Fondateurs ne s’accordaient pas entre eux sur la façon de mettre fin à l'esclavage, mais aucun d'entre eux n'a déclenché et dirigé la Révolution pour le sauver.

Thomas Jefferson, auteur de la Déclaration d'indépendance

 

Le contexte historique de la Révolution américaine

Karl Marx écrivait dans le 18e Brumaire de Louis Bonaparte: «Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants.»

La rébellion américaine contre la domination britannique était une révolution démocratique bourgeoise. Il était dans la nature de ces révolutions de promettre plus que ce qu'elles pouvaient offrir. Il ne fait aucun doute que des compromis ont été faits pour assurer l'unité des colonies dans la lutte contre la Grande-Bretagne et, plus tard, pour parvenir à un accord sur une constitution pour les nouveaux États-Unis d'Amérique. Les historiens peuvent, s'ils le souhaitent, trouver des fautes dans la morale de ceux qui ont fait ces compromis. Mais ils doivent encore rendre compte avec précision du contexte historique et des contraintes politiques qui ont conduit aux décisions des Fondateurs. Les auteurs du Projet 1619 ne fournissent pas d'analyse de ce genre. Tout est expliqué en termes de prétendues haines raciales des «blancs». C'est la seule constante du récit du Projet 1619, qu'il applique à sa discussion de l'ensemble de l'histoire américaine, du XVIIe au XXIe siècle.

Les Fondateurs ont fait des compromis avec les colonies du Sud esclavagistes afin d'établir et de maintenir l'unité nationale. Mais cela ne change rien au fait que la Révolution américaine a été un événement monumental qui a changé le cours de l'histoire du monde. L'événement objectif était plus grand que les mortels fautifs qui se trouvaient à le diriger. Le professeur Jonathan Israel l'explique dans The Expanding Blaze: How the American Revolution Ignited the World, 1775-1848:

La Révolution américaine, qui a précédé la grande Révolution française de 1789-99, a été le premier et l'un des plus grands bouleversements de toute une série d'événements révolutionnaires qui ont saisi le monde atlantique pendant les trois quarts d'un siècle, de 1775 à 1848-49. Comme la Révolution française, ces événements ont tous été profondément marqués par l'Amérique et ont eu sur elle des répercussions rarement examinées et discutées dans un contexte général... Ses innovations politiques et institutionnelles ont fondé un type de république entièrement nouveau qui incarne une vision sociale diamétralement opposée, fondée sur la liberté partagée et l'égalité des droits civils. La Révolution a commencé la démolition du monde hiérarchique moderne des rois, de l'aristocratie, du servage, de l'esclavage et des empires coloniaux mercantilistes, initiant sa lente et complexe refonte dans la forme essentielle de la modernité. [13]

Une approche anachronique de la Révolution – c'est-à-dire, interpréter un événement d'une manière qui est incompatible, ou sans lien, avec conditions historiques générales prévalant au moment de son occurrence – va à l'encontre d'une compréhension de l'événement et du développement ultérieur de l'histoire américaine et mondiale. Comme l'écrit Wood dans The Radicalism of the American Revolution, les principes démocratiques de la révolution ont remis en question ce qui était auparavant incontestable:

Les Américains reconnaissaient maintenant que l'esclavage dans une république de travailleurs était une aberration, «une institution étrange», et que si des Américains devaient le conserver, comme l'ont finalement fait les Sud-Américains, ils devraient l'expliquer et le justifier de nouvelles façons raciales et anthropologiques dont leur ancienne société monarchique n'avait jamais eu besoin. La révolution a en effet mis en mouvement des forces idéologiques et sociales qui ont condamné l'institution de l'esclavage dans le Nord et ont conduit inexorablement à la guerre civile. [14]

L’approche raciale du Times compromet également une véritable compréhension des racines historiques de la croissance du racisme anti-noir dans le Sud. L'historien John Shy a écrit:

En 1783, les propriétaires d'esclaves du Sud, qui se contentaient auparavant de gérer un système plus souple et moins dur dans la pratique qu'il n'apparaissait dans les textes de loi, ont réalisé comme jamais auparavant à quel point le système était en réalité fragile et vulnérable, et à quel point ils ne pouvaient pas compter sur la lâcheté, l'ignorance et la gratitude de leurs esclaves. Troublés par l'agitation, même en leur sein, créée contre l'esclavage par la justification rhétorique de la Révolution, les propriétaires d'esclaves ont entrepris de donner une expression juridique et institutionnelle à un nouveau niveau d'anxiété concernant le système. Les nouvelles règles régissant l'esclavage et une nouvelle articulation des attitudes racistes ont peut-être été l'un des héritages les plus importants, les plus durables et les plus paradoxaux de la guerre révolutionnaire. [15]

