L’assassinat de Soleimani, la stratégie de l’impérialisme et la crise du régime iranien

Par Keith Jones
17 janvier 2020

Comme pour tout changement soudain dans la géopolitique mondiale, le véritable objectif et toutes les implications de l’assassinat criminel par Washington du général des Gardiens de la révolution iranienne, Qassem Soleimani, ne deviennent apparents qu’après un certain temps.

Les affirmations de l’administration Trump selon lesquelles l’assassinat était une réponse à une menace imminente pour la vie des Américains ont été révélées pour ce qu’elles étaient: des mensonges flagrants. L’administration a planifié l’assassinat de Soleimani pendant des mois et des personnalités clés de l’establishment militaire et de la politique étrangère des États-Unis l’avaient préconisé depuis longtemps, soit la chef de la CIA Gina Haspel, le secrétaire d’État Mike Pompeo et l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton.

L’assassinat du chef militaire constitue une escalade dramatique de la campagne de «pression maximale» de l’administration Trump sur l’Iran. Soleimani était largement considéré comme le deuxième après le Guide suprême Ayatollah Khamenei dans la structure du pouvoir en Iran. Cette campagne combine des pressions diplomatiques et militaires incessantes avec une cyberguerre, d’autres «opérations spéciales» et des sanctions économiques dévastatrices, qui sont elles-mêmes équivalentes à un acte de guerre.

Sur cette photo publiée par le site officiel du Bureau de la présidence iranienne, le président Hassan Rouhani s’exprime lors d’une réunion de cabinet à Téhéran, en Iran, le mercredi 15 janvier 2020. (Bureau de la présidence iranienne via AP)

Elle vise à assimiler l’Iran: que ce soit grâce la reconfiguration ou le renversement pur et simple du régime nationaliste bourgeois dirigé par le clergé chiite. L’objectif consiste à amener au pouvoir un gouvernement à Téhéran, semblable à la dictature sanglante du Shah qui a duré un quart de siècle, qui mettra l’Iran au pas de l’impérialisme américain.

Depuis longtemps, les stratèges impérialistes aux États-Unis considèrent l’Iran comme un élément central dans leur campagne d’assurer l’hégémonie américaine sur toute l’Eurasie. Cela est dû à sa vaste richesse pétrolière et à sa position géostratégique. L’Iran est proche de la convergence de trois continents et à cheval sur le Moyen-Orient et l’Asie centrale, les deux plus importantes régions exportatrices de pétrole au monde.

En termes diplomatiques, la volonté américaine de contraindre l’Iran à un asservissement néocolonial s’exprime dans la demande de Trump et Pompeo que Téhéran négocie le remplacement de l’accord nucléaire iranien «imparfait» par un «accord Trump». Ce nouvel accord limiterait sérieusement l’influence militaire de l’Iran, «réduirait» largement son influence au Moyen-Orient et l’empêcherait définitivement de mener un programme nucléaire civil.

La campagne de «pression maximale» de Washington contre l’Iran est fondée sur la menace «crédible» d’une guerre totale et est intimement liée à ses préparatifs en vue d’un «conflit stratégique» avec la Russie et la Chine. Elle pourrait rapidement dégénérer en une guerre catastrophique avec l’Iran, qui engloutirait tout le Moyen-Orient et entrainerait les autres grandes puissances.

Mais elle est animée par le calcul qu’une «grande affaire» plus favorable à l’impérialisme américain peut être extorquée à la bourgeoisie iranienne puisque cette dernière est en crise et elle est profondément divisée. Ainsi, elle se trouve dans des conditions où elle fait face non seulement à une pression extérieure toujours croissante, mais aussi à une opposition sociale massive, surtout de la part de la classe ouvrière.

Le régime iranien a été secoué par une explosion de colère populaire contre l’austérité et l’inégalité sociale au début de 2018. En novembre dernier, lorsque des hausses massives du prix de l’essence ont déclenché des manifestations dans plus de 100 villes, dont certaines étaient violentes, le gouvernement iranien a de nouveau réagi par une répression de masse brutale et aurait tué des dizaines de manifestants.

L’assassinat de Soleimani était lui-même clairement destiné à faire plus que «simplement» menacer et déstabiliser la République islamique. Il visait à modifier la dynamique interne du régime iranien. Il a éliminé le chef militaire chargé de superviser les tentatives de l’Iran de contrer la pression américaine par le biais d’un réseau de milices étrangères. La plupart d’entre elles se basent sur le populisme chiite. Soleimani, en outre, était un leader qui bénéficiait d’un large soutien populaire, comme en témoignent les manifestations de masse qui ont suivi pour protester contre son assassinat et les menaces de guerre américaines.