La période séparant la fin de la guerre d'Indépendance du début de la guerre de Sécession n'était que de 78 ans, soit la distance entre 1941, lorsque Franklin Roosevelt était président, et aujourd'hui. Dans ce bref laps de temps, un mode de production économique basé sur l'esclavage, qui existait depuis des milliers d'années, a été aboli par la lutte sociale de masse. Ces transformations profondes ont leurs racines dans des processus objectifs, des décennies, voire des siècles, en cours de réalisation, dont même les dirigeants des événements n'auraient pas pu être pleinement conscients. Mais cela ne remet pas en cause la signification historique durable de la Révolution, pas plus que le fait que les participants n'avaient pas de vues contemporaines sur les questions de race et d'identité.

Le Times et Abraham Lincoln

En défendant Hannah-Jones contre l'affirmation des historiens selon laquelle sa description de Lincoln comme raciste était «trompeuse», Silverstein répond:

Elle donne une importante leçon d’histoire en rappelant simplement au public, qui a tendance à considérer Lincoln comme un saint, que pendant une grande partie de sa carrière, il a cru qu'une condition préalable nécessaire à la liberté serait un plan visant à encourager les quatre millions d'anciens esclaves à quitter le pays... L'histoire de l'abolition devient plus compliquée, et plus instructive, lorsque les lecteurs comprennent que même le Grand Émancipateur était ambivalent au sujet de la pleine citoyenneté noire.

Il est sans doute vrai que Lincoln est le plus vénéré des présidents américains, mais ce n'est pas parce qu'il a fait l'objet d'éloges funèbres sans fin et sans critique de la part des historiens. Les contradictions dans l'évolution et les vues politiques de Lincoln ont fait l'objet d'innombrables ouvrages. Le professeur Oakes, l'un des cinq historiens qui ont signé la lettre au Times, n'est certainement pas un admirateur inconditionnel de Lincoln. Il évalue le président dans le contexte des conditions politiques de son époque. Un article publié par le Times le 12 février 2013, relatant l'attribution du prix Lincoln à Oakes pour son livre Freedom National: The Destruction of Slavery in the United States, 1861-1865, cite un passage dans lequel l'historien résume son point de vue sur le président:

Il y a trop d'hyperbole dans la façon dont on parle d'Abraham Lincoln. Il n'était ni le Grand Émancipateur qui a dominé son époque et a sorti son peuple des ténèbres, ni en aucune façon un émancipateur réticent retenu par un quelconque engagement viscéral envers la suprématie blanche. Dans l'évolution de la politique antiesclavagiste en temps de guerre, Lincoln n'a été ni plus rapide ni plus lent que les législateurs républicains. Au lieu de cela, ils semblaient se déplacer en tandem. [16]

L'un des concepts centraux du projet de 1619 est qu'il fait avancer une réévaluation audacieuse, très originale et attendue depuis longtemps de la guerre civile et du rôle d'Abraham Lincoln. Hannah-Jones ne se contentait pas de «rappeler au public» que Lincoln soutenait la colonisation, comme le prétend malhonnêtement Silverstein. Dans son essai d'ouverture, elle affirme que Lincoln était un raciste qui considérait «les Noirs comme l'obstacle à l'unité nationale».

L'affirmation de Silverstein selon laquelle le soutien à la colonisation dans les années 1840 et 1850 fait de Lincoln un raciste est fondée sur une évaluation anachronique et moralisatrice qui retire la question de son contexte historique.

De l'après-révolution à la période précédant le déclenchement de la guerre civile, la colonisation a défini la position générale des opposants à l'esclavage. Les partisans de la colonisation comme le chef du Parti whig, Henry Clay, «considéraient la fin de l'esclavage comme un élément important de l'unification et de la modernisation de la nation.» Clay croyait que «les deux races ne pouvaient pas exister ensemble dans l'égalité et l'harmonie» et que «pour le bien de la race noire, l'abolition immédiate de l'esclavage, avec ses résultats sinistres attendus, n'était pas pratique, et il fallait trouver une autre option». [18]

L'abolitionnisme s'est développé à la fois à partir des limites et des racines racistes de la perspective de la colonisation et en opposition à celles-ci. Lincoln, comme la plupart des whigs, a soutenu la colonisation jusque dans les années 1850. Mais au milieu de la rupture du Compromis de 1850 et de l'éclatement de la guerre de milice dans les territoires du Kansas et du Nebraska, le Parti whig fut détruit par son incapacité à s'attaquer de front à la question de l'esclavage, ses membres du sud soutenant largement le Parti démocrate pro-esclavagiste et ses membres du nord, antiesclavagistes – dont Lincoln – devenant républicains au milieu des années 1850. L'importance de la décision de Lincoln, en 1862, de publier la Proclamation d'émancipation a constitué une rupture radicale avec la perspective qui avait dominé la politique antiesclavagiste pendant le demi-siècle précédent.

Ironiquement, c'est parmi les sections du mouvement nationaliste noir du XXe siècle que les propositions de colonisation – préconisant que les Afro-Américains retournent «en Afrique» pour établir leurs propres sociétés dans des pays comme le Liberia – ont connu un regain de popularité. Comme le note le biographe James C. Clotter, «le mouvement panafricain de Marcus Garvey et d'autres au cours du siècle prochain pourrait reconnaître une grande partie de leur rhétorique dans les mots de l'ACS [American Colonization Society] cent ans plus tôt». Tous deux considéraient que l'harmonie entre les Noirs et les Blancs était impossible: une position qui a beaucoup en commun avec l'accent mis par Hannah-Jones sur les «expériences» historiques uniques et insurmontables des Noirs et des Blancs.

L'influence décisive de Lerone Bennett Jr. sur le Projet 1619

Une grande partie de ce que Nikole Hannah-Jones écrit dans son essai d'introduction au Projet 1619 est indissociable de l'anti-lincolnisme qui était assez courant chez les écrivains nationalistes noirs dans les années 1960. En fait, tout le cadre du Projet 1619 et, en particulier, son évaluation d'Abraham Lincoln, se trouve dans un essai publié en 1968 par la revue African American Ebony, qui a été largement diffusée. Écrit par l'historien racial-nationaliste Lerone Bennett Jr. (1928-2018), son titre demandait: «Abraham Lincoln était-il un suprémaciste blanc?» L'auteur a répondu à sa question par l'affirmative.

Bennett a écrit:

Au fil des ans, la mythologie du Grand Émancipateur est devenue une partie du paysage mental de l'Amérique. Des générations d'écoliers ont mémorisé ses cadences. Les poètes, les politiciens et les Noirs qui ont longtemps souffert ont pleuré sur son imagerie et son drame.

Aucune autre histoire américaine n'est aussi durable. Aucune autre histoire américaine n'est aussi réconfortante. Aucune autre histoire américaine n'est aussi fausse.

Abraham Lincoln n'est pas la lumière parce qu'il se tient en fait dans la lumière, cachant notre chemin: parce qu'une véritable proclamation d'émancipation est devenue une question de survie nationale et parce que personne n'a jamais émis un tel document dans ce pays: parce que, finalement, les mensonges asservissent et parce que la vérité est toujours convenable et correcte, il est devenu urgent de réévaluer la mythologie de Lincoln. [20]

Au cours des trois décennies suivantes, Bennett a continué d'ajouter – avec des niveaux croissants de vitupération, de superficialité et de malhonnêteté – à son acte d'accusation contre Lincoln, dont le point culminant a été son livre de 1999, Forced Into Glory: Abraham Lincoln’s White Dream. Dans cet ouvrage, Bennett dénonçait «les Américains blancs qui ont travaillé nuit et jour pendant plus de 140 ans pour perpétuer la mémoire d'un séparatiste blanc qui voulait déporter tous les Afro-Américains et qui fournit, en outre, le plus grand exemple dans toute l'histoire de la sagesse de rester inactif dans une grande crise nationale comme l'esclavage ou l'apartheid ou le Troisième Reich». [21]

Première page de la critique par Lerone Bennett de Lincoln publiée dans le numéro de février 1968 d'Ebony Magazine.

Si les rédacteurs et les scribes du Projet 1619 avaient passé plus de temps à rechercher leur sujet, ils auraient peut-être découvert un essai dans l'édition du 11 février 1968 du New York Times Magazine, une longue réponse à Lerone Bennett Jr. écrite par un membre de la rédaction, Herbert Mitgang. Le titre de l'essai posait la question: «Lincoln n’était-il qu’un raciste?» Mitgang a résumé l'acte d'accusation de Bennett, qui anticipait tous les arguments qui seraient présentés par Hannah-Jones un demi-siècle plus tard.