Étant donné la manière dont Soleimani est mort, notamment son manque évident de sécurité, on peut légitimement se demander si des opposants au sein de l’État iranien ont facilité son assassinat.

Ce qui est incontestable, c’est qu’à la suite de son assassinat et des événements tumultueux qu’il a précipités, la guerre de factions s’est intensifiée. Elle a culminé la semaine dernière par un tir de missile des Gardiens de la révolution iranienne qui a abattu par erreur un avion de la compagnie «Ukrainian International Airlines». Le gouvernement a ensuite dissimulé son geste et des manifestations d’étudiants qui dénonçaient la négligence et la répression du gouvernement ont éclaté.

Mercredi, le président Hassan Rouhani, qui a joué le rôle de fer de lance de la campagne de rapprochement avec les puissances impérialistes européennes et Washington qui a abouti au Plan d’action global commun (JCPoA), a dénoncé le fait que les militaires n’avaient pas «présenté d’excuses» pour avoir abattu l’avion commercial. Il a également critiqué la récente décision du Conseil des Gardiens d’exclure de nombreux parlementaires en exercice de se présenter aux prochaines élections. Il a appelé à la «réconciliation nationale», un slogan que les Verts et leurs partisans utilisent depuis longtemps. Ce mouvement, basé dans les sections dissidentes de la bourgeoisie et de la classe moyenne supérieure et soutenu par les impérialistes, a contesté le résultat de l’élection présidentielle de 2009.

Entre-temps, lors d’une visite à New Delhi où il a rencontré le premier ministre indien, Narendra Modi, le ministre iranien des Affaires étrangères, Javed Zarif, a déclaré que le gouvernement indien, un allié clé des États-Unis, pourrait jouer un rôle important «dans la désescalade des tensions dans le Golfe».

Un élément majeur dans les efforts de l’administration Trump pour tirer parti de la crise du régime iranien et des clivages de longue date en son sein a été d’amadouer les puissances impérialistes européennes – l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne – pour qu’elles se joignent à Washington pour répudier le Plan d’action global commun avec l’Iran de 2015 (JCPoA).

Mardi, le fameux E-3 a fait un pas de géant dans cette direction, en lançant le mécanisme de règlement des différends de l’accord, se plaçant ainsi sur une voie rapide pour se joindre à Washington dans l’imposition et le contrôle des sanctions qui étranglent l’économie iranienne.

C’est Washington qui a détruit l’accord nucléaire et qui poursuit une «agression maximale» contre l’Iran. Par sa domination du système financier mondial, il a réussi à mettre un terme au commerce mondial avec l’Iran. Ainsi, Washington a rendu nulle et non avenue la contrepartie de l’accord: la levée des sanctions en échange du démantèlement d’une grande partie du programme nucléaire civil iranien.

Pourtant, dans ce qui ne pourrait être que de la douce musique aux oreilles de Trump et Pompeo, les trois puissances européennes ont accusé l’Iran d’avoir violé l’accord. Elles ont cité cyniquement les tentatives de Téhéran de mettre de la pression par son dépassement des diverses stipulations de la JCPoA et en l’accusant de chercher à se doter d’armes nucléaires.

Les puissances impérialistes européennes ont été ébranlées par les actions provocatrices et unilatérales des États-Unis qui vont à l'encontre de leurs intérêts. L'assassinat de Soleimani n'était que le choc brutal le plus récent.

La Grande-Bretagne et les puissances de l’UE craignent que l’agression toujours croissante de Washington contre l’Iran ne déclenche une guerre totale. Ainsi, ils redoutent que les actions américaines se retournent contre leurs propres intérêts impérialistes, même si elles n’entrainent pas immédiatement l’intervention de la Russie et la de Chine. Une guerre ferait monter en flèche les prix du pétrole et mettrait à mal l’économie européenne. Aussi, elle déclencherait une autre crise massive des réfugiés et radicaliserait davantage une contre-offensive ouvrière croissante.

Il ne fait aucun doute que Pompeo et d’autres ont dit aux Européens que la seule solution, s’ils veulent «contenir Trump», et ainsi, éviter une conflagration majeure et conserver leur influence au Moyen-Orient, est de se ranger derrière Washington et sa campagne de «pression maximale».