Les principaux points énoncés au sujet de Lincoln sont qu'il croyait fermement à la suprématie des Blancs; qu'il n'était pas opposé à l'esclavage; que même son opposition à l'extension de l'esclavage était tardive et hypocrite; qu'il a grandi pendant la guerre – mais pas beaucoup, car il n'était pas vraiment un humanitaire; que la Proclamation d'émancipation était un stratagème politique pour gagner du temps et empêcher un véritable acte de libération des esclaves; que Lincoln voulait que la Reconstruction soit strictement pour les Blancs. [22]

Mitgang a présenté une réfutation détaillée des arguments de Bennett, reconstruisant l'évolution des vues de Lincoln sur l'esclavage des années 1840 à la fin de sa vie. Mitgang ne glorifie pas Lincoln, mais il soutient avec force que le 16e président américain en est venu à jouer un rôle progressiste monumental dans l'histoire des États-Unis. Ses paroles servent à condamner les actions de ses successeurs dans les bureaux de rédaction du Times. Mitgang a écrit:

Qualifier Lincoln de suprémaciste blanc, c'est appeler la Proclamation d'émancipation, les amendements constitutionnels contre l'esclavage et pour la liberté, et la défaite de la Confédération et de son «institution» inhumaine des actes anti-nègres. Juger un président par des citations sélectives et les appliquer un siècle plus tard comme moyen d'obscurcir les aspirations contemporaines est de la malice historique et est déplorable. [23]

Le nom de Bennett n'apparaît pas dans l'essai de Hannah-Jones, et son article et son livre ultérieur ne sont pas référencés. On ne peut éviter la conclusion que le Times a jugé malavisé d'associer le Projet 1619 aux écrits de Bennett, qui ont été largement discrédités parmi les historiens. Mais l'influence de ses écrits sur le Projet 1619 est évidente. Hannah-Jones a elle-même déclaré, dans une entrevue publiée dans le Daily Press le 8 novembre 2019, que la lecture de Before the Mayflower de Bennett A History of the Negro in America, 1619-1962, alors qu'elle était encore lycéenne dans l'Iowa, l'a profondément bouleversée. «Je me souviens d'avoir été frappée de voir que nous avons grandi en connaissant le Mayflower et 1620 mais n'avions jamais entendu parler du White Lion [le nom du bateau qui a transporté les Africains dans les colonies anglaises en 1619].»

L’admiration de Hannah-Jones à l'égard du travail de Lerone Bennett peut aider à expliquer pourquoi James McPherson n'a pas été consulté par les rédacteurs du Projet 1619. McPherson a écrit une critique de Forced Into Glory de Bennett, qui a été publiée dans l'édition du 27 août 2000 du New York Times. Il a mis en pièces la fausse représentation de la Proclamation d'émancipation faite par Bennett. McPherson a conclu son examen de Forced Into Glory parl'observation suivante: «Bennett ne parvient pas à apprécier l'acuité et l'empathie qui ont permis à Lincoln de transcender ses préjugés et de diriger la plus grande révolution sociale de l'histoire américaine, la libération de quatre millions d'esclaves».

Les rédacteurs en chef du Times sont moins emphatiques que Bennett, mais ils ne sont pas plus précis. L'affirmation de Silverstein selon laquelle Lincoln était «ambivalent au sujet de la pleine citoyenneté noire» ne tient pas compte du fait que le 14e amendement, qui garantissait le droit de citoyenneté aux esclaves libérés, n'aurait pas pu devenir réalité sans la Proclamation d'émancipation et la victoire de l'Union dans la guerre. Les 13e, 14e et 15e amendements ont été collectivement appelés les amendements de la guerre civile parce qu'ils ont consacré dans le droit constitutionnel ce que la guerre avait accompli par des actes politiques et militaires.

En attirant l'attention sur l'influence des écrits de Bennett sur le Projet 1619, il faut garder une certaine réserve. Bennett a reconnu le rôle essentiel des abolitionnistes tels que Wendell Phillips dans la lutte pour l'émancipation et l'égalité des Afro-Américains. Hannah-Jones ne tient pas compte de cela et affirme que dans la lutte pour la démocratie, les Afro-Américains se sont battus «seuls».

La couverture de Before the Mayflower de Lerone Bennett

 

La mémoire sélective des oppressions du Projet 1619

Le Times affirme que son récit raciste est justifié parce qu’«il est difficile d'affirmer que l’égalité n'a jamais été vraiment atteinte pour les Noirs américains.» En fait, l’égalité ne pourrait jamais et n’a jamais a été atteinte pour la grande majorité de la population en Amérique capitaliste. Mais avant d'examiner la question de l'inégalité contemporaine aux États-Unis, nous sommes contraints d'attirer l'attention sur le fait qu'Hannah-Jones et le Projet 1619 dans leur ensemble affichent de l'indifférence à l'oppression et à la souffrance de tous les autres, c'est-à-dire des non-Afro-Américains qui habitent le continent américain.

L'existence de l'esclavage a été l'un des plus grands crimes commis sur le sol coupable des États-Unis. Mais le sang prélevé par les coups de fouet des propriétaires d'esclaves était, dans une large mesure, comme Lincoln l'a si bien déclaré lors de sa deuxième investiture, payé avec le sang des plusieurs centaines de milliers de soldats qui ont péri dans la guerre civile de 1861-1865. Mais il n'y avait pas une telle rétribution pour les guerres génocidaires menées contre les habitants d'origine du continent américain. Leur sort ne reçoit aucune mention dans le Projet 1619.

Qu'en est-il de l'extrême brutalité face aux vagues d'immigrants irlandais fuyant la famine? Ou des Italiens qui ont été violemment stéréotypés, maltraités et, pendant la Peur rouge du début des années 1920, déportés? On se demande si Hannah-Jones a déjà entendu parler de Sacco et Vanzetti. Ou de l'exploitation du travail des «coolies» chinois. Et qu'en est-il de l'internement des Américains d'origine japonaise? Qu'en est-il des immigrants juifs, qui ont fait face à des décennies de violents préjugés antisémites en Amérique «chrétienne»? On ne trouve pas un mot de ces éléments de la dure «expérience immigrante» dans les essais du Projet 1619. Et tout le vaste sujet du mouvement ouvrier américain, avec ses luttes violentes et ses innombrables martyrs, n'est pas mentionné.

Tous les nombreux cas d'oppression doivent être documentés et mémorisés. Chaque victime d'injustice, sous quelque forme que ce soit, a la revendication légitime d’être sur la conscience de l'humanité. Mais la compassion, en soi, est insuffisante. Il est nécessaire de comprendre les véritables causes des crimes. Pour cela, une attitude moraliste et anachronique envers l'histoire n'est pas seulement inadéquate. C'est un obstacle à l'identification et, en fin de compte, à l'élimination des causes objectives des nombreuses formes d'oppression et d'exploitation qui se sont développées aux États-Unis au lendemain de la révolution de 1775-1783 et de la guerre civile de 1861-1865.

Malgré tous les magnifiques principes et idéaux proclamés par les deux grandes révolutions qui ont éclaté sur le continent américain entre 1775 et 1865, ces événements ont été, en dernière analyse, des révolutions bourgeoises. Il existait inévitablement un fossé entre les idéaux qu’ils proclamaient et leur véritable objectif socioéconomique et politique.

La révolution de 1775-1783 a ouvert la voie à une vaste expansion du capitalisme sur le continent nord-américain et au développement d'une nouvelle forme d'État-nation capitaliste. Après que la bourgeoisie nord-américaine en plein développement s’est débarrassée du carcan de la domination coloniale, les tensions de classe au sein de la nouvelle société se sont développées rapidement.

Alors que la Révolution détruisait l'ancien système aristocratique, note Gordon Wood, «les opportunités croissantes de richesse ont transformé la mobilité sociale en une ruée» et «les attentes d'élever son niveau de vie – ne serait-ce que pour acheter de nouveaux biens de consommation – se sont infiltrées de plus en plus profondément au sein de la société et ont eu des effets profonds sur la conscience des gens ordinaires. Au lieu de créer un nouvel ordre de bienveillance et d'altruisme, le républicanisme éclairé multipliait la compétitivité sociale et l'individualisme; et il ne semblait pas facile de l'arrêter.» La Révolution, écrit Wood, «a été la source de ses propres contradictions.» [24]

Ces contradictions ont trouvé leur expression dans la Constitution elle-même, rédigée par d'anciens politiciens révolutionnaires qui détenaient désormais le pouvoir d'État. La nouvelle classe dirigeante a affronté les dangers de la démocratie plébéienne populaire lors de la rébellion des agriculteurs pauvres lors de la révolte des Shays de 1786-87 et allait bientôt l'affronter à nouveau lors de la rébellion du whisky du début des années 1790.

Wood explique: «La Constitution fédérale de 1787 était en partie une réponse à ces développements sociaux populaires, une tentative d'atténuer leurs effets par de nouveaux arrangements institutionnels.» [25] Alors que la Constitution cherchait à établir un État fédéral fort, les aspirations démocratiques des masses populaires, déclenchées par la Révolution elle-même, étaient si puissantes que la Déclaration des droits est apparue comme un compromis pour protéger le peuple du gouvernement. Au cours des 200 dernières années, la Déclaration des droits a fourni le cadre de toute discussion sur le changement social, la réforme et même la révolution.

Le contexte contemporain du Projet 1619

Le Times, comme nous l'avons déjà noté, déclare qu’«il est difficile d'affirmer que l’égalité n'a jamais été vraiment atteinte pour les Noirs américains». La déclaration implicite selon laquelle l’inégalité, socioéconomique et politique, constitue le destin exclusif des Afro-Américains est une démonstration frappante de l'aveuglement et de l'égocentrisme qui caractérisent les perspectives des éditeurs et des auteurs du Projet 1619.