À ces incitatifs douteux, l’administration Trump a ajouté une menace de guerre commerciale, selon un reportage publié mercredi par le Washington Post sous le titre: «Quelques jours avant que les Européens n’accusent l’Iran de violer l’accord nucléaire, Trump a secrètement menacé d’imposer des droits de douane de 25 pour cent sur les voitures européennes s’ils ne le faisaient pas».

Cela dit, comme dans le cas de Washington, un facteur clé dans les calculs des Européens est le caractère du régime bourgeois de l’Iran et sa crise manifeste.

Les puissances impérialistes européennes ont manifestement été encouragées par la réponse du régime iranien à l’assassinat de Soleimani: soit le fait que ce dernier se soit limité à des frappes de missiles qui avaient été annoncées au Pentagone et qui n’ont fait aucune victime, et ait tenté maladroitement de dissimuler sa responsabilité dans l’écrasement du vol 752 d’Ukraine Air, avant de l’admettre.

Malgré toutes ses belles paroles antiaméricaines, le régime iranien est un régime national bourgeois. Dans la mesure où il est entré en conflit avec Washington, cela a toujours été dans l’optique d’accroître ses propres possibilités d’exploitation de la classe ouvrière et de renforcer son influence régionale.

L’opposition croissante de la classe ouvrière ne fait qu’inciter l’Iran à intensifier ce qui a été une tentative de rapprochement avec chaque administration américaine depuis des décennies, remontant au moins à celle de George H.W. Bush.

S’ils le peuvent, l’élite de la République islamique, ou des sections de celle-ci, concluront un accord avec l’impérialisme aux dépens des masses. Rouhani s’est fait élire en 2014. Son programme associait des ouvertures vers Washington et l’Europe à de nouvelles privatisations, des réductions de subventions, et d’autres mesures anti-ouvrières. Toutefois, même avant, le régime iranien était déjà impliqué dans des discussions en coulisses avec l’administration Obama sur la levée des sanctions.

Des pourparlers similaires pourraient avoir lieu à l’avenir ou même être en cours par des voies détournées maintenant. Trump a montré dans ses négociations avec la Corée du Nord qu’il est capable de mener une telle politique à deux voies.

Quant aux prétendus «partisans de la ligne dure», ils ne sont pas moins hostiles à la classe ouvrière que leurs opposants fractionnels. La mise en œuvre de mesures de «réforme» néolibérales par tous les gouvernements iraniens depuis la fin des années 1980 le prouve. Leur volonté de s’unir à leurs opposants fractionnels pour réprimer toute contestation qui vient d’en bas le démontre aussi.

En fin de compte, les «partisans de la ligne dure» ont soutenu l’accord nucléaire et la poursuite de relations plus étroites avec les États-Unis et l’UE. Plus important encore, leur stratégie d’opposition à Washington est une impasse qui risque de plonger la région et le monde dans une conflagration. Elle est basée sur la recherche de liens militaires et stratégiques étroits avec la Russie et la Chine et le recours au populisme chiite et au sectarisme religieux pour rallier le soutien de tout le Moyen-Orient.

La seule stratégie viable pour s’opposer aux prédations des puissances impérialistes américaines et européennes contre l’Iran est une stratégie basée sur la montée mondiale croissante de la classe ouvrière. Sa lutte contre l’austérité, l’inégalité sociale et la guerre doit être armée d’un programme et d’une direction socialiste, internationaliste et révolutionnaire.

Les travailleurs et la jeunesse en Iran doivent opposer à la République islamique capitaliste la lutte pour une République ouvrière socialiste qui lutterait pour unir les masses dans tout le Moyen-Orient. Elle doit s’affranchir de toutes les barrières religieuses, sectaires et ethniques, contre l’impérialisme et tous les régimes bourgeois vénaux.

En Amérique du Nord, en Europe et dans le monde entier, le mot d’ordre de la classe ouvrière doit être «On ne touche pas à l’Iran». On doit s’opposer à toutes les sanctions, intrigues, menaces et préparatifs de guerre contre l’Iran. Cela est un élément vital dans la construction d’un mouvement mondial dirigé par la classe ouvrière contre la guerre impérialiste et le système capitaliste en crise qui en est la source.

(Article paru en anglais le 16 janvier 2020)