L'attaque raciste du Times contre la Révolution américaine et la guerre civile se déroule dans des conditions d'opposition croissante aux inégalités sociales aux États-Unis. Après des décennies de répression, les manifestations de masse et les grèves des travailleurs apparaissent comme de puissantes manifestations d'opposition sociale. De manière significative, les manifestations de masse et les grèves de 2019 ont impliqué dans tous les cas l'action unifiée de la classe ouvrière. Il n’existe pas un seul exemple d’action unifiée de travailleurs qui aurait été perturbée par des différences liées à la couleur de peau, la nationalité, l’origine ethnique, la religion, le sexe ou les préférences sexuelles. Les protestations n'étaient pas les actions de différentes «identités», mais plutôt celles d'une classe sociale.

Le mouvement de la classe ouvrière aux États-Unis fait partie d'un processus mondial. En 2019, des personnes de toutes origines ethniques et de nombreuses nationalités ont participé à des manifestations de masse réclamant l'égalité et les droits démocratiques. Bien que la pigmentation de la peau du peuple chilien, libanais, irakien, français, haïtien, soudanais et hongkongais diffère, les exigences des masses populaires sont similaires.

Inévitablement, l'émergence du mouvement ouvrier de masse trouve sa réflexion politique dans un regain d'intérêt pour le socialisme comme alternative au capitalisme. Bien sûr, la compréhension populaire du socialisme et de la manière de le réaliser est encore très limitée. Mais le processus de radicalisation politique s'accélérera à mesure que le mouvement de masse se développera et que les conflits sociaux s'intensifieront. La classe dirigeante, extrêmement sensible à toute tendance intellectuelle, culturelle et politique qui menace sa richesse et son pouvoir, est alarmée par la propagation naissante de sentiments et d'idées socialistes. Le président Trump proclame que le socialisme ne sera pas autorisé à prendre le pouvoir aux États-Unis.

Trump exprime la peur du socialisme de la classe dirigeante dans un langage obscène et fasciste qui est cohérent avec son personnage politique et ses objectifs. Il a implacablement fait des immigrants des boucs émissaires afin de désorienter et de détourner la colère sociale générée par les difficultés économiques vécues par de larges couches de la classe ouvrière, c'est-à-dire l'écrasante majorité de la population.

Les démocrates utilisent une stratégie différente, et certainement plus sophistiquée politiquement, qui n'est pas moins orientée vers la fomentation de divisions dans la classe ouvrière. Elle repose sur la promotion incessante de diverses formes de politique «identitaire».

Au cours des trois dernières décennies, le Parti démocrate s'est plus étroitement identifié au capital financier, remportant même la majorité des voix des Américains aisés lors des élections de 2016 et 2018. L'accent obsessionnel des démocrates mis sur la race et l'identité vise à saper le développement de la conscience de classe. Dans la mesure où le Parti démocrate conserve une base électorale parmi les travailleurs afro-américains, il cherche à s'enraciner non pas dans un appel à leurs intérêts économiques, mais plutôt à leur identité raciale.

Le soutien à ce stratagème politique est particulièrement prononcé chez les Afro-Américains aisés qui ont bénéficié de diverses formes de programmes de discrimination positive fondés sur l’origine ethnique, qui ont donné accès à des postes qui permettent l'accumulation d'une richesse substantielle. Dans sa brève mention des inégalités, Silverstein ne fait référence qu'à la disparité entre les revenus des ménages noirs et blancs. Il convient de noter que les chiffres qu'il fournit pour accentuer cette disparité sont faussés par l'inclusion des mégamillionnaires et milliardaires dans le calcul du revenu des ménages blancs. De manière significative, Silverstein évite toute référence à la croissance extrême des inégalités sociales au sein dela population afro-américaine. De 2007 à 2015, la part de la richesse totale parmi les Afro-Américains appartenant aux 1% les plus riches des Afro-Américains est passée de 19% à plus de 40%. [26]

La politique de l'identité raciale a prospéré dans des conditions où les Afro-Américains les plus riches se séparent de la grande majorité des travailleurs noirs, dont les 60% les plus pauvres possèdent une richesse négative. Pendant ce temps, les Blancs qui appartiennent à la classe ouvrière – ceux qui, selon le Times, bénéficient d'un «privilège» – meurent à un rythme sans précédent de maladies de désespoir social, notamment l'alcoolisme, le suicide et les surdoses d'opioïdes.

Les conséquences politiques de la falsification de l’histoire

Nous ne prétendons pas que tous les rédacteurs et auteurs impliqués dans le Projet 1619 se livrent à une tromperie délibérée ou cherchent simplement des opportunités de carrière. Comme toujours, de nombreux facteurs et motivations individuelles sont à l'œuvre. Certains sont simplement mal informés. Il y en a qui peuvent sincèrement penser qu'ils réparent l'histoire de la discrimination raciale aux États-Unis. Et il y a ceux, pour être franc, qui accueillent l'opportunité de profiter largement des honoraires de conférencier, des contrats de livre, des promotions d'entreprise et de toutes sortes de revenus générés par diverses formes de camelote pseudo-intellectuelle. L'acceptation par Hannah-Jones du parrainage de Shell Oil, qui est impliquée dans l'oppression meurtrière du peuple Ogoni au Nigeria, est un exemple déplorable de ces derniers.

La falsification de l'histoire sert invariablement des intérêts politiques contemporains bien réels, même s'ils ne sont pas déclarés. Le récit racial est destiné à remplacer celui qui est basé sur l'analyse des intérêts sociaux et de classe objectivement existants. Le New York Times, en tant qu'entreprise et, plus important encore, voix puissante de la classe dirigeante et de son État, a un programme politique très réel, qui est étroitement coordonné avec le Parti démocrate. Silverstein n'explique jamais pourquoi le Times adopte maintenant, comme base d'un changement essentiel dans l'enseignement de l'histoire américaine, le récit raciste de Lerone Bennett Jr., qu'il a explicitement et énergiquement rejeté il y a 50 ans. Il n'explique pas non plus pourquoi le Times rejette les critiques de Gordon Wood et James McPherson, qu'il décrivait il y a moins de dix ans comme les principales autorités dans le domaine des études de l'époque de la révolution et de la guerre civile.

De toute évidence, ce ne sont pas les événements historiques qui ont changé, mais bien les impératifs politiques et les intérêts sociaux qui déterminent la politique éditoriale du New York Times. Cela est à lui seul une bonne raison pour laquelle l’écriture de l’histoire et la mise en place des programmes d’histoire destinés à guider l’enseignement des jeunes ne devraient pas être déterminées par la direction générale des journaux. La justification des intérêts nationaux et mondiaux du capitalisme américain, la quête incessante de la rentabilité des entreprises, l'effort de suppression de la lutte des classes et la justification de niveaux stupéfiants d'inégalité sociale ne sont pas compatibles avec la poursuite de la vérité historique.

Quels que soient les avantages du Times à poursuivre un discours racial pour obtenir une majorité électorale pour le Parti démocrate, il s'agit d'une stratégie politiquement dangereuse et totalement réactionnaire qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques.

Ceux qui plaident pour une histoire de «l'Amérique noire» légitiment également une histoire de «l'Amérique blanche». Ils aident les politiciens racistes de la droite fasciste. La création de différents «récits raciaux» vise à présenter les «races» comme «intrinsèquement différentes» les unes des autres, pour emprunter une phrase à la politicienne démocrate Stacey Abrams. Les efforts passés pour dénoncer le mensonge des différences raciales sont sapés. Lorsque les partisans de la politique raciale affirment que le «privilège blanc» est basé sur les intérêts réels des «blancs», ils s'opposent – en violation de la raison, de la science et des conseils de l'histoire – à l'unité de la classe ouvrière dans le monde dans sa lutte contre le capitalisme, l'autoritarisme et la menace croissante de la guerre.

Au cours des derniers mois, depuis la publication en septembre 2019 de sa critique initiale du Projet 1619, le Parti de l' égalité socialiste et le World Socialist Web Site ont été invités par des journalistes représentant des publications bourgeoises à expliquer pourquoi nous nous opposons à l’initiative du New York Times. Ces questions, qui découlent généralement d'une véritable curiosité plutôt que d'une malveillance politique, reflètent la mesure dans laquelle la «gauche» est identifiée à la «politique identitaire». En réponse, nous expliquons que l'exaltation d'une telle politique n'a rien de commun avec la théorie, les principes et le programme politique du mouvement socialiste. Le slogan historique du mouvement socialiste est «Travailleurs de tous les pays, unissez-vous!» et non «Races du monde, divisez-vous!»

Peinture de John Trumbull, Déclaration d’indépendance

La falsification et la répudiation des principes et objectifs durables des révolutions passées privent le mouvement révolutionnaire contemporain d'une orientation historique essentielle. L'attitude méprisante, cynique et même nihiliste envers les luttes du passé sape l'appréciation de la valeur durable de leurs progrès réels, même limités et contradictoires, vers la réalisation ultime de la vraie démocratie, de la prospérité universelle et de la véritable égalité humaine, qui sont les véritables buts du mouvement socialiste.

En tant que marxistes, nous comprenons les limites des révolutions démocratiques bourgeoises des XVIIIe et XIXe siècles et avons réglé nos comptes avec elles. Nous connaissons très bien la différence entre les rationalisations idéologiques et les réalités historiquement déterminées. Mais ceux qui ne sont pas inspirés par les idéaux historiques et universels du monde proclamés par la déclaration immortelle de Jefferson et le discours de Gettysburg de Lincoln ne sont ni socialistes ni révolutionnaires. Ceux qui abandonnent avec facilité des positions gagnées par le sang versé dans le passé n'en conquerront jamais de nouvelles. En particulier dans une période de lutte de classe mondiale, les principes révolutionnaires sous-jacents qui ont fait des luttes de 1776 «la cause de toute l'humanité» acquièrent une importance renouvelée encore plus grande.

La défense sans compromis de l'héritage progressiste des deux premières révolutions américaines est nécessaire pour résister à la régression intellectuelle et à la réaction politique, éduquer la classe ouvrière et, sur cette base, construire un puissant mouvement socialiste américain et international.

(Article paru en anglais le 28 décembre 2019)

Notes:

[1] Wilentz, Sean, “Constitutionally, Slavery Is No National Institution,” September 16, 2015, New York Times. Available at: https://www.nytimes.com/2015/09/16/opinion/constitutionally-slavery-is-no-national-institution.html

[2] Winik, Jay, “A New Nation,” New York Times, November 27, 2009. Available at: https://www.nytimes.com/2009/11/29/books/review/Winik-t.html

[3] Fischer, David Hackett, “Gordon S. Wood, Historian of the American Revolution,” New York Times, July 22, 2011. Available at: https://www.nytimes.com/2011/07/24/books/review/the-idea-of-america-by-gordon-s-wood-book-review.html

[4] Brogan, Hugh, “The Bloodiest of Wars,” February 14, 1988, New York Times. Available at: https://archive.nytimes.com/www.nytimes.com/books/99/04/25/specials/mcpherson-battle.html .

[5] Lepore, Jill, These Truths: A History of the United States (pp. 94-95). W.W. Norton & Company, Kindle Edition.

[6] Quarles, Benjamin, “Lord Dunmore as Liberator,” The William and Mary Quarterly, 3rd Ser., Vol. 15, No. 4.

[7] David, James Corbett, Dunmore's New World: The Extraordinary Life of a Royal Governor in Revolutionary America with Jacobites, Counterfeiters, Land Schemes, Shipwrecks, Scalping, Indian Politics, Runaway Slaves, and Two Illegal Royal Weddings, University of Virginia Press, 2013, p. 20.

[8] Hinderaker, Eric and Mancall, Peter C., At the Edge of Empire: The Backcountry British in North America, Johns Hopkins University Press, 2003, p. 159.

[9] Frey, Silvia R., Water from the Rock: Black Resistance in a Revolutionary Age, Princeton University Press, 1991, p. 56.

[10] Frey, Silvia, “Between Slavery and Freedom: Virginia Blacks in the American Revolution,” Journal of Southern History, Vol. 49, No. 3 (Aug., 1983), pp. 387-88.

[11] Ibid., p. 391.

[12] Washington Williams, George, History of the Negro race in America from 1619 to 1880, Putnam Press, 1882, p. 410.

[13] Israel, Jonathan, The Expanding Blaze: How the American Revolution Ignited the World, 1775-1848, Princeton University Press, 2017, pp. 1-2.

[14] Wood, Gordon, The Radicalism of the American Revolution, Vintage Books, 1993, p. 186.

[15] Shy, John, A People Numerous and Armed: Reflections on the Military Struggle for American Independence, University of Michigan Press, 1990, p. 257.

[16] Oakes, James, Freedom National: The Destruction of Slavery in the United States, 1861-1865, W.W. Norton, 2013, p. xviii.

[17] Klotter, James C., Henry Clay: The Man Who Would Be President, Oxford University Press, 2018, p. 200.

[18] Ibid., p. 198.

[19] Ibid., p. 200.

[20] Bennett, Jr., Lerone, “Was Abraham Lincoln a White Supremacist?” Ebony Magazine, February 1968, Vol. 23 No. 4, p. 35.

[21] Bennett, Jr., Lerone, Forced into Glory: Abraham Lincoln’s White Dream, Johnson Publishing, 2007, p. 25.

[22] Mitgang, Herbert, “Was Lincoln Just a Honkie?” New York Times Magazine, February 28, 1968.

[23] Ibid.

[24] Wood, Gordon, The Radicalism of the American Revolution, Vintage Books, 1993, pp. 229-230.

[25] Ibid., p. 230.

[26] London, Eric, “Identity politics and the growth of inequality within racial minorities,” wsws.org, October 7, 2017. https://www.wsws.org/en/articles/2017/10/07/pers-o07.